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Chronique

Rock des années 90 : la décennie des femmes

Une femme blonde et une femme rousse.

Courtney Love et Melissa Auf der Maur aux Orville H. Gibson Awards à Los Angeles, en 1999.

Photo : Getty Images / Brenda Chase

Qui a célébré le 30e anniversaire du premier album de Hole, Pretty on the Inside, le 17 septembre dernier? Personne? En effet. Pourtant, sans être le plus important de la bande de Courtney Love, il fait partie des éléments déclencheurs d’une décennie profondément marquée par l’affirmation féminine dans le rock. C’est aussi au cours de l’été 1991 que le groupe Bikini Kill lançait son appel à la révolution girl style et accouchait du mouvement riot grrrl.

Quand je pense au rock des années 90 au féminin, j’ai deux Canadiennes en tête. L’Acadienne Julie Doiron, ex-membre du groupe Eric’s Trip, et la Montréalaise d’origine Melissa Auf der Maur, qui a joué avec Hole et The Smashing Pumpkins. Je les ai rencontrées pour récolter leurs témoignages et impressions sur la décennie.

Je veux mentionner d’emblée que les deux femmes sont toujours actives aujourd’hui et que cette analyse de leur passé musical ne veut en rien diminuer leur carrière actuelle, bien au contraire. Le 26 novembre prochain, Julie Doiron lancera un nouvel album, intitulé I Thought of You et sur lequel elle est entourée de Dany Placard et de Daniel Romano, notamment. Un deuxième viendra en avril, en duo avec ce même Dany Placard, son nouvel amoureux. Quant à elle, Melissa Auf der Maur s’implique corps et âme dans la basilique Hudson, dans l'État de New York, un lieu de diffusion artistique multidisciplinaire ultra inspirant.

Le rock alternatif

Avant même de parler directement de la carrière de ces deux femmes, établissons que le rock dit alternatif ou encore indépendant ou indie rock commence à la fin des années 70 avec l’arrivée du mouvement punk. Dès lors, quelques femmes percent : Patti Smith, Debbie Harry de Blondie, Chrissie Hynde des Pretenders, Poly Styrene de X-Ray Spex, The Slits, etc.

Lorsque la vague punk se métamorphose en new wave, en post-punk et en différentes branches, une autre cohorte de femmes prend le dessus : The Go-Go’s, Nina Hagen, The Raincoats, The Bangles, Kate Bush… Citons aussi Cindy Lauper et Madonna, qui deviennent des exemples d’affirmation féminine forte dans la sphère commerciale.

Cindy Lauper

Cindy Lauper

Photo : Radio-Canada / Daniel Coulombe

Dans le brouhaha laqué de synthétiseurs des années 80, Sonic Youth émerge avec un rock expérimental avant-gardiste qui fait briller le talent du couple formé de Thurston Moore et de Kim Gordon. C’est ici que le duo de Moncton Eric’s Trip prend racine. Le nom du groupe, Eric’s Trip, est inspiré d’une chanson de Sonic Youth du même nom.

Ce duo aussi forme un couple : Rick White et Julie Doiron. À l’origine, le groupe joue des chansons acoustiques sans prétention, pour le fun , de dire Julie. Les choses deviennent plus sérieuses lorsque les deux artistes entendent parler du passage à Halifax d’une chercheuse de talents de l’étiquette américaine Sub Pop Records.

Refuser un contrat de Sub Pop

Sub Pop Records est synonyme d’intégrité artistique indépendante à cette époque, mais c’est beaucoup plus. La maison de disques basée à Seattle est aussi celle qui a découvert Nirvana et lancé son premier album, Bleach, en 1989. Elle a aussi découvert Soundgarden et Mudhoney auparavant. De plus, elle travaillera avec Sonic Youth, Hole et plusieurs autres groupes de la mouvance grunge par la suite. Essentiellement, Sub Pop est la rampe de lancement du mouvement grunge. Pas une petite affaire, quoi!

Un concert vitrine est organisé à Halifax pour présenter à la tête chercheuse de Sub Pop les artistes du coin qui auraient le potentiel de se retrouver à travailler avec l’étiquette. Eric’s Trip décroche une place dans l’alignement de la soirée. C’est un coup de foudre pour la représentante de la maison de disques, qui offre au duo un contrat de quatre albums et une avance monétaire de 3000 $. Le rêve! Ou presque…

On a refusé le contrat, parce qu’on a insisté pour avoir le contrôle créatif à 100 %, explique Julie Doiron. On voulait faire notre réalisation et tout. On n’était pas convaincus que c’était le bon contrat pour nous. Alors on a dit non à Sub Pop! C’est crazy, quand j’y pense.

