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Chronique

Deux précieux boisés à découvrir, avant qu’il soit trop tard

La forêt Château-Bigot, belle à couper le souffle vue des airs, avec ses couleurs d'automne et les rayons successifs des rues environnantes

La forêt Château-Bigot et les boisés des alentours valent leur pesant d'or, dans les hauteurs de Charlesbourg.

Photo : Gracieuseté Pierre Lahoud

Les boisés urbains sont une richesse pour une ville. Ils regorgent de trésors. On y trouve des arbres centenaires, des plantes rares et une tonne de champignons. Mais plusieurs sont menacés par le développement et les projets immobiliers. C’est le cas de la forêt Château-Bigot, pourtant d’une beauté époustouflante.

Située sur les hauteurs de Charlesbourg, au bout de l'avenue du Bourg-Royal, la forêt Château-Bigot encercle littéralement l’école primaire du Bourg-Royal-et-du-Châtelet. C’est là que la guide Suzanne Hardy nous a donné rendez-vous pour découvrir le boisé, une douzaine de curieux et moi, un samedi de septembre. 

La cour de récréation de l'école Bourg-Royal-et-du-Châtelet, déserte un samedi matin nuageux, est complètement ceinturée par la forêt.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La cour de récréation de l'école Bourg-Royal-et-du-Châtelet, complètement ceinturée par la forêt.

Photo : Gracieuseté Jacques Fortin

Suzanne est une passionnée des arbres. Le livre qu’elle a publié il y a quelques années, Nos champions, s’intéresse à plusieurs des plus beaux spécimens de Québec, et l’organisme qu’elle gère depuis 25 ans, Enracinart, s’est donné pour mission de préserver le patrimoine végétal de toute la province. Ses visites de boisés sont un must à Québec.

Suzanne Hardy, au moment de commencer la visite Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Suzanne Hardy, au moment de commencer la visite

Photo : Gracieuseté Jacques Fortin

Or le sort de la forêt Château-Bigot l’interpelle depuis un certain temps. Selon elle, il vaut mieux en profiter pendant qu’elle est encore là. 

Si la Ville augmente son périmètre d’urbanisation jusqu’à la montagnette au nord, ça se peut que tout le boisé y passe, rappelle-t-elle, au moment où le groupe se met en marche.

L'un des multiples sentiers de la forêt, semés d'érables.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'un des multiples sentiers de la forêt, semés d'érables

Photo : Gracieuseté Jacques Fortin

Un hêtre et ses clones

La forêt comprend des bouleaux, quantité d’épinettes et d’érables et plusieurs gros hêtres.

C’est devant l’un d’eux que s’arrête d’abord Suzanne.

Suzanne Hardy devant un hêtre entouré de sa progéniture. Deux des visiteuses regardent vers le haut d'un air impressionné.

Suzanne Hardy devant un hêtre entouré de sa progéniture

Photo : Gracieuseté Jacques Fortin

Plusieurs surgeons ont poussé sur ses racines, ce qui donne l’impression d’un parent entouré de ses rejetons. Le hêtre s’entoure toujours de sa progéniture. Ici, on parle d’un clone. Les arbres ont tous la même génétique. Un jour, la matriarche va nous laisser tomber, mais les petits seront là pour prendre la relève, illustre notre guide.

La canopée dans toute sa splendeur, au début du mois de septembre, le vert et la lumière envahissent toute l'imageAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le spectacle des arbres, au début du mois de septembre

Photo : Gracieuseté Jacques Fortin

Au passage, elle fait aussi remarquer plusieurs épinettes.

« On parle souvent d'un feuillage persistant pour l’épinette, mais il ne faut pas se leurrer. Tous les cinq ou sept ans, elles refont leurs aiguilles. Alors des fois, si vous voyez des côtés de conifères qui sont orangés ou dénudés, et qui ont l’air au bord du trépas, dites-vous qu’il y a de fortes chances que l’arbre soit simplement en train de se faire de nouvelles aiguilles. »

— Une citation de  Suzanne Hardy, auteur du livre « Nos champions » (Commission de la capitale nationale/Berger)
Aller tout droit, à gauche, ou à droite? Ce ne sont pas les options qui manquent pour sillonner la forêt. Des sentiers couverts de feuilles mortes encadrés par plusieurs arbres.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les épinettes sont discrètes le long des sentiers, alors que les feuillus dominent.

