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Allié du Canada, le roi de Jordanie dispose d’investissements immobiliers secrets

Le roi Abdullah II a entre autres acheté un manoir de 42,5 M$ près de Los Angeles à l’aide de sociétés-écrans, révèlent les Pandora Papers.

Le roi est assis dans un fauteuil devant le drapeau canadien.

Le roi de Jordanie, Abdullah II, en visite à Ottawa le 28 août 2017.

Photo : afp via getty images / AFP/Lars Hagberg

Consortium international de journalistes d’enquête (ICIJ)

Le roi de Jordanie, pays ayant reçu près de 950 M$ d’aide financière du Canada depuis 2002, dispose de plus de 134 M$ en propriétés privées de luxe achetées secrètement à l’aide de sociétés-écrans, selon une nouvelle fuite de documents financiers.

Le roi Abdullah II a effectué la plupart de ces achats depuis 2011, tandis que son pays était le théâtre de vives tensions en raison de la vague de manifestations du printemps arabe et de remous économiques.

La fuite, baptisée Pandora Papers, permet non seulement de dévoiler que le roi Abdullah II, dont le pays dépend de l’aide internationale, a acheté 14 propriétés - dont un manoir de sept chambres à coucher valant 42,5 M$ US près de Los Angeles - mais que ses représentants ont déployé d’importants efforts pour camoufler ses investissements immobiliers à l’étranger.

Les Pandora Papers contiennent près de 12 millions de documents, provenant de 14 firmes qui proposent des services d’incorporation outre-mer, et offrent un regard inédit sur les stratagèmes dont bénéficient les riches et les puissants pour éviter de payer des impôts et cacher leurs avoirs. Ces documents ont été obtenus par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), dont Radio-Canada est partenaire.

Selon ces documents, des employés de la firme Aléman, Cordero, Galidon & Lee, basée au Panama et mieux connue sous le nom d’Alcogal, ont omis de déclarer que des entreprises appartenant au roi Abdullah II étaient liées à une personnalité politique, alors que les lois locales les obligent à le faire, rapporte l’ICIJ.

Vous savez qui

Un avocat représentant le monarque jordanien a exigé qu’Alcogal prenne des mesures extraordinaires pour cacher l’identité du roi dans ces documents, demandant entre autres à la firme de les conserver seulement en copie papier. L’avocat a aussi demandé à Alcogal d’enregistrer une de ces entreprises à son nom plutôt qu’à celui du roi. L’ICIJ n’a pas pu déterminer si ces directives ont été suivies.

Dans des courriels internes à propos de ces entreprises obtenus par l’ICIJ, le nom du roi est remplacé par vous savez qui.

Des avocats représentant le roi Abdullah II ont affirmé à l’ICIJ que celui-ci avait des raisons légitimes d’avoir utilisé des sociétés-écrans pour acheter ses propriétés, citant des questions de sécurité et de vie privée, et que cela n’avait rien à voir avec de l’évasion fiscale. Selon les lois de la Jordanie, le roi n’a pas à payer d’impôts, ont-ils assuré. Ils ont ajouté que la richesse du roi provenait de sources personnelles et qu’il n’avait jamais puisé dans les fonds publics ni dans l’aide internationale. Ils nient toute impropriété du fait que le roi a utilisé des sociétés-écrans pour acheter des bâtiments.

De plus, les avocats ont soutenu que la plupart des sociétés-écrans apparaissant dans la fuite n’existaient plus ou n’avaient pas de lien avec le roi, et que certaines des propriétés repérées par l’ICIJ ne lui appartenaient pas, mais n’ont pas voulu dire lesquelles pour des raisons de sécurité.

En réponse à des questions de l’ICIJ, Alcogal a affirmé effectuer des vérifications accrues sur tous ses clients issus du monde politique. La firme ajoute que les lois en place ne les contraignent pas à dévoiler l'identité des clients politiquement exposés en fonction seulement de leurs liens avec la politique. L'appellation sert à désigner des personnes susceptibles de corruption, en raison de leurs fonctions au sein d'appareils publics.