Charmée par le talent d’Eric’s Trip, Sub Pop demande tout de même au groupe d’ouvrir la soirée lors d’un concert de Sonic Youth à Toronto – un rêve pour les fans qu’il et elle étaient! On leur offre aussi une place dans un festival musical au Vermont auquel assistent les têtes dirigeantes de Sub Pop. La prestation donnée par le groupe enchante tellement la direction de la maison de disques qu’une seconde offre de contrat est formulée. Cette fois, les artistes auront tout le contrôle créatif sur leur musique. L’entente est signée. En 1992, Eric’s Trip devient le premier groupe canadien à faire paraître un album sur la mythique étiquette Sub Pop Records. Les voilà dans le monde du rock alternatif, en plein cœur de la vague grunge.

Rôle modèle

Julie Doiron, auteure-compositrice-interprète, sur scène, avec sa guitare

Julie Doiron

Photo : Photo offerte par Julie Doiron

Outre Kim Gordon de Sonic Youth, Julie Doiron avait-elle suffisamment de modèles féminins dans le monde du rock de qui s’inspirer? Sa réponse est affirmative. J’étais une grande fan de My Bloody Valentine. Ils étaient deux hommes et deux femmes. Ça m’a clairement influencée. Il y avait beaucoup de femmes à l’époque qui faisaient de la musique. Même localement, à Halifax, il y avait plusieurs femmes impliquées. Tout le monde se soutenait. On allait voir les shows métal, les shows punk… C’était tellement une petite scène locale qu’on allait voir tous les shows!, se souvient-elle.

Au cours de la première moitié des années 90, les mouvements grunge et punk engendrent une nouvelle frange férocement féministe. We’re Bikini Kill and we want revolution girl style now! (Nous sommes Bikini Kill et nous voulons la révolution au féminin maintenant!) crie Kathleen Hanna en introduction de la pièce Double Dare Ya, qui figure sur le premier démo du groupe, lancé en 1991. C’est la naissance du mouvement riot grrrl, mené aussi par Bratmobile, L7, Veruca Salt, Lunachicks, etc. Le style riot grrrl est fait par et pour les femmes, revendicateur, provocateur, bruyant, criard, éhonté et assumé.

Ça a fait du bien d’avoir la permission de crier sur scène , affirme Julie Doiron, qui a perçu cette vague comme une validation à prendre la scène et les instruments.

Riot grrrl

Pourrait-on dire que Courtney Love et Hole ont fait partie à la fois du mouvement grunge et du mouvement riot grrrl? La Montréalaise d’origine Melissa Auf der Maur, qui a fait partie du groupe Hole à la fin des années 90, pense que oui, en partie. « Je considère que Hole, à ses débuts, faisait partie des ramifications de ce mouvement. Courtney connaissait Kathleen Hanna. Courtney avait une ferveur politique, mais elle était plus conceptuelle, alors que les riot grrrl étaient davantage tournées vers la politique.

De mon côté, dans les années 90, j’étais plus concentrée sur l’essence même de la musique. J’ai vu ce mouvement de ma génération, incarné par mes pairs qui s’impliquaient politiquement, plus que moi. Je les respecte et je suis tellement contente de leur existence, mais je ne considère pas avoir fait partie de leur mouvement, bien que nous étions de la même génération.

Même Courtney était parfois trop politique pour moi. C’est pourquoi je suis si heureuse de mon passage au sein des Smashing Pumpkins, où nous étions plus concentrés sur la musique, les textures, la création. Reste qu’avec le recul, je suis très fière maintenant d’avoir fait partie de Hole et d’avoir travaillé sur l’album Celebrity Skin. Je pense que c’est l’un des plus importants et puissants albums féministes du monde! À l’époque, je ne comprenais pas complètement la profondeur des paroles. C’est un grand album féministe.

