•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Se refaire une vie, entre Kaboul et Sherbrooke

Un homme vu de dos tient son enfant dans ses bras.

Abdullah a fui l'Afghanistan avec et sa femme, son fils et sa fille. Ils vivent présentement dans un motel de Sherbrooke.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Six semaines après l’arrivée au pouvoir des talibans, seuls 2400 réfugiés afghans sont parvenus au Canada. Et une toute petite minorité, 79 personnes, a choisi de s’établir au Québec. Ces nouveaux arrivants débutent un long processus pour se refaire une vie. Incursion dans le quotidien d’une de ces familles.

C’est à la porte d’un vieux motel aux limites de Sherbrooke qu’il faut frapper pour rencontrer Abdullah et sa famille. Une chambre sombre, au mobilier un peu vieillot. Une chambre sombre, devenue refuge.

Cette famille de quatre habite cette unique pièce depuis le 15 septembre. Les deux lits, collés, occupent presque toute la pièce. Sur la commode, des sachets de thé, les restes du dernier repas.

Tout est bien rangé dans cette petite chambre. Il faut dire que la famille d’Abdullah n’a presque rien apporté d’Afghanistan. Deux petits sacs. Nous avons seulement pris deux sacs, dit-il.

L’un de ses sacs contenait quelques couches et des collations pour les petits. Dans l’autre, deux ou trois vêtements de rechange pour les parents. Rien de plus, afin de ne perdre personne dans la cohue à l’aéroport de Kaboul.

Deux sacs sur un banc devant un motel.

Abdullah et sa famille ont quitté l'Afghanistan en emportant seulement deux sacs.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

L’homme ne souhaite pas que son nom de famille soit utilisé. Des Abdullah, il y en a beaucoup, fait-il remarquer. Les talibans pourraient difficilement faire le lien avec sa famille étendue restée sur place.

Un avenir à imaginer

Abdullah coince deux chaises dans le petit espace entre le mur et le lit. Un petit salon improvisé pour faire connaissance, évoquer une vie interrompue et une autre qui reste à bâtir.

À Kaboul, l’homme de 32 ans était cuisinier. D’abord pour l’ONU, puis pour une entreprise qui prépare des repas pour le personnel de l’ambassade canadienne. C’est comme ça que lui et sa famille ont eu la possibilité de fuir l’arrivée des intégristes à la fin août.

Le boulot était assez payant. Assez pour posséder un véhicule, inscrire sa jeune fille dans une école privée. En fuyant, le couple a laissé derrière bien plus que la maison qu’il venait de bâtir.

« En Afghanistan, nous pouvions entrevoir notre avenir. Mais ici, il faut repartir à zéro. J’ai une maison là-bas, mais je ne peux pas l’utiliser. Donc, je n’en ai plus. Même chose pour ma voiture. »

— Une citation de  Abdullah, réfugié afghan

L’homme se raconte simplement, sans amertume ou regret apparent. Tout ce qui me reste, c’est mon expérience de cuisinier. C’est tout ce que j’ai pour nous bâtir un avenir, ajoute-t-il.

Un avenir qui reste bien flou. Du Canada, Abdullah et sa famille n’ont connu que des chambres d’hôtel, quelques épiceries et cabinets de médecins.

C’est un peu ennuyeux et pas très exotique pour un premier séjour hors d’Afghanistan. Et pourtant, les parents demeurent enthousiastes.

Nous sommes heureux ici, lance Abdullah. Peut-être en cherchant à plaire à ses hôtes plus qu’à se convaincre. Ici, les gens sont souriants, poursuit son épouse de 28 ans. Je veux travailler pour que mes enfants aient une belle vie.

Une femme vêtue de noir de dos.

L'épouse d'Abdullah est âgée de 28 ans.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Pour cela, le couple doit d’abord dénicher un appartement. Quand on le trouvera, on pourra s’installer, s’en faire un foyer, explique Abdullah. Et notre vie pourra commencer.

Une installation suspendue

La discussion est interrompue par l’arrivée d’une responsable du Service d'aide aux Néo-Canadiens (SANC), l’organisme chargé par le gouvernement fédéral d’aider l’intégration des nouveaux arrivants en Estrie. Une brève visite d’encouragement.

