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Le dernier duel de Ridley Scott : désinvisibiliser la femme

La comédienne est habillée en noir à dos de cheval.

L'actrice britannique Jodie Comer incarne Marguerite de Carrouges dans « Le dernier duel ».

Photo : 20th Century Studios / Patrick Redmond

Jozef Siroka

Si le nouveau film de Ridley Scott se déroule dans la France du 14e siècle, le propos qu’il aborde est universel et intemporel : la délégitimation de la parole féminine dans une société patriarcale. Un sujet particulièrement d’actualité à notre époque imprégnée d’une conscientisation de plus en plus vive concernant le consentement sexuel.

Le dernier duel (The Last Duel) marque le retour de la collaboration scénaristique entre Matt Damon et Ben Affleck, qui avaient raflé l’Oscar du meilleur scénario original pour Le destin de Will Hunting il y a 23 ans. La prémisse de leur plus récent projet, a expliqué Damon lors d’une conférence de presse virtuelle samedi dernier, est que le monde des femmes était invisible dans la majeure partie de l’histoire [parce que] les hommes ne prenaient pas la peine d’enregistrer leurs faits et gestes.

Matt Damon portant un masque de chevalier.

Matt Damon interprète Jean de Carrouges.

Photo : 20th Century Studios / Patrick Redmond

Affleck ajoute que le film s’est efforcé de dépeindre les torts qu’ont causé diverses institutions – le clergé, la science, le système de justice, la culture européenne en général – à la condition féminine. Il précise toutefois avoir voulu éviter de présenter cette thématique sous la forme d’un sermon ou d’une dissertation.

Étant donné la nature du sujet, Damon et Affleck ont choisi de s’adjoindre les services d’une femme à la coscénarisation, Nicole Holofcener, qui a réalisé des drames de mœurs prisés comme Enough Said ou Au pays des habitudes.

Violence épique et intime

L’intrigue du film est basée sur des faits historiques. Dans la Normandie de 1386, deux chevaliers se livrent à un duel judiciaire après que l'un, Jean de Carrouges (Matt Damon), ait accusé l'autre, Jacques le Gris (Adam Driver), d'avoir violé son épouse Marguerite de Carrouges (Jodie Comer).

Même si le film contient son lot de batailles spectaculaires à grand déploiement, comme nous y a habitué le réalisateur de Gladiateur ou Le Royaume des cieux, il réserve ses accès de violence les plus perturbants à un environnement nettement plus intime qu’un champ de guerre : la chambre à coucher. C’est là que se déroule la scène pivot du film. Une partie de jambes en l’air inoffensive, assure Jacques; une agression sexuelle, rétorque Marguerite. Jean, quant à lui, doit choisir s’il croit la version de son épouse, ou celle de son frère d’armes. Il optera pour la première.

Effet Rashomon

Les points de vue des trois personnages principaux sont présentés un à la suite de l’autre, culminant avec celui de Marguerite de Carrouges, qu’un intertitre introduit comme étant la vérité. Cette structure dramatique inusitée s’inspire de l’effet Rashomon, du nom du film d’Akira Kurosawa sorti en 1950, qui met en scène des événements interprétés de manière contradictoire par plusieurs individus. Curieusement, Damon et Affleck ont tous deux déjà joué dans des films employant cette astuce narrative : Le courage à l'épreuve pour le premier, Les apparences pour le second.

Deux chevaliers à dos de cheval se serrent la main.

Adam Driver et Matt Damon

Photo : 20th Century Studios / Patrick Redmond

Nicole Holofcener a essentiellement écrit le troisième acte, portant sur la perspective de Marguerite de Carrouges, a-t-elle indiqué samedi. Ses deux coscénaristes ont par ailleurs consulté des groupes d’aide aux victimes d'abus sexuels, comme Rape, Abuse and Incest National Network (RAINN) par exemple.

Je pense que ces organismes voulaient s’assurer que nous disions clairement quelle était la vérité. Que ce n’est pas un cas de "sa parole contre la mienne". Qu’il n’y a pas d’ambivalence, a affirmé Holofcener dans une entrevue au New York Times (Nouvelle fenêtre) le mois dernier.

Donald d'Alençon?

Le dernier duel est truffé de clins d'œil plus ou moins subtils à notre monde contemporain. Dans une scène, Jean de Carrouges se plaint qu’il est à court de soldats pour aller au front, à cause des ravages causés par la peste noire, pandémie qui avait décimé pratiquement la moitié de la population européenne à l’époque.

Toutefois, la référence la plus acide concerne l’une des figures les plus honnies des mouvements féministes d'aujourd'hui : Donald Trump. À la veille de son procès pour agression sexuelle, Jacques le Gris fait part de ses soucis à son mentor, le comte Pierre II d'Alençon (Ben Affleck, qui arbore une surprenante chevelure blond platine). Ce dernier sort de ses gonds et lui recommande agressivement : Deny, deny, deny! (Nie, nie, nie!).

Un homme et une femme discutent dans les jardins d'une église.

Matt Damon et Jodie Comer

Photo : 20th Century Studios

Il s’agit d’une réplique qui fait directement écho à des propos attribués à l’ancien président américain dans le livre Peur de Bob Woodward, paru avec fracas en 2018. Lors d’une conversation avec un ami qui s’inquiétait pour sa réputation en raison de ses mauvais comportements avec des femmes, Trump – qui est lui-même accusé d’inconduite sexuelle par 26 plaignantes – lui aurait lancé (Nouvelle fenêtre) : You’ve got to deny, deny, deny! (Tu dois nier, nier, nier!).

Quand Hollywood s’accorde avec féminisme

Pour Ridley Scott – qui a carrément traité Trump de dingue lors d’une entrevue pendant le tournage du Dernier duel – il est clair qu'une mégaproduction grand public comme la sienne peut faire œuvre utile dans la lutte pour la justice sociale. Le réalisateur britannique de 83 ans poursuit ainsi son chemin sur la voie qu’il avait tracée avec des films comme Alien ou Thelma et Louise, qui ont contribué à promouvoir des idées féministes dans la culture populaire.

À mon sens, le féminisme n’est ni une idée radicale ni une idée nouvelle, a déclaré de son côté Ben Affleck lors de la première mondiale du film à la Mostra de Venise, en septembre. Je pense que toute personne humaine, douée d’empathie et de raison devrait être féministe.

Le dernier duel prend l’affiche le 15 octobre au Canada.

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