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Quand les Québécois se passionnent pour la politique américaine (de Trump)

Donald Trump debout devant des journalistes.

Les Québécois se sont intéressés comme jamais à la politique américaine lorsque Donald Trump occupait la présidence.

Photo : Reuters / Kevin Lamarque

Les Québécois s'intéressent depuis longtemps à la politique américaine, mais cette curiosité a atteint un niveau inégalé lors de la récente présidence de Donald Trump. Les professeures Karine Prémont (École de politique appliquée) et Marie-Ève Carignan (Département de communication) de l’Université de Sherbrooke se sont demandées pourquoi le 45e président des États-Unis a tant captivé l’intérêt du public et même influencé certains débats importants chez nous. Elles publient ces jours-ci le livre : La Maison-Blanche vue du Québec - la couverture des élections américaines par les médias québécois aux Éditions La Presse. Elles partagent ici quelques-unes des observations faites par la centaine de journalistes et de spécialistes qu’elles ont interviewés.

La politique américaine a véritablement captivé les québécois dans les dernières années. Comment expliquer cet intérêt presque viscéral pour la présidence de Donald Trump?

Karine Prémont : Ce que les gens nous disent, c’est que notre politique à nous est tellement beige et prévisible alors qu’aux États-Unis, c’est du drama à tout moment, pour un oui et pour un non. Il n’y a que deux partis, alors le choc est plus fréquent. Il y aussi toute la question des réseaux sociaux qui était là avec Trump, mais qui n’était pas là en 1980 ou en 1990. Alors, il y a un outil maintenant pour transmettre et diffuser ce "téléroman" plus facilement.

Marie-Ève Carignan : Trump avait le tour d’utiliser ces réseaux sociaux pour se mettre en scène, pour essayer de toujours contrôler le discours et le ramener de l’avant. Et c’est un peu ce qui ressort du livre. Les journalistes nous disaient : "Est-ce qu’on est un peu tombé dans le piège de Trump à rapporter exactement ce qu’il voulait qu’on rapporte et les thèmes qu’il voulait qu’on aborde par ses tweets? Il y avait pourtant d’autres enjeux sociaux qui auraient mérité davantage d’attention".

« Il y a beaucoup de journalistes qui disaient : "Je n’ai pas le choix d’en parler. Je sais que c’est futile, mais je suis obligé d’en parler. C’est le président des États-Unis. Ça intéresse les gens. Ça fait vendre. C’est payant de parler de Trump".  »

— Une citation de  Karine Prémont, professeure à l'Université de Sherbrooke

K.P. : Nous aussi, on aime parler de ce qui nous passionne jusqu’au jour où je me suis dit que ça prend beaucoup de temps dans ma semaine, cette affaire-là. Ça n’a pas de bon sens. Je ne peux pas suivre le compte Twitter du président 40 heures par semaine.

M-È.C. : Quand on a des candidats vedettes comme Obama ou Clinton, des gens qui sont très charismatiques, il y a plus d’intérêt. À l’élection de 2020, dans la presse écrite, il y a vraiment un pic de couverture médiatique qui s’explique forcément par cette fascination pour Trump, pour un personnage qui est spectaculaire et haut en couleur.

K.P. : Ce que les intervenants nous on [aussi] dit, c'est que beaucoup de gens se sont identifiés aux enjeux et aux personnages. Essentiellement, justement, parce qu’il y avait Trump. Il a été un point tournant dans l’intérêt des Québécois pour les élections américaines.

Karine Premont et Marie-Eve Carignan assises sur un banc devant l'universite de sherbrooke.

Les professeures Karine Pémont et Marie-Ève Carignan ont rencontré une centaine de journalistes et spécialistes pour la rédaction de leur livre.

Photo : Radio-Canada

Quand on regarde la couverture médiatique québécoise de la politique américaine, il y a nettement un penchant pro-démocrate.

K.P. : On accuse aussi les journalistes aux États-Unis d’être un peu plus pro-démocrates [...] Tous les dirigeants ont eu l’impression que les médias étaient contre eux, aux États-Unis en tout cas. Tous les présidents se sont plaints de leur couverture.

Trump n’était pas le premier. On l’oublie, mais Barack Obama est l’un des premiers qui a réduit les conférences de presse et l’accès des journalistes à la Maison-Blanche. Il préférait choisir des journalistes amis pour faire de longues entrevues intellectuelles. Il a arrêté un jour d’aller à Fox News. On peut comprendre pourquoi, mais il est censé être au-dessus de la mêlée.

« Comme le disaient nos intervenants, c’est difficile de sortir de nos propres valeurs. Les valeurs de la majorité des Québécois sont plus proches des démocrates que des républicains. »

— Une citation de  Karine Prémont, professeure à l'Université de Sherbrooke

M-È.C. : C’est vrai que nous sommes très influencés par le modèle journalistique américain. La montée du journalisme d’opinion est un modèle américain qui se répercute chez nous. Il y a de plus en plus de journalistes qui donnent leur opinion, parfois même dans des textes factuels.

Ce qui est peut-être différent avec la présidence de Trump, c’est le discours qu’il a eu ouvertement envers les médias, même si d’autres présidents ont pris des actions pour essayer de contrôler le message. Chaque fois qu’un journaliste ou un média était défavorable à son endroit, Trump l’accusait de fake news. Cela a généré une confusion dans le public.

Altercation verbale à la Maison-Blanche entre Donald Trump et le journaliste de CNN Jim Acosta

Un journaliste de CNN apostrophé par Donald Trump au lendemain des élections de mi-mandat en novembre 2018. Le président accusait les médias qui ne partageaient pas son point de vue de « fake news » (fausses nouvelles).

Photo : Reuters / Jonathan Ernst

Est-ce que cela explique cette crise de confiance d’une certaine proportion de citoyens envers les médias et à la limite des institutions démocratiques?

K.P. : Cette confiance chute notamment à la fin des années 80, début 90. Pourquoi? Parce que le fairness doctrine a été aboli, c'est-à-dire cette obligation qu’ont les médias de présenter l’ensemble des points de vue sur les enjeux. Pas nécessairement d’avoir des reportages 50/50 à chaque fois, mais qu’au final, quand on parle d’immigration par exemple sur une période de temps donné, que tous les points de vue aient été présentés.

Cette décision de la FCC (Federal Communications Commission), a ouvert la porte à la création des médias conservateurs comme les talk radio et Fox News. On a donc vu cette polarisation des médias. On l’a vu aussi à un autre moment avec l’arrivée des réseaux sociaux. À partir du moment où Facebook a pris de l’ampleur, une fois de plus, les opinions se sont radicalisées.

M-È.C. : Au Canada on l’oublie, mais la situation est quand même différente. Il y a eu des tentatives, si on se rappelle Sun News Network, qui n’a pas marché du tout. On est encore dans un modèle de médias qui est basé sur le principe d’équilibre [qui est] vraiment important [notamment] en campagne électorale.

« On est obligé d’avoir [le principe d'équilibre] et la confiance envers les médias est plus élevée ici qu’aux États-Unis ou en Europe. Mais malgré tout, la confiance chute. »

— Une citation de  Marie-Ève Carignan, professeure à l'Université de Sherbrooke

Comme aux États-Unis, certains débats se sont polarisés ici au Québec. On n'a qu’à penser à la pandémie et aux personnes anti-vaccins, par exemple. Peut-on associer la présidence de Trump à la montée de cette vague ici au Québec?

M-È.C. : C’est certain que Trump a un peu banalisé en acceptant un discours comme celui des gens qui adhéraient au mouvement conspirationniste QAnon. Trump a été le premier à leur donner un élan en les encourageant et en leur disant de façon plus ou moins subtile qu’il était derrière eux, et qu’il les remerciait de l’encourager et de le suivre.

Ce mouvement-là s'est amené tranquillement au Québec. Au début de la pandémie, on était surpris quand les auxiliaires de recherche qui travaillaient avec nous disaient : "Oui, on voit sur les réseaux sociaux que QAnon devient fort au Québec". Et là on se disait : "Mais comment ce groupe peut percer ici et affecter notre compréhension de la pandémie?" Ce mouvement, progressivement traduit en français, était porté par Trump et [ces gens] voyait le président comme une espèce de sauveur qui dénonce un système corrompu. Cette image s’est vraiment reproduite ici, où des politiciens ont été accusés de faire partie du complot.

Il y des trucs inquiétants dans les analyses faites depuis la dernière année et demie avec l’équipe de l’Université de Sherbrooke et de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l'extrémisme violents. On voit que ceux qui ont le moins confiance aux médias d’information sont ceux qui adhèrent le plus aux fausses nouvelles et à la désinformation et aux thèses complotistes.

Durant la pandémie, on l’a vu clairement; il y a beaucoup de gens qui pensent qu’en finançant les médias, les gouvernements leur disent quoi dire alors que ce n’est pas du tout ça.

L'homme a un t-shirt avec un logo en forme de Q.

Un homme arborant un t-shirt QAnon lors de l'assaut du Capitole en janvier dernier. Ce mouvement conspirationniste a progressivement fait des adeptes au Québec.

Photo : Getty Images / Win McNamee

K.P. : Trump n’avait pas un discours politique. Quand il parlait aux gens, il ne leur parlait pas nécessairement de problèmes ou d’enjeux spécifiques aux États-Unis. Son discours était dans l’émotion, dans le générique, parce que lui-même ne comprenait pas les détails de la politique américaine et de la Constitution. Alors tout ce qu’il disait, c’était plutôt universel parce qu’il jouait sur le ressentiment des gens, sur le racisme, sur la peur et ça, il y en a ici. Il y en a partout dans le monde. Je pense que c’est ce qui fait que ce discours-là ait pu trouver un certain écho chez nous, parce que ce n’était pas un discours traditionnel, spécifique aux États-Unis.

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