Chaque jour, assure la directrice générale Mercedes Orellana, quelqu’un passe des coups de fil pour vous trouver un appartement. On va travailler jusqu’à ce qu’on vous trouve quelque chose. Comme les deux autres familles d’Afghans récemment installées dans un appartement.

La pandémie ne nous a pas aidés, admet la responsable. Moins de logements sont disponibles. Et ils sont plus chers. Moins accessibles pour les familles au budget plus modique, précise-t-elle.

Une fois le bail signé, l’organisme aidera au déménagement. Le gouvernement offre du mobilier de base pour la maison. Les lits, les commodes, la vaisselle, etc., souligne Mercedes Orellana. Le nécessaire pour repartir sur des bases solides.

Après, il faudra veiller à l’ouverture de comptes en banque, inscrire les enfants à la garderie ou à l'école. Il y a aussi l’inscription des adultes à la francisation. Ça peut durer la première année, indique-t-elle.

Une fillette couchée sur un lit regarde un écran.

La fille d'Abdullah s'amuse en regardant des vidéos sur sa tablette.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

L’absence de logement retarde certaines démarches bureaucratiques comme les demandes d’allocations familiales ou d’aide sociale. Cela empêche aussi les réfugiés de mieux vivre leur départ de Kaboul.

C’est la jeune femme chargée d’aider la famille d’Abdullah qui l’explique. Madina Asefi a elle-même fui les talibans dans les années 90. Elle est installée au Canada depuis une dizaine d'années.

Elle évoque leur fuite rapide en laissant tout derrière. Les 24 heures chaotiques à attendre près de l’aéroport. Tout ça c’est encore dans leur cœur. À un moment donné, on doit le faire sortir. S’ils sont dans une chambre fermée, ça va seulement amener plus de pression mentale, dit-elle.

Remises en question à venir

Pour l’instant, Abdullah et sa famille ne montrent pas de signes de découragement : Depuis que je suis arrivé au Canada, je dors très bien. La seule inquiétude que ce père de famille veut admettre, c'est pour ses proches restés en Afghanistan.

Certes, il a remarqué que les prix des aliments étaient plus élevés ici qu'à Kaboul. Bien sûr, il devra apprendre le français avant de trouver un bon travail. Il ne faut pas s’inquiéter, répète-t-il.

« Ils sont tous dans leur émerveillement. C’est la découverte, tout est nouveau. »

— Une citation de  Mercedes Orellana, directrice générale de l’organisme SANC

Nouveau, vaste, paisible. Mais, une fois installés, ils commenceront à comparer avec ce qu’ils connaissaient à Kaboul. Parfois, ça peut créer des déceptions, des moments de remise en question. Se dire : est-ce que j’ai bien fait de venir ici?, affirme Mme Orellana.

Des verres sur un comptoir et une télévision.

Dans sa chambre de motel, Abdullah peut se faire du thé et regarder la télévision.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Madina Asefi connaît bien cet état d’esprit pour l’avoir vécu elle-même à son arrivée au Québec. C’est un très grand choc de quitter ta propre culture et de venir où tu ne connais personne, où les voisins ne te disent même pas "allô", dit-elle.

Dans les premières semaines, elle trouvait son appartement trop sombre, trop calme, sans les cousins et les cousines avec qui jouer. Et puis, il y avait ces mœurs différentes à apprivoiser.

Elle a été frappée par l’habitude qu'ont les Nord-Américains de se regarder dans les yeux lorsqu’ils se parlent. Ça, c’était extrême! Chez nous, par respect, tu ne regardes pas dans les yeux. Ici, c’est comme si tu ne faisais pas attention, raconte-t-elle.

Pour l’instant, Abdullah et sa famille ont leur regard fixé sur le présent. Et cette vie qu’ils rêvent impatiemment de débuter.

Lui veut cuisiner de nouveau. Sa femme espère aider d’autres Afghans à s’installer à leur tour. Le plus jeune souhaite surtout jouer dehors avec d’autres enfants.

Sa sœur aînée, elle, demande toujours quel jour elle ira de nouveau à l’école. Ça sera bientôt, promet son père. Une fois un appartement déniché.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !