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Les conditions de travail des infirmières sont-elles vraiment meilleures en Ontario?

Deux infirmières qui travaillent dans une unité de soins intensifs.

L'Ontario est la province où le ratio infirmières/patients est le plus petit au pays.

Photo : getty images/istockphoto

« Ce n’est pas parfait, ce n’est pas utopique. Mais c’est mieux. » C’est ainsi que Caroline Dufour résume la différence entre le Québec et l’Ontario. L’infirmière originaire de Montréal a choisi de changer de province pendant la pandémie.

Caroline Dufour avait amorcé ses études en soins infirmiers dans la métropole québécoise, avant de déménager en Outaouais pour suivre son conjoint. C’était en 2013.

La carrière au Québec de cette diplômée de l'Université d'Ottawa s'est cependant arrêtée à l’urgence de Gatineau. En novembre 2020, elle a finalement claqué la porte, après sept années pénibles dans le réseau québécois.

J'ai envoyé mon C. V. à une amie qui travaillait à Ottawa et, dans les 24 heures qui ont suivi, j'ai reçu un appel, se rappelle celle qui est toujours administratrice de l’Association québécoise des infirmières et infirmiers. Pour l'infirmière clinicienne, la pandémie a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

« Je sais qu'on a été plusieurs infirmières à ce moment-là qui ont décidé de quitter le Québec pour aller du côté de l'Ontario. »

— Une citation de  Caroline Dufour, infirmière en Ontario

Depuis, la jeune femme ne regrette pas sa décision. Ses horaires sont plus prévisibles, elle s’occupe de moins de patients et, surtout, elle n’est plus forcée de faire des heures supplémentaires obligatoires.

Quand je suis arrivée, j’ai dit à mes amies qu’Ottawa et Gatineau, c’était le jour et la nuit. Et je me disais : "Mais pourquoi j’ai attendu aussi longtemps pour traverser?", raconte-t-elle.

Caroline Dufour en entrevue avec Jhade Montpetit

Caroline Dufour, infirmière

Photo : Radio-Canada / André Dalencour

Les bémols ontariens

Caroline Dufour reconnaît néanmoins que la situation en Ontario est loin d’être idéale. Elle donne l’exemple de la loi 124 adoptée par le gouvernement progressiste-conservateur de Doug Ford en 2019, qui plafonne les augmentations de salaire à 1 % par année dans le secteur public. Cela inclut les infirmières, mais aussi les enseignants ou les fonctionnaires provinciaux.

Il y a aussi l’enjeu criant de la pénurie de main-d'œuvre. Selon les plus récentes données de l’Institut canadien d'information sur la santé (ICIS), l’Ontario est la province canadienne avec le plus petit ratio infirmière/patient au pays : 609 infirmières par 100 000 habitants, contre 729 par 100 000 au Québec.

Les syndicats d’infirmières de la province parlent ouvertement d’une crise. À huit mois des élections provinciales en Ontario, ils se mobilisent pour attirer l’attention du gouvernement. Une manifestation a, par exemple, été organisée devant Queen’s Park en marge du discours du Trône. Au centre-ville de Toronto, un regroupement d'infirmières a même loué des panneaux publicitaires.

Brigit Umaigba a participé à une manifestation la fin de semaine dernière. Infirmière depuis cinq ans, elle constate chaque jour les effets de la pénurie de main-d'œuvre sur ses collègues. Chaque jour, on manque toujours d’infirmières aux soins intensifs, explique-t-elle.

« Je vois mes collègues éclater en sanglots dans la salle de repos. C’est difficile. »

— Une citation de  Brigit Umaigba, infirmière en Ontario

Toutes les deux semaines, j’ai des collègues qui démissionnent, dit-elle. Brigit, qui enseigne aussi au collège Centennial, s’inquiète d’un exode des infirmières ontariennes. Elle évoque l’exemple de plusieurs de ses anciennes collègues qui ont choisi de déménager aux États-Unis, où les salaires sont plus alléchants.

Brigit Umaigba dans un parc

Brigit Umaigba est infirmière depuis cinq ans. En plus de travailler dans une unité de soins intensifs, elle enseigne au collège Centennial.

Photo : Radio-Canada / Yasmine Mehdi

Pas d’heures supplémentaires obligatoires… du moins en théorie

Pour ce qui est des heures supplémentaires, Brigit concède qu’elles ne sont pas obligatoires en Ontario, contrairement au Québec. Mais l’infirmière tient à souligner qu’elle ressent souvent le devoir d’accepter de rester au travail plus longtemps que prévu.

C’est vraiment que les heures supplémentaires ne sont pas obligatoires sur le papier. Mais dans les faits, quand tu sais que personne ne va prendre la relève, tu restes par sens d’obligation envers tes collègues et tes patients, explique-t-elle.

Lorraine Gomes fait le même constat. Plus jeune dans le métier, la Torontoise a obtenu son diplôme en pleine pandémie. Un an plus tard, elle confie se sentir déjà épuisée.

Lorraine Gomes en uniforme dans un parc

Lorraine Gomes travaille dans un hôpital de Toronto. Elle a obtenu son diplôme en 2020 et dit n'avoir eu aucune difficulté à trouver un emploi très rapidement.

Photo : Radio-Canada / Yasmine Mehdi

Pendant la pandémie, mes quarts de travail de 12 heures se transformaient souvent en quarts de travail de 16 heures, dit-elle. C’est vrai que ce n’est pas obligatoire de rester, mais je ne veux pas laisser tomber mes collègues.

« En ce moment, je rentre au travail et je sais que je vais avoir une journée stressante. »

— Une citation de  Lorraine Gomes, infirmière en Ontario

Selon la Fédération canadienne des syndicats d’infirmières et infirmiers (FCSII), la moyenne d’heures supplémentaires par semaine a grimpé de 78 % en Ontario entre mai 2019 et mai 2020, passant de 5,8 à 10,3 heures. Au Québec, l’augmentation a été de 178 %, toujours selon le syndicat.

Une stratégie nationale réclamée

Pour la FCSII, le problème est pancanadien et dépasse l’Ontario et le Québec.

L’Île-du-Prince-Édouard a dû fermer des salles d’urgence, dans certaines régions du Nouveau-Brunswick, les nouvelles mamans doivent voyager une ou deux heures pour aller accoucher parce que les salles d’accouchement sont fermées. Les chirurgies en Nouvelle-Écosse, à Terre-Neuve et en Colombie-Britannique sont retardées dû à la pénurie d'infirmières, illustre sa présidente Linda Silas.

De récentes données publiées par Statistique Canada appuient ce constat. Selon l’agence fédérale, près d’un poste vacant sur cinq au Canada se trouve dans le secteur des soins de santé et de l’assistance sociale. Au premier trimestre de 2021, le nombre de postes vacants dans ce secteur a en effet augmenté de près de 40 % avec les infirmières en tête de liste.

Des infirmières marchent de dos dans le corridor d'un hôpital.

Le reportage de Yasmine Mehdi

Photo : Getty Images

Pour Linda Silas, c’est signe que les réseaux de santé partout au pays ont déjà frappé le mur.

La présidente du syndicat ne croit pas que les primes salariales — comme celles qu’a récemment annoncées le gouvernement Legault — soient la solution.

On ne peut pas avoir des bonus [dans certaines provinces] et se lancer la balle comme ça. Ça ne fonctionne pas. Et ce n’est pas une prime qui va garder une infirmière ou un infirmier. C’est vraiment les conditions de travail, plaide-t-elle.

La Fédération demande une stratégie pancanadienne pour freiner la pénurie de main-d'œuvre partout au pays.

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