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Affaire Mukendi : campagne de désinformation contre la justice canadienne

Plan moyen de Mukendi, vêtu de blanc.

Le pasteur Paul Mukendi, condamné à huit ans de prison pour agressions sexuelles et physiques, serait en cavale au Congo.

Photo : Radio-Canada / Daniel Coulombe

La cavale du pasteur condamné Paul Mukendi coïncide avec l'apparition d'une série de textes sur des plateformes numériques congolaises salissant le Canada et son système de justice. Ils dépeignent le révérend comme un homme persécuté, victime d'un complot et de ses prises de position contre l'homosexualité.

Radio-Canada a pu répertorier au moins une dizaine de textes différents en faveur du fondateur du Centre évangélique Parole de vie, condamné à huit ans de prison pour agression sexuelle sur une mineure.

Ils ont tous été mis en ligne ces dernières semaines, après que Paul Mukendi eut fui les autorités à la suite de son revers en Cour d'appel, le 16 août. Il est impossible de savoir s'il s'agit d'une offensive concertée ou lancée par le révérend lui-même.

Plusieurs de ces textes ont du moins été partagés la journée même de leur diffusion sur les réseaux sociaux de Paul Mukendi ou de son église, qui comptent plus de 325 000 abonnés répartis dans plusieurs pays.

La face cachée du Canada

Le révérend Paul Mukendi révèle la face cachée d'un pays réputé démocratique, titrait le site CongoBuzz.tv, le 10 octobre. La plateforme dit lutter contre les fake news et la désinformation, car il y a encore une nouvelle manière d'éduquer et de redresser la jeunesse. Elle compte plus de 150 000 abonnés sur YouTube et des milliers d'autres sur Facebook.

Intègre, rationnel et sérieux, personne ne doute de la bonne moralité du révérend pasteur Paul Mukendi, dont le discours proche de celui de Martin Luther King cause des insomnies à ses détracteurs, est-il écrit d'entrée de jeu par un certain Hervé Itoma, dont il n'a pas été possible de valider les affiliations.

Le texte prétend que la justice travaille de mèche avec les détracteurs du pasteur, ce qui mène à un mensonge cousu de fil blanc.

Citant des sources concordantes sans plus de précisions, l'auteur affirme que Paul Mukendi subit une persécution depuis 2017 [de la part] de la justice canadienne, qualifiée de milice. Son engagement contre l'homosexualité lui coûtera un traitement inhumain et dégradant, poursuit le texte qui accuse le Canada d'avoir terrorisé la famille du fugitif.

Le texte clamant l'innocence de Paul Mukendi reprend également l'argumentaire martelé depuis longtemps par le pasteur, selon lequel la victime s'était contredite devant les tribunaux.

Espace acheté, origine mystérieuse

Après vérification, le texte paru sur CongoBuzz.tv s'avère avoir été publié en échange d'une contribution monétaire. Il apparaît pourtant dans la section Actualité.

Le directeur général de la plateforme, Christian Bosembe, a confirmé à Radio-Canada qu'il s'agit d'un espace acheté.

M. Bosembe, lequel se présente comme journaliste et avocat, a dit ne pas savoir qui avait payé pour permettre la diffusion du texte et qu'il était impossible de le vérifier. La publication est toujours en ligne à ce jour et ne précise pas qu'il s'agit d'un contenu rémunéré.

Un autre article de désinformation paru sur CongoBuzz.tv, daté du 13 octobre, laissait entendre que Paul Mukendi avait été victime d'une procédure d'appel expéditive.

Une saisie d'écran de l'article paru sur le site de CongoBuzz.tv.

Une saisie d'écran de l'article paru sur le site de CongoBuzz.tv.

Photo : Radio-Canada

NDLR: Une version antérieure de ce texte suggérait que le directeur général de CongoBuzz.tv avait été salué par des fidèles de Paul Mukendi en lien avec des publications liées au dossier judiciaire de ce dernier. C'est plutôt M. Mukendi lui-même qui a partagé des vidéos de Christian Bosembe, le qualifiant d'intelligent et de sérieux. Or, ces vidéos n'avaient pas de lien avec le dossier judiciaire de M. Mukendi. Nos excuses.

Le Canada traité de raciste

Un autre texte, cette fois publié par La Prospérité, témoigne de persécutions flagrantes contre Carmen Mukendi, la tendre épouse du révérend.

Paru en septembre, on y accole la notion de racisme systémique au Canada. Le texte affirme qu'aucune tolérance [n'est] permise vis-à-vis des Africains qui réussissent en sol canadien et que des personnes jalouses de son succès ont voulu faire du mal à la famille Mukendi.

Dans un échange de courriels, le fondateur de la plateforme, Marcel Ngoyi, a d'abord dit qu'il n'avait aucune idée de la provenance de la publication qui s'est retrouvée sur son site. Je n'ai pas de détails sur ce dossier-là. L'auteur du texte a été mentionné. Je vous prie de le contacter directement, a-t-il suggéré, précisant qu'il n'avait pas été signé par un journaliste de sa rédaction.

Il s'agissait finalement d'un article parvenu à la rédaction comme une information, a-t-il expliqué deux jours plus tard. À savoir si les informations qu'il contenait avaient été authentifiées, M. Ngoyi a proposé d'envoyer une autre version des faits. Si vous avez une version contraire, vous pouvez bien me la faire parvenir pour publication.

Textes retirés

Le site web Actualites.cd avait pour sa part publié quelques textes sur l'affaire Mukendi ces dernières semaines, mais a choisi de les retirer par la suite. La différence dans ce cas-ci est qu'ils ont été placés dans une section d'opinion.

