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Un groupe défendant les travailleurs du sexe se syndique, une 1re au Canada

Une femme avec une blouse rose pose avec un badge de Maggie's et un du SCFP.

Les employés de Maggie's, un organisme par et pour les travailleuses et travailleurs du sexe à Toronto, ont rejoint le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP ou CUPE en anglais).

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Prenez note que cet article publié en 2021 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Pour la première fois au Canada, un groupe défendant les travailleurs et travailleuses du sexe s’est syndiqué et a rejoint le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP). Une nouvelle qui constitue un pas vers plus de justice dans cette industrie, selon le syndicat et ses nouveaux membres.

Note : Radio-Canada utilise le pronom iel et l'écriture inclusive dans ce texte afin de refléter l'identification des personnes non-binaires ayant pris part à ce reportage.

Devant les locaux de l’organisme Maggie’s, à Toronto, quelques jours après l’annonce de la nouvelle, Andrea Werhun, Jassie Justice et Jenna Hynes, trois employés qui ont travaillé pendant des mois pour arriver à ce résultat, sont tout sourire.

Maggie's est une organisation de sensibilisation par les pairs qui défend les travailleurs du sexe et menée par des travailleurs du sexe pour les travailleurs du sexe, explique l’auteure Andrea Werhun qui travaille comme agente de proximité pour l’organisme.

Trois personnes rigolent ensemble en étant adossées contre un mur en brique.

Jenna Hynes, Jassie Justice et Andrea Werhun sont membres du personnel de l'organisme Maggie's de Toronto, qui vient en aide et milite pour les travailleurs du sexe.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Et le chemin pour en arriver là n’a pas été sans encombres.

Un projet de longue date

Jenna Hynes s’occupe de coordonner le développement des programmes, mais travaille aussi à rejoindre les travailleurs et travailleuses du sexe de la ville. D’entrée de jeu, iel raconte que cette victoire est l'aboutissement de beaucoup de travail que les personnes autochtones, noires et de couleur (PANDC) qui ont travaillé pour Maggie's.

« Il y a eu beaucoup de gens qui ont essayé de syndiquer Maggie's avant et il n'y avait pas un syndicat qui voulait de nous. »

— Une citation de  Jenna Hynes, responsable du développement des programmes et agent.e de proximité à Maggie’s

En juillet, plusieurs membres du personnel de Maggie’s, motivés par plusieurs récents problèmes de ressources humaines au sein de l’organisation, ont rejoint la section 7797 du SCFP. Ça a pris un peu de temps, mais ils nous ont rejoint et ont décidé, après un vote, de nous accepter, se souvient Jenna.

Il a fallu ensuite faire campagne au sein de Maggie’s sur les bienfaits d’une syndicalisation, et soumettre la décision de rejoindre le SCFP à un vote.

Une personne non binaire aux cheveux jaunes est adossée contre un mur de graffiti et regarde la caméra.

Jenna Hynes fait partie des employés qui ont milité pour que le personnel de Maggie's se syndique.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

La Commission des relations de travail de l’Ontario (CRTO) a rendu une décision confirmant le vote unanime de ces travailleuses et travailleurs en faveur de la syndicalisation, indiquait finalement un communiqué du SCFP émis le 20 septembre dernier.

Combattre le racisme systémique

Les trois employé.e.s estiment que cette syndicalisation historique est un premier pas vers plus de droits. Toujours aux abords du bâtiment qui abrite les bureaux de Maggie’s, Jenna et Andrea préfèrent s’estomper pour cette partie de l’entrevue, afin de laisser la place à Jassie Justice.

Jassie s’identifie comme personne queer non binaire et est une personne de couleur. Iel raconte que si tous les travailleuses et travailleurs du sexe font face à de la discrimination, celles et ceux qui sont des PANDC en souffrent davantage, et que le plus gros problème de cette industrie demeure la suprématie blanche et le racisme systémique.

Je porte deux chapeaux en termes d'expérience de travail : celui du travail du sexe et celui du travail de proximité pour soutenir la communauté du travail du sexe, et dans les deux cas, j'ai vécu et vu différents types de racisme, confie Jassie.

Iel cite en exemple l’expérience d’un niveau plus élevé de surveillance policière et de brutalité policière, même des disparités en termes de qui obtient quels types de clients, en termes d'opportunités.

Il ne peut y avoir de justice pour les travailleuses du sexe sans des conditions de travail équitables. Et il ne peut pas y avoir de conditions de travail équitables si le racisme anti-Noir n’est pas abordé.

Selon iel, ce racisme systémique transparaît aussi au sein de Maggie’s. Quand j'ai été embauché.e pour la première fois chez Maggie's, j'ai regardé autour de moi et j'ai remarqué que la majorité des travailleurs ici sont blancs, rapporte Jassie Justice. Si l'accent est mis, dans notre travail, sur les plus marginalisés et racisés, pourquoi cela ne se reflète-t-il pas dans le personnel de Maggie's?, questionne-t-iel.

Une personne de couleur non-binaire portant un pull est adossée conte un mur en brique, les yeux fermés, de profil.

