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Vivre avec la COVID-19, un jeu d’équilibre délicat pour les pays qui en font le choix

Une statue portant un masque devant une vue de la marina de Singapour.

Certains pays, comme Singapour, qui ont annoncé qu'ils « vivraient avec la COVID-19 », continuent de voir d'importantes éclosions.

Photo : Reuters / EDGAR SU

Après 18 mois de pandémie, plusieurs pays ont déclaré que leur stratégie pandémique serait désormais de « vivre avec le virus ». Mais les expériences dans certains pays montrent que la situation est encore fragile et que le virus continue de trouver des failles dans les stratégies de chacun.

Au printemps, le monde entier a eu les yeux rivés sur Israël, qui avait ouvert le bal de la vaccination. La campagne a été tellement efficace que le pays a choisi d’éliminer presque toutes les restrictions. Conséquence? Une immense vague, plus importante que les précédentes. Le gouvernement israélien a resserré les mesures et a offert une troisième dose à tous les aînés.

Le 19 juillet, le Royaume-Uni abolissait la plupart des mesures et célébrait en grand le Freedom day (Jour de la liberté). Si le pays semble revenir à une certaine normalité, on y a tout de même recensé plus de 3 millions de nouveaux cas depuis septembre. Chaque semaine, plus de 100 000 Britanniques sont infectés et plus de 500 meurent de la COVID-19. Si le nombre de décès et d’hospitalisations y est moins élevé que lors des précédentes vagues, on recommence à voir une augmentation.

Apprendre à vivre avec la pandémie ne veut pas dire que la crise est finie, rappelle Christina Zaroswky, professeure au Département de médecine sociale et préventive à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

« Israël et le Royaume-Uni se sont dit : "C’est maîtrisé [grâce à la vaccination], ça va être la fin". Je pense qu’on était un peu trop optimistes. »

— Une citation de  Christina Zarowsky, Université de Montréal

Pour la Dre Joanne Liu, pédiatre au CHU Sainte-Justine et ancienne présidente internationale de Médecins sans frontières, le monde vit déjà par défaut avec le virus depuis 18 mois et s'en accommode tant bien que mal.

La question qu’on doit se poser aujourd’hui : a-t-on atteint un équilibre entre les mesures et la protection de la population? Est-ce qu'on peut assouplir davantage de mesures?, se demande cette professeure spécialiste des urgences pandémiques et sanitaires à l'Université McGill.

Difficile de prédire l'avenir, mais les deux expertes affirment que même dans les pays où l’on a choisi de retourner à la normale, il risque d'y avoir des éclosions parfois importantes qui les forceront à renouer avec certaines mesures sanitaires.

Nous pourrions voir pendant la prochaine décennie des situations où nous devrons ouvrir et fermer des régions et qu’il faudra continuer de surveiller, dit Mme Zarowsky.

Vivre avec le virus… mais avec des restrictions

Le Danemark a déclaré le 10 septembre dernier que la COVID-19 n'était plus une maladie qui constitue une menace critique pour la société et qu'il avait réussi à passer de l'autre côté de la pandémie grâce à la généralisation de la vaccination. On y a même abandonné le passeport vaccinal. Le Portugal, le Chili, la Norvège, Singapour, la Thaïlande, le Vietnam, la Nouvelle-Zélande et l’Australie ont fait des annonces similaires.

Mme Zarowsky comprend pourquoi ces pays choisissent de modifier leur stratégie à ce stade. Il y a d’autres défis, comme l’économie, le bien-être des gens et d’autres problèmes de santé qu’on ne peut pas ignorer, comme le cancer, la crise des opioïdes, etc., fait-elle remarquer.

La Dre Liu est d’accord, mais elle avertit que ce retour à la normale doit se faire très prudemment.