La justice canadienne s’instrumentaliserait-elle pour des opinions religieuses d’un serviteur de Dieu?, demandait l'un d'eux. Selon nos sources, cette saga judiciaire n'aurait qu'une seule explication : son message contre l'homosexualité dérangerait certains milieux canadiens, écrivait l'autrice qui se présentait comme une journaliste pour les droits humains.

Un autre a été publié la semaine dernière quelques heures à peine après l'arrestation par la police de Québec de Carmen Mukendi, la conjointe du pasteur, alors que les autorités craignaient qu'elle ne tente de fuir la justice à son tour.

Carmen Mukendi en compagnie de son mari, Paul Mukendi.

Carmen Mukendi est régulièrement citée comme une victime de persécution par les autorités canadiennes dans les textes de désinformation partagés en ligne.

Photo : Instagram / Révérend Paul Mukendi

La justice québécoise n’en finit pas dans son acharnement contre tout ce qui se rapproche au révérend Paul Mukendi et ne s'arrête pas de s’enfoncer dans la violation des droits de l’homme, pouvait-on y lire en référence à l'arrestation de Mme Mukendi.

Le fondateur d'Actualité.cd, Patient Ligodi, est aussi un correspondant de Radio France internationale. Joint au téléphone à Kinshasa, il a fait son mea culpa et a affirmé que la diffusion des textes était une erreur. Selon lui, ils contenaient de fausses informations qui n'ont visiblement pas été interceptées par son équipe.

Au moment de l'appel de Radio-Canada, vendredi dernier, les publications étaient toujours en ligne. Ça devait être retiré. Il y a quelqu'un qui n'a pas fait son travail, a-t-il assuré. Les textes ont été enlevés quelques minutes plus tard.

Suivre le berger

Mis au fait des informations qui circulent à son sujet, le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) défend son travail. Nous avons le devoir de nous assurer que justice soit rendue à l’issue d’un procès équitable. Guidés par l’intérêt public dans l’application de la règle de droit, nous n'avons pas de cause à gagner, soutient la porte-parole Me Audrey Roy-Cloutier.

Paul Mukendi a été jugé devant jury et a été débouté en Cour d'appel. Il ne profite donc plus de la présomption d'innocence, rappelle la Couronne.

Malgré cela, de nombreux fidèles semblent convaincus qu'il a été victime d'une injustice.

Selon Alain Bouchard, sociologue des religions et chargé de cours à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval, Paul Mukendi a raison dans l'esprit de plusieurs fidèles. Et c'est cette frange qui pourrait être influencée par les textes mis en ligne récemment.

M. Bouchard a lui-même étudié le cas du Centre évangélique Parole de vie et de son pasteur. On est face à une organisation très représentative des mouvements évangéliques, explique-t-il. On est face à des gens qui sont plus convaincus, qui vont mettre leur foi au centre de leur vie. Ça fait partie intégrante de leur vie de tous les jours.

Alain Bouchard, sociologue des religions.

Alain Bouchard, sociologue des religions

Photo : Radio-Canada / Alexandre DUVAL

L'une des caractéristiques importantes de ces églises indépendantes est qu'elles font appel à l'émotion, selon le spécialiste. Paul Mukendi, leader habile et portant la parole de la Bible, fait vivre Dieu à travers les fidèles autour d'une expérience hautement émotive.

La preuve que c'est vrai, c'est que je le sens, explique Alain Bouchard. Certains fidèles, dit-il, sont ainsi probablement convaincus que tout ce que leur pasteur leur dit est vrai. Ça, c'est notre point de départ.

À l'ère du complotisme

L'expert propose ensuite un contexte encore plus global pour expliquer la façon dont la condamnation de Paul Mukendi a pu être perçue par les croyants et le révérend. Un contexte qui peut selon lui aider à comprendre comment leur récit est totalement différent de celui des autorités.

Le phénomène religieux, on s'en méfie collectivement, dit-il à propos du Québec et d'autres pays industrialisés. Les attentats du 11 septembre 2001 ont pu être un point de bascule, selon lui, en montrant le religieux comme dangereux. Lorsqu'on prend part à un mouvement religieux, on sent que le monde extérieur ne nous aime pas, pense M. Bouchard.

Dans le cas du Centre évangélique Parole de vie, auquel participent majoritairement des personnes issues de la diaspora africaine, il ajoute l'aspect du racisme qui, comme la perception négative de la foi, peut également nourrir une impression d'être différent. Ce racisme allégué est d'ailleurs évoqué dans certains textes de désinformation parus en ligne.

« Si on est une personne de race noire, on pense qu'on n'a pas le même statut dans l'ensemble de la population et que la justice peut être contre nous. »

— Une citation de  Alain Bouchard, sociologue des religions

Dans le contexte, un jugement qui viendra de ce milieu-là [la justice canadienne critiquée par les fidèles et Mukendi], il y a une petite suspicion qui pourrait apparaître, analyse le sociologue. La justice va rendre son jugement en fonction de ses préoccupations à elle. Moi, à l'interne, je vais voir ce jugement-là comme étant problématique.

Il trace des parallèles entre la propagande de Paul Mukendi et les mouvements complotistes récemment observés avec la pandémie de COVID-19. On se méfie, on pense qu'il peut y avoir des complots. Des machinations derrière des organisations. On est dans un registre qui ressemble un peu à ça.

Paul Mukendi est toujours en attente de procès pour une autre accusation d'agression sexuelle et de voies de fait. Il est aussi accusé de liberté illégale et d'avoir brisé une ordonnance de la cour.

Avec la collaboration d'Alexandre Duval et de Marie-Pier Bouchard

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