Rock, de mère en fille

À l’écoute de Melissa Auf der Maur, on sent que la flamme du féminisme brûle encore chez elle avec une passion nourrie et inspirante. Puis, la discussion nous mène rapidement à comprendre que cette envie de combattre en tant que femme pour démontrer qu’elles peuvent tout faire aussi bien que les hommes, elle la tient de sa mère. Sa matriarche, Linda Gaboriau, a fait partie de la vague féministe de la fin des années 60 et 70 à Montréal. Elle était notamment pionnière du journalisme musical au féminin, interviewant les plus grands noms qui passaient à Montréal, de Frank Zappa aux Rolling Stones. Rock et féminisme étaient les combustibles qui alimentaient un glorieux flambeau qu’elle a passé à sa fille.

Je me souviens très clairement avoir voulu savoir qui étaient les artistes de ma génération, en regardant ma mère travailler avec ceux de sa génération, et je me souviens avoir pris cette quête très au sérieux. À 13 ans, j’allais voir des spectacles. À 16 ans, j’étais ticket girl aux Foufounes Électriques. À 17 ans, j’étais DJ. J’étais dans une continuation de tout ce que ma mère faisait.

Melissa a aussitôt fait de se lancer en musique avec le groupe montréalais Tinker, qui a fait paraître deux 45 tours au cours de la première moitié des années 90. Au cours de cette période unique dans l’histoire du rock, la jeune Melissa Auf Der Maur a pu voir des groupes comme Sonic Youth, Helmet, Hole et Nirvana en concert à Montréal – alors qu’aucun d’eux n’était encore très connu –, tout comme The Smashing Pumpkins, de qui Tinker a eu la chance de faire la première partie. C’est d’ailleurs à cette occasion qu’elle a rencontré Billy Corgan et qu’elle a tissé des liens avec lui. Quelques années plus tard, il recommandait sa candidature à Courtney Love afin qu’elle prenne le rôle de bassiste dans son groupe. Puis, Corgan a embauché lui-même Auf der Maur en 1999 afin qu’elle se joigne aux Smashing Pumpkins à l’époque de l’album Adore et jusqu’à leur première séparation officielle.

Un chanteur s'adresse à la foule guitare en main et doigt dans les airs.

Billy Corgan lors d'un concert à Inglewood, en Californie, le 8 décembre 2018.

Photo : Getty Images pour Kroq/Entercom / Kevin Winter

Est-ce que faire partie de ce mouvement, notamment du groupe rock féminin iconique Hole, ainsi que de la vague rock alternative des années 90 a été pour elle le plus grand accomplissement dans son intention de suivre les pas de sa mère? En tant que sa fille, oui, c’est vrai, mon héritage rock était très clair.

La décennie du women power pour la suite du monde

Que ce soit pour leurs messages politiques ou expressions artistiques, les femmes se sont nettement démarquées dans les années 90, selon Mme Auf der Maur. Quelqu’un m’a mentionné récemment que les années 90 étaient la décennie du women power avec les Oprah Winfrey, Madonna, etc. Effectivement, il y avait un gigantesque mouvement de femmes qui nous ont donné l’impression qu’un grand progrès était fait, et le succès des femmes des années 90 est en partie responsable du sentiment que j’avais que le monde s’améliorait, qu’il y avait plus d’égalité, de progrès.

Au cours des années 90, les femmes ont bel et bien pris d’assaut les palmarès. On peut penser au groupe No Doubt de Gwen Stefani ou encore à Elastica, à Garbage ou aux Breeders. Plusieurs Canadiennes se sont également démarquées, Alanis Morissette et Bif Naked en tête... Je citerai même Shania Twain pour son affirmation féminine sur I Feel Like a Woman. À vrai dire, la vague de popularité des femmes en musique, de l’alternatif à la pop en passant par le country rock, était si forte que la canadienne Sarah McLachlan, elle aussi dans de nombreux palmarès, a fondé en 1996 le festival Lilith Fair, consacré à la musique féminine. On peut le voir comme une réponse féminine au festival Lollapalooza, qui a défini l’idée du festival rock des années 90. Puis, à la fin de la décennie, l’esprit girl power a été remâché dans l’univers commercial des Spice Girls...

Ces accomplissements ont-ils des répercussions de nos jours? Melissa ne veut pas que les femmes pensent que le combat est fini. Aujourd’hui, en 2021, je ne sens pas que le progrès a continué. J’ai l’impression que, oui, les femmes ont laissé une marque et que, oui, il y a plus de place pour elles dans des positions élevées et de leadership, mais elles sont encore minoritaires et j’espère que les gens ne présument pas que la cause du droit des femmes a été gagnée, parce qu’à l’échelle mondiale, des femmes sont encore massacrées et détruites.

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