« Quand on dit qu’il faut apprendre à vivre avec le virus, ça ne veut pas dire qu’il faut lever toutes les mesures sanitaires. »

— Une citation de  Dre Joanne Liu, CHU Sainte-Justine, Université McGill

D’ailleurs, plusieurs pays qui ont assoupli leurs restrictions ont gardé certaines mesures, comme le port du masque en public ou le dépistage régulier. Ils ont également averti la population que la situation pouvait encore évoluer.

Par exemple, la Norvège continue d’imposer des limites pour les grands rassemblements, le port du masque dans les lieux publics et la présentation d’une preuve vaccinale pour les bars et les restaurants. Même si la vie retourne à la normale, la pandémie n’est pas finie, a rappelé le 24 septembre la première ministre Erna Solberg. Il y aura des gens qui continueront d’être malades et c’est pourquoi il faut que tout le monde soit vacciné.

Depuis le 1er octobre, le Portugal a levé la majorité de ses restrictions, à l’exception du port du masque dans les lieux publics et de l'obligation du passeport vaccinal seulement lors de grands événements et pour les voyageurs. Le premier ministre a annoncé que le pays entrait dans une phase où les citoyens seraient responsables de se protéger contre la COVID-19.

Si le gouvernement portugais a remercié ses citoyens pour leurs efforts pendant la pandémie, il a aussi averti que de nouvelles restrictions pourraient être rapidement mises en place si la situation changeait.

Abandonner l’approche COVID-zéro

Un homme portant un masque marche devant l'Opéra de Sydney.

Depuis le début de la pandémie, l'Australie avait adopté une stratégie de suppression du virus (COVID-zéro) en fermant ses frontières.

Photo : Reuters / LOREN ELLIOTT

La Nouvelle-Zélande, l’Australie et Singapour avaient réussi à avoir très peu de cas depuis le début de la pandémie. Ces pays avaient rapidement fermé leurs frontières et imposé des confinements stricts au moindre signe. Leur stratégie était celle du COVID-zéro, soit de réduire à un niveau presque nul le nombre de cas dans leur pays.

Mais récemment, Melbourne, en Australie, a été frappée par une importante flambée épidémique, forçant le gouvernement a admettre que les confinements sévères n’avaient pas réussi à contenir le virus. Le pays a alors décidé d’abandonner sa stratégie de COVID-zéro, indiquant qu’elle est incroyablement difficile à atteindre en raison de la contagiosité du variant Delta.

La Nouvelle-Zélande a elle aussi choisi d’abandonner cette stratégie après avoir échoué a contenir des éclosions à Auckland.

Selon la Dre Liu, la fenêtre de la stratégie COVID-zéro est maintenant fermée. Il était intenable de garder les frontières de ces pays closes indéfiniment.

Mme Zarowsky estime pour sa part que la stratégie COVID-zéro était une cible difficilement atteignable très tôt dans la pandémie, parce que le virus s’est rapidement imposé presque partout dans le monde, avec un niveau élevé de propagation.

Seuls des pays géographiquement isolés comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande avaient cette option. Si cette stratégie COVID-zéro y a été un succès pendant 18 mois, ces pays doivent maintenant faire leur deuil et vivre avec le virus, affirme Mme Zarowsky.

La première ministre de la Nouvelle-Zélande Jacinda Ardern a déclaré qu'elle ne regrettait pas d'avoir appliqué la stratégie COVID-zéro, car elle avait sauvé des vies. La stratégie d’élimination [COVID-zéro] était importante au début, parce que nous n’avions pas de vaccin. Maintenant, nous en avons, et ça va changer la façon dont on fait les choses, a-t-elle dit lors d’une conférence de presse.

Leur stratégie aura réussi à réduire l’impact sur leur population. Ils ont eu une centaine de morts, c’est très différent des 11 000 décès au Québec, souligne Christina Zarowsky.

Seuls la Chine, Hong Kong et Taïwan utilisent encore une stratégie COVID-zéro. Par contre, les mesures sévères, parfois même draconiennes, imposées par ces pays pour y arriver ne seraient probablement pas acceptées ailleurs dans le monde.

