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« Tout pays qui utilise le vaccin sans d’autres mesures induit sa population en erreur »

Une femme portant un masque marche devant un graffiti d'un virus menaçant.

À Mumbai et à Delhi, près de 90 % de la population admissible a été vaccinée. Le port du masque reste toutefois obligatoire dans les lieux publics.

Photo : Reuters / FRANCIS MASCARENHAS

Si la pandémie semble maîtrisée à certains endroits, à l’échelle mondiale, elle est loin d’être terminée. En moyenne, la COVID-19 infecte plus de 3 millions de personnes par semaine dans le monde, rappelle le Dr David Nabarro, envoyé spécial de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) responsable d’analyser la pandémie.

Le Dr Nabarro, codirecteur de l'Institute of Global Health Innovation à l'Imperial College au Royaume-Uni, a une longue feuille de route dans la lutte contre les pandémies. Il a été le coordinateur principal des Nations unies pour la pandémie de grippe aviaire de 2005 à 2014, puis envoyé spécial de l’ONU pour l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest.

En mars 2020, il était mandaté par l'ONU pour aider à coordonner la réponse de l'Europe à la pandémie de COVID-19 et offrir des conseils stratégiques à l'ONU par rapport à sa gestion de cette crise sanitaire. Il dresse certains parallèles avec l’épidémie du VIH qui, elle aussi, avait créé énormément d’incertitude et de questionnements de la part des autorités en santé publique.

Le Dr David Nabarro, envoyé spécial de l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

Le Dr David Nabarro, envoyé spécial de l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

Photo : Reuters / Pierre Albouy

En juillet, vous disiez que le monde était au stade le plus dangereux de la pandémie. La situation semble se stabiliser à certains endroits. Peut-on affirmer que la fin approche?

David Nabarro : Le moment le plus dangereux [d'une pandémie] est lorsqu’on observe une baisse dans la courbe épidémiologique, car c'est à ce moment-là qu’on assouplit les règles, que les gens cessent de faire attention et commencent à se rassembler. Alors, les cas augmentent à nouveau.

Le message [des politiciens] est que nous ne pouvons plus vivre confinés et qu’il faut retourner à nos vies. Ils se disent que si nous l’affirmons haut et fort et avec beaucoup de conviction, le virus disparaîtra. C'est comme si les gens pensaient que le virus avait un cerveau et qu'il était capable de réagir à l'humeur des gens. Mais mon expérience avec ces agents pathogènes est qu'ils sont remarquablement déterminés.

Il y a beaucoup trop d'infections de COVID-19 en circulation dans le monde en ce moment, [...] ce qui permet au virus de continuer ses mutations. Et la situation est très différente de l’an dernier, où le virus était principalement au Royaume-Uni, au Canada et aux États-Unis. Cette fois, il est partout. Nous ne savons pas comment ça va se dérouler [dans les prochains mois]. Il faut être très prudent.

On fait vraiment un gros pari [en assouplissant certaines mesures]. Et je pense que nous ne savons pas sur quoi nous parions.

Pourquoi est-ce que la situation est si fragile en ce moment?

D.N. : Premièrement, le virus a la capacité de muter et il est en train de le faire. Il est probable que nous verrons apparaître certains variants à la fois plus transmissibles et capables d'échapper au vaccin.

Deuxièmement, c'est que contrairement à la rougeole, la protection acquise après une infection à la COVID-19 ou après la vaccination semble diminuer avec le temps. À ce stade, nous ne savons tout simplement pas à quel moment le déclin de cette immunité [chez les personnes vaccinées] fera en sorte qu’un individu devient à risque.

Troisièmement, nous avons des pourcentages assez importants de gens qui sont réticents à se faire vacciner. Ce n’est pas seulement le nombre, mais aussi leur répartition dans la population. On voit qu’il y a une plus grande réticence dans les villes, dans les populations pauvres et chez les jeunes.

Vous dites que c’est une erreur de penser que le vaccin à lui seul mettra fin à la pandémie. Pourquoi?

D.N. : Je pense que tout pays qui décide de se fier uniquement au vaccin et ne s'appuie pas aussi sur d'autres mesures de santé publique induit sa population en erreur.

Afin de mettre fin à la pandémie, nous devons continuer à faire preuve de rigueur et de discipline. Ceci inclut les masques, la distanciation physique, l'hygiène personnelle et la protection des personnes les plus à risque.

Je n'ai jamais vu une pandémie, surtout une qui est aussi féroce, finir grâce à la seule vaccination. Habituellement, vous vaccinez pour en finir avec une pandémie lorsque le nombre de cas est vraiment très faible. Mais en ce moment, nous utilisons la vaccination dans ce même but [alors qu’il y a encore beaucoup de cas]. Cela ne fonctionnera pas.

Ces vaccins sont absolument géniaux. Ils ont une efficacité remarquable, en particulier les vaccins à ARN, et ils semblent avoir peu d'effets secondaires indésirables. Mais ils ont été approuvés par l'OMS pour prévenir les maladies graves et la mort, pas pour mettre fin à la pandémie. Si nous dénaturons leur utilité, nous aurons des lacunes dans notre réponse.