Photo : Gracieuseté Jacques Fortin

Une plante nommée en l’honneur d’un gouverneur américain

Un peu plus loin poussent aussi plusieurs colonies de clintonies boréales, une plante baptisée en l’honneur d’un gouverneur américain, explique notre guide.

Comme son voisin le hêtre, elle aussi fait des clones.

La clintonie boréale, une des trouvailles de Suzanne dans le boisé

La clintonie boréale, une des trouvailles de Suzanne dans le boisé

Photo : Gracieuseté Jacques Fortin

« À partir d’un seul plant de clintonie, qui fait des rhizomes, vous allez voir 30, 40 et éventuellement 450 plants dans une colonie, comme si on n’avait qu’une plante, mais reproduite à 450 exemplaires. On a déjà répertorié des colonies qui ont plus de 200 ans. On se demande même si la plante ne pourrait pas vivre indéfiniment. C’est puissant! »

— Une citation de  Suzanne Hardy, Enracinart
La clintonie et ses petits fruits bleus - à ne pas manger malgré leur jolie couleur

Les petits fruits bleus de la clintonie – à ne pas manger malgré leur jolie couleur

Photo : Gracieuseté Jacques Fortin

Les fruits de la clintonie, d’un bleu profond, sont assez affriolants, mais non comestibles. Par contre, ce qui est comestible, et pratique pour la survie en forêt, c’est le jeune feuillage, qui est enroulé au moment de son apparition au printemps, précise Suzanne.

Un érable à sucre aux allures de champion

Au cœur de la partie nord-ouest du boisé – la plus riche – Suzanne attire notre attention sur un superbe spécimen d’érable à sucre, dont elle évalue l’âge à 130 ou 140 ans.

Un magnifique érable à sucre plus que centenaire trône au coeur de la forêtAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Un magnifique érable à sucre plus que centenaire au cœur de la forêt

Photo : Gracieuseté Jacques Fortin

« Souvent, le tronc se divise et se redivise, ce qui donne des formes globulaires d’arbres, très symétriques. C’est une des plus belles formes de ce qu’on peut voir en Amérique du Nord! Si vous voyez de beaux arbres en forme de sphère sur une route de campagne, c’est presque à coup sûr un érable à sucre! »

— Une citation de  Suzanne Hardy, Enracinart

L’arbre qui pousse en forêt est souvent dégarni sur une bonne partie du tronc, le feuillage se portant vers la cime, ce qui n’est pas le cas des arbres qu’on peut voir au bord de la route ou dans les parcs urbains, fait remarquer Suzanne.

Estimer l'âge des arbres en forêt demande de l'expérience. À cause de la compétition, ils croissent moins vite qu'en terrain dégagé, rappelle Suzanne Hardy près d'un vénérable érable à sucre.

Estimer l'âge des arbres en forêt demande de l'expérience. Ils croissent moins vite qu'en terrain dégagé, rappelle Suzanne Hardy, près d'un érable.

Photo : Gracieuseté Jacques Fortin

On admire aussi au passage un frêne blanc, ami des érables à sucre, dont le relief du tronc rappelle le velours côtelé. Un arbre qu’on retrouve davantage en couvert forestier, contrairement au frêne rouge, qui pousse en milieu riverain, et au frêne noir, plus présent vers le nord.

Le frêne blanc, tel qu'on peut l'observer dans la forêt Château-Bigot

Le frêne blanc, tel qu'on peut l'observer dans la forêt Château-Bigot, est aussi présent dans de nombreux autres boisés à Québec.

Photo : Gracieuseté Suzanne Hardy

« Le frêne blanc est spectaculaire durant l’automne. Son feuillage devient mauve, la feuille est blanche avec un peu de rose dessous. On en voit beaucoup en bord de route dans le coin de Neuville. »

— Une citation de  Suzanne Hardy
Les hêtres, les bouleaux et les érables avec leurs beaux feuillages d'automne, qui se découpent sur un ciel blanc

Les hêtres, les bouleaux et les érables se côtoient étroitement dans la partie nord-ouest de la forêt.