Jassie Justice dit avoir souffert de racisme, notamment en ce qui concerne les opportunités de travail dans l'industrie des travailleurs du sexe, mais aussi au sein de l'organisme Maggie's.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Iel indique par ailleurs que malgré une bonne volonté de l’organisation, il y a certaines situations qui peuvent être difficiles à vivre pour le personnel PANDC. Vous vous épuisez constamment à devoir éduquer vos collègues blancs ou à devoir aller voir votre patron blanc et essayer de soulever ces problèmes.

« Même s'ils se soucient ou prennent les problèmes de racisme au sérieux, ils ne sont pas en mesure de comprendre comment ces problèmes rendent le travail non seulement difficile, mais nuisent aussi à ma capacité à travailler et à me sentir en sécurité sur le lieu de travail. »

— Une citation de  Jassie Justice, travailleur.e du sexe et agent.e de proximité à Maggie's

Pour Jassie, améliorer les conditions de travail à Maggie’s des employés les plus marginalisés permettra d’améliorer les conditions de travail de tout le monde. La syndicalisation ne résoudra pas tout, mais je pense que cela nous donne des outils et des processus pour pouvoir discuter de ces problèmes sur le lieu de travail, conclut l’activiste.

Améliorer les conditions de travail dans toute l’industrie

Si sécuriser les emplois à Maggie’s et continuer de fournir ses services de soutien et de défense des droits des travailleuses et travailleurs du sexe était le premier objectif de cette syndicalisation, le personnel de Maggie’s estime que cette avancée pourrait, dans l’avenir, servir à toute l’industrie.

Parce que nous sommes une organisation composée de travailleurs du sexe qui travaillent pour les travailleurs du sexe et qui aident les travailleurs du sexe, cela met en quelque sorte notre mouvement au premier plan d'une conversation nationale, juge Jenna Hynes.

Avoir le SCFP derrière nous, c’est une chose phénoménale, lance-t-iel, rappelant au passage qu’il s’agit du plus grand syndicat au Canada. Il représente en effet plus de 700 000 travailleurs dans les secteurs de l'éducation, de la santé, des municipalités, des services sociaux, des universités, des transports et des communications.

Et cette imposante organisation aura, à un moment donné, des positions à prendre publiquement, notamment en ce qui concerne la décriminalisation du travail du sexe, note Jenna.

Un réseau vaste et des ressources

Au bout du fil, le président du SCFP pour l’Ontario, Fred Hahn, ne cache pas son enthousiasme et se dit fier de voir Maggie’s rejoindre ses membres. Ces employés rejoignent maintenant un vaste réseau, et ce réseau vient avec des ressources notamment pour militer et sensibiliser, souligne-t-il.

Jenna Hynes fait par ailleurs remarquer que le syndicat représente aussi des professions qui rendent parfois la vie difficile à certains travailleurs du sexe, comme les forces de l’ordre, et que certaines discussions à l’intérieur même du SCFP seront intéressantes.

Cela met la pression sur le SCFP pour qu'il reconnaisse les droits du travail des travailleuses du sexe dans leur ensemble, renchérit Andrea Werhun. Car en se syndiquant, Maggie’s souhaite aussi ouvrir la voie à d’autres groupes et établissements.

« Nous voulons que notre travail soit reconnu et nous voulons avoir la même dignité et la même protection que les autres travailleurs. »

— Une citation de  Andrea Werhun, auteure, travailleuse du sexe et agente de proximité à Maggie’s
Une femme pose devant un mur de graffiti avec une blouse rose et un badge de Maggie's ainsi qu'un du syndicat.

Andrea Werhun est l'auteure du livre à succès Modern Whore, qui raconte ses expériences personnelles en tant que travailleuse du sexe à Toronto.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Un objectif qui semble plaire au président provincial du syndicat. Je pense que ce serait incroyablement excitant si notre syndicat faisait partie d'un projet pour aider à solidifier l'organisation des travailleuses et travailleurs du sexe dans le pays, affirme-t-il, précisant toutefois qu’il ne peut se prononcer au nom de tous les membres du Canada.

Un constat s’impose toutefois au sein du SCFP, selon lui : Les travailleurs du sexe sont des travailleurs et leur condition plus vulnérable fait en sorte que la syndicalisation de cette industrie est d’autant plus importante.

Le travail du sexe est très varié, commente Andrea Werhun. Il y a celles et ceux qui sont en haut de la whorearchy qui travaillent comme escortes en intérieur avec des salaires confortables, et d’autres qui vivent des situations bien plus précaires : des bars de danseuses où les règles sont parfois très vagues et où les patrons peuvent prendre une part des revenus des employés, à la prostitution dans la rue, sans aucune protection.

C’est là que le combat pour la décriminalisation du travail du sexe pourrait changer la donne. Nous ne faisons de mal à personne, assure Andrea dans un sourire.

En attendant, avoir un syndicat aussi important pour défendre ces droits reste un premier pas de géant. Prochaine étape : la convention collective.

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