Je pense que si tous les pays avaient travaillé ensemble et qu'on avait standardisé [les mesures sanitaires] à travers le monde, alors il y aurait eu une chance pour que les niveaux de virus soient le plus bas possible. Je ne comprends tout simplement pas pourquoi les pays occidentaux, qui sont parfois si efficaces pour enseigner au monde comment lutter contre les maladies infectieuses, ont eu autant de difficulté à mettre en place [chez eux] un système de détection et d’isolement efficace. S'ils l'avaient fait, ils ne seraient pas nécessairement à COVID-zéro, mais ils auraient pu maintenir les cas aussi bas que possible. Ils n’auraient pas eu besoin de confinements à large échelle.

Certains pays se disent prêts à vivre avec le virus et n'estiment pas grave que le nombre de cas soit élevé si les hospitalisations et les décès ne le sont pas. Qu'en pensez-vous?

D.N. : Je suis très nerveux quand on dit : Vivons avec la maladie. Je pense qu'il est complètement irresponsable de dire que ce n'est pas un problème s’il y a un taux élevé d’infections [mais un taux de décès faible].

Nous savons qu’une personne infectée sur 20 souffre de symptômes à long terme, et cette longue COVID est un mélange de symptômes qui peuvent inclure des dommages aux muscles cardiaques, aux vaisseaux sanguins et aux membranes qui protègent le cerveau. Je ne fais donc pas partie de ceux qui pensent que les gouvernements ne devraient pas s’inquiéter d'un niveau élevé d'infections chez les jeunes, même s'ils ne meurent pas.

Pensez, il y a 30 ans, au début de l’épidémie du VIH, si on avait dit aux gens : C'est à vous d'apprendre à vivre avec le VIH? En fait, c'est grâce à l’insistance des personnes vivant avec le VIH que les gouvernements ont établi toutes sortes de services pour soutenir les personnes les plus à risque.

Eh bien, ça s’applique aussi à la COVID-19. Les gens ont besoin d'être aidés pour y faire face, pour pouvoir apprendre à vivre avec. C’est vraiment injuste de demander aux gens, particulièrement ceux qui sont les plus vulnérables et impuissants, d'y faire face seuls.

Ils doivent plutôt être soutenus par de très bons services de santé publique qui répondent à leurs besoins.

Certains diront que l’on vit déjà avec de nombreux autres agents pathogènes. Et pourtant, nous souhaitons tous réduire à zéro les infections de VIH, éradiquer la polio et protéger tout le monde contre l'hépatite. Pour la plupart de ces agents pathogènes, nous disposons soit de vaccins exceptionnellement efficaces (ex. : polio, rougeole), soit d'un traitement exceptionnellement efficace (VIH). Nous n’en avons pas pour la COVID-19.

La population est épuisée après 19 mois de pandémie. Que dites-vous à ceux qui estiment que les règles et les messages changent trop souvent?

D.N. : C’est peut-être mon plus grand regret. Nous avons du mal à trouver les moyens pour bien expliquer [la science sur laquelle s'appuient les mesures]. Or ces gens finissent par se sentir frustrés lorsqu’on ne leur explique pas.

Quand il y a de la confusion dans le discours des dirigeants, les gens finissent par ne plus savoir à qui faire confiance. Cette confusion est causée en partie parce que nous ne savons pas tout [à propos de la COVID-19] et c'est excusable. C'est qu'il y a beaucoup de variables et d'inconnues impliquées, ce qui explique, par exemple, qu'un expert en santé publique propose trois ou quatre scénarios d'avenir plutôt qu'une seule réponse, ce qui peut susciter de l'incrédulité. Mais calculer comment réduire le risque par différentes actions est vraiment difficile.

Et c'est sans compter la confusion que certains discours politiques ou religieux peuvent engendrer.

Je pense qu'une partie de la raison de cette fatigue est que la situation actuelle est insensée pour beaucoup de gens. Cette incertitude les perturbe, elle me perturbe moi aussi.

Au début de l’épidémie de VIH, comme avec la COVID-19, il y avait de l’incrédulité, de la colère. La période entre 1987 et 1992 a été très confuse pour moi et pour les gens de la santé publique.

Il y avait de l’incertitude quant à ce qui était le plus susceptible de transmettre le VIH et dans quelles circonstances. Des messages farfelus qui ont circulé. Il a fallu beaucoup de temps pour se rendre compte que ce n'était pas seulement les préservatifs qui arrêteraient sa propagation, mais qu’il fallait une intervention de la santé publique. Les choses ont commencé à se stabiliser cinq, dix ans plus tard. Mais c’est encore compliqué de parler du VIH dans certaines communautés.

Ce sera la même chose pour la COVID-19. Nous devons reconnaître que nous sommes dans une phase d'apprentissage très aiguë en ce moment. Cela prendra du temps, mais avec le temps, il y aura un consensus sur la façon de nous sortir de ce terrible fouillis.

Que nous réserve l’avenir?

D.N. : Généralement, avec une maladie infectieuse, il y a plusieurs vagues avant de vraiment tomber à zéro. Et plus le virus est transmissible, plus vous avez de chances d'en avoir de nouvelles.

On voit que les courbes mondiales se stabilisent, mais les graphiques et les cartes ne montrent pas nécessairement les milliers d’épidémies au niveau local qui peuvent mener à une explosion des cas. À ce stade, il n'y a aucun moyen de dire si ces éclosions resteront localisées ou deviendront généralisées.

Je pense que la pandémie continuera à causer de la souffrance et des morts en nombres considérables, en particulier dans les communautés et les pays pauvres. On verra des éclosions qui apparaîtront dans des zones localisées et entraîneront des éclosions qui mèneront à des morts et à une surcharge des services de santé.

Cette entrevue a été révisée et condensée pour plus de clarté.

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