Photo : Gracieuseté Jacques Fortin

Un nom tout droit sorti d’un roman

La forêt Château-Bigot a une histoire assez fascinante. Bigot, le dernier intendant de Nouvelle-France, n’y a sans doute jamais mis les pieds. Mais quelques décennies auparavant, un autre intendant, Michel Bégon, avait fait construire à cet endroit un petit pavillon de chasse appelé Beaumanoir, rebaptisé Hermitage par les Britanniques, m’apprend l’historien Jean-François Caron.

Les gens du secteur l’appelaient la maison sur la montagne.

L’auteur William Kirby s’en est inspiré dans son roman Le chien d’or, un livre devenu immensément populaire à la fin du 19e siècle. Dans son roman, Kirby a fait de Beaumanoir le château Bigot, un domaine où le célèbre intendant entretenait sa maîtresse. Les Américains qui avaient lu le livre faisaient le détour pour venir voir la maison! raconte Caron.

Quand on a rasé ce qu’il en restait, en 1910, les pierres ont été conservées. On s'en est servi plus tard pour construire un petit cottage qui existe toujours, au coin des rues Vice-Roi et Bourg-Royal.

Les ruines du pavillon Beaumanoir, dont il ne reste que quelques murs tenant à peine debout, au milieu d'un champAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les ruines du pavillon Beaumanoir, au début du 20e siècle

Photo : BAnQ / Livernois

Des allures de forêt enchantée

La forêt Château-Bigot donne l’impression d’être bien plus grande qu’elle ne l’est en réalité. Les sentiers semblent partir dans toutes les directions. On peut tourner dedans pendant plus d’une heure sans retomber sur le même décor. Par moments, on croirait s’y perdre. Pourtant, l’ensemble fait à peine plus d’un demi-kilomètre carré. Ce qui ne l’empêche pas d’être très riche.

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Le boisé semble si vaste que par moments, il donne l'impression qu'on pourrait s'y perdre.

Photo : Gracieuseté Jacques Fortin

Si vous allez y faire un tour, vous pourrez voir, en plus d’une quantité de champignons impressionnante, de la viorne bois d’orignal, dont la feuille, très grande, rougit à la fin de l’été et durant l’automne. D’une saison à l’autre, les fruits passent du vert au noir, en formant un joli bouquet. La plante a des allures de bois d’orignal durant l’hiver.

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La viorne bois d'original, dont la feuille devient rouge foncé à l'automne.

Photo : Gracieuseté Jacques Fortin

Un regard attentif vous permettra aussi de débusquer du pain de perdrix, une petite plante rampante qui conserve ses feuilles toute l’année et dont les fruits rouges vifs ressemblent à ceux du thé des bois. La feuille est petite, à peine 15 mm, mais la nervure d'un vert tendre qui court au centre est très caractéristique.

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Le pain de perdrix, une petite plante à découvrir dans la forêt Château-Bigot

Photo : Radio-Canada / Catherine Lachaussée

Les plus chanceux croiseront peut-être de l’osmonde cannelle, une fougère reconnaissable à ses grands bâtonnets rouge cannelle. Mais elle est difficile à débusquer à l’automne quand il n’en reste que quelques fils rouille, contrairement à d’autres espèces qui abondaient lors de notre passage.

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On peut observer plusieurs types de fougère le long des sentiers

Photo : Gracieuseté Jacques Fortin

Un seul conseil : gare aux racines! Elles courent partout dans les sentiers. Selon les études les plus récentes, elles font deux fois la largeur de la canopée des arbres, confirme Suzanne Hardy, un petit sourire en coin. Aussi enchanteur que soit le spectacle, on a intérêt à regarder où l’on met les pieds.

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Les racines des arbres peuvent courir très loin autour des troncs, comme c'est le cas pour ce hêtre

Photo : Internet / GrottedeHan

Des citoyens engagés pour sauver leur boisé

Des citoyens se battent depuis plusieurs années pour sauver la forêt Château-Bigot. C’est le cas de Jean Bédard, qui est de la visite ce matin-là. Jean habite à un kilomètre du boisé. L’hiver, il vient souvent pratiquer le ski de fond dans les sentiers.   