Un empire immobilier outre-mer

Il s'agit d'une grosse propriété située sur le bord d'une falaise.

Une propriété appartenant au roi de Jordanie, Abdullah II, située à Malibu en Californie.

Photo : The Washington Post / Salwan Georges

Selon des documents obtenus par l’ICIJ, le roi de Jordanie dispose de quelque 36 sociétés-écrans, enregistrées dans des paradis fiscaux. Celles-ci ont été utilisées pour acheter 14 propriétés de luxe, dont une demeure cossue à Ascot, au Royaume-Uni, ainsi que des appartements valant plusieurs millions de dollars à Londres et à Washington D.C. Le roi Abdullah II dispose également de trois manoirs dans la région de Malibu, en Californie, toujours selon l’ICIJ.

L’une des propriétés situées dans la capitale américaine est un condo valant 6,5 M$ dans le chic quartier de Georgetown, a pu déterminer l’ICIJ. Le fils du roi, le prince Hussein, a obtenu un diplôme en 2016 de l’Université Georgetown, à 10 minutes de marche de l'appartement, selon l’ICIJ.

La Jordanie n’a pas le même niveau de richesse que d'autres monarchies du Moyen-Orient, comme l’Arabie saoudite, qui permettent à leurs rois d’exhiber leur fortune, a affirmé à l’ICIJ la Dre Annelle Sheline, chercheuse associée au Quincy Institute à Washington D.C. et experte en autorité religieuse et politique au Moyen-Orient.

Si le roi de Jordanie exposait sa richesse personnelle de façon publique, explique-t-elle, non seulement cela contrarierait son peuple, mais ça mettrait sans doute en colère les donateurs occidentaux qui lui ont accordé de l’aide financière.

Selon le ministère de l’Intérieur de la Jordanie, le pays a reçu quelque 4,7 G$ d'aide internationale en 2020, dont 1,9 G$ des États-Unis et 107 M$ du Canada. La Jordanie a accueilli plus de 1,3 millions de réfugiés syriens depuis le début de la guerre civile dans ce pays, selon certaines estimations.

Le Canada offre de l’aide à la Jordanie pour l'épauler dans sa gestion de l’afflux de réfugiés syriens, irakiens et palestiniens au pays, mais aussi parce qu’il s’agit d’un allié stratégique dans la région, explique Sami Aoun, politologue spécialiste du Moyen-Orient et professeur associé à l’Université de Sherbrooke. 

Le Canada se sent dans une obligation morale d’aider un allié assez important qui joue un rôle au niveau de la sécurité. Les services de renseignement jordaniens ont été utiles dans la guerre contre le terrorisme et surtout Al-Qaïda. De plus, la Jordanie a une bonne relation avec Israël et, en ce sens, le Canada voit un intérêt convergent dans ses relations avec le royaume, soutient-il.

Le gouvernement jordanien a annoncé en juillet 2020 vouloir sévir contre l’évasion fiscale et la corruption en raison de la grogne grandissante dans la population.

Cette année, les autorités jordaniennes ont arrêté 16 personnes, dont le demi-frère du roi, le prince Hamzah, relativement à une tentative de coup d’État alléguée. Le prince, qui a nié faire partie d’un complot contre le roi, a tout de même dénoncé un système politique qui a décidé que ses intérêts personnels, ses intérêts financiers et sa corruption sont plus importants que les vies, la dignité et l’avenir des 10 millions de personnes qui vivent ici, dans une vidéo diffusée clandestinement, sans toutefois accuser le roi Abdullah II.

C’est une situation assez tendue, reconnaît M. Aoun. Ce demi-frère a un appui assez fort parmi les tribus arabes. En ce sens, il semble que le roi Abdullah II ait