Miser sur des hauts taux de vaccination

Plus les campagnes de vaccination avancent à fière allure dans plusieurs pays occidentaux, plus la pression devient forte pour que les autorités éliminent les restrictions liées à la pandémie.

Mais les experts avertissent qu’aucun pays n’est à l’abri de nouvelles flambées épidémiques avant l’atteinte d'un taux de vaccination de 80 %, voire 90 % de la population (y compris les enfants, non encore admissibles au vaccin). En ce moment, seul le Portugal a atteint cette cible.

Par exemple, la Turquie, qui a un taux de vaccination de seulement 55 %, a vu le nombre d'infections augmenter rapidement lorsque le gouvernement a levé la plupart des restrictions en juillet.

À Singapour, où l’on a d’abord réussi à contrôler l’épidémie grâce à un dépistage massif et à la fermeture des frontières, les autorités ont annoncé à la fin août que les restrictions seraient levées lorsque 80 % de sa population serait vaccinée, cible qui a été atteinte.

Mais malgré un taux de vaccination de 83 % dès septembre, le nombre de nouveaux cas a commencé à doubler toutes les semaines et le pays a maintenant le taux d’infection le plus élevé au monde, forçant le gouvernement à réintroduire certaines restrictions. Au cours des 28 derniers jours, 98 % des infections n’étaient cependant pas sévères, signe que le haut taux de vaccination protège la population singapourienne.

Le gouvernement s’y attendait : après tout, leur pays est COVID-naïf, c'est à dire que très peu de Singapouriens ont été infectés depuis le début de la pandémie à cause de leur stratégie de COVID-zéro.

Les stratégies devront continuer d’évoluer

La Dre Joanne Liu le répète depuis le début de la pandémie : il n’y a pas de solution parfaite à cette pandémie. Il faut une stratégie mille-feuille : une superposition de différentes mesures pour freiner de nouvelles flambées. De plus, il ne faut pas avoir peur de modifier sa stratégie si elle ne fonctionne plus.

« Une épidémie, c’est une grande leçon d'humilité. Parce qu’on se rend compte que ce qui fonctionne initialement, dans deux ou trois mois, ça ne fonctionnera pas aussi bien. »

— Une citation de  Dre Joanne Liu, CHU Sainte-Justine, Université McGill

Elle ajoute que Canadiens, Américains et Européens sont moins habitués à vivre avec l’incertitude d’une grande crise. Ce type de contrainte est ce que j’ai connu en travaillant dans des crises humanitaires [comme l’épidémie d’Ebola], rappelle cette ex-présidente internationale de Médecins sans frontières. On vit de façon permanente avec des solutions imparfaites, avec une insécurité permanente. Nous [les pays du G7] ne sommes pas habitués à vivre dans cette incertitude et ça crée énormément de désarroi et de paralysie à différents niveaux.

C’est pourquoi la Dre Liu prône une extrême prudence, même dans les pays ayant de hauts taux de vaccination et un nombre décroissant de cas. En assouplissant trop rapidement les mesures mises en place, ces pays devront sans doute à un certain moment devoir reculer, un geste que la population acceptera difficilement.

Elle rappelle d'ailleurs que si la situation est meilleure à certains endroits, la pandémie est loin d’être terminée à l’échelle mondiale. Laisser le virus se propager ailleurs dans le monde mènera à la souffrance de millions de personnes, souligne la Dre Liu. Elle ajoute qu’une transmission non contrôlée ailleurs dans le monde peut mener à l’apparition de nouveaux variants, potentiellement plus difficile à combattre que le Delta.

« On vit dans un écosystème mondial et ce qui se passe ailleurs va finir par nous affecter ici. Le virus n’a pas de frontières. »

— Une citation de  Dre Joanne Liu, CHU Sainte-Justine, Université McGill
Notre dossier COVID-19 : ce qu'il faut savoir

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