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Un sentier, dans l'une des nombreuses pentes ceinturant la forêt

Photo : Gracieuseté Jacques Fortin

« Avec le groupe Protégeons la forêt à Charlesbourg, on a travaillé fort il y a trois, quatre ans pour préserver cette forêt lors de la création du nouveau schéma d’aménagement de la communauté urbaine de Québec. Malheureusement, ce boisé-là en fait partie maintenant. »

— Une citation de  Jean Bédard, résident du secteur

Son combat en rappelle d’autres. À quelques kilomètres à l’ouest, un autre boisé, situé à l’est de l’autoroute Henri-IV, dans le secteur de la Haute-Saint-Charles, semble plus menacé encore.

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Le boisé Des Châtels a commencé à être rasé pour faire place à la première phase de l'Espace d'innovation Chauveau, où se trouve le centre de distribution du Campus Simons.

Photo : Gracieuseté Pierre Lahoud

Le propriétaire, Groupe Dallaire, a commencé à y construire le projet Espace d’Innovation Chauveau autour du nouvel entrepôt Simons. Mais le boisé, censé disparaître lors des prochaines phases du projet, fait l’objet d’une attention soutenue de la part des citoyens du secteur. Ils y ont tracé des sentiers et lui ont même trouvé un nom : le Boisé Des Châtels.

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L'un des sentiers du Boisé Des Châtels

Photo : Gracieuseté Pierre Turgeon

Dans le quartier Des Châtels, la canopée a diminué de 49 % à 42 % en quelques années, alors que la cible était de 50 %. C’est bien beau de planter des arbres, mais les scientifiques disent que quand on abat un arbre mature, il faut en planter de 20 à 50 pour le remplacer, avance Pierre Turgeon.

Un peu d’air frais pour la vie de quartier

Sensible à la crise climatique, il vient de fonder, avec sa conjointe Catherine Rouleau, le site Amis du Boisé, grâce auquel ils espèrent sensibiliser les citoyens et les décideurs au sort de leur forêt.

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Rencontre inattendue avec un chevreuil au Boisé Des Châtels

Photo : Gracieuseté Richard Robert

« On est actifs seulement depuis début août, et on commence tout juste, parce que je pense que les autorités ne connaissaient pas tant ce boisé ni l’attachement des citoyens à ce boisé. C’est méconnu. Comme la campagne électorale vient de démarrer, on a contacté les cinq candidats pour qu’ils se prononcent, mais on devra aller voir la Ville pour la suite. »

— Une citation de  Catherine Rouleau, co-fondatrice du groupe Amis du Boisé

Le boisé favorise la vie de quartier, explique Catherine Rouleau. Il permet d’initier les enfants à l’observation de nombreux oiseaux, et même à l’entomologie, s’amuse-t-elle. Des habitants y organisent une cabane à sucre chaque printemps depuis cinq ans.

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Des amoncellements de pierres pourraient avoir servi à délimiter d'anciennes terres agricoles dans le Boisé Des Châtels.

Photo : Gracieuseté Pierre Turgeon

En plus d’y croiser des chevreuils, Pierre y a aussi trouvé des petits murets de pierre rappelant le passé agricole du secteur, qui s'est poursuivi jusque dans les années 1960. Des photos ont été transmises à la société d'histoire de la Haute-Saint-Charles, qui a trouvé l'information intéressante. Selon l'historien Jean-François Caron, ce genre d'amoncellement de pierres pour diviser les champs viendrait d'une vieille tradition britannique.

Une première visite de sensibilisation est organisée dans le Boisé Des Châtels, le dimanche 17 octobre. Quant à la forêt Château-Bigot, on peut la découvrir, ainsi que plusieurs autres boisés de la région, en contactant Suzanne Hardy sur le site à but non lucratif Enracinart.

Sources:

  • Suzanne Hardy, fondatrice d'Enracinart et du club Kinnikinnick, auteure de Nos champions - Les arbres remarquables de la capitale (Commission de la capitale nationale / Berger)
  • Jean-François Caron, historien, auteur de Curiosités de Québec, tome 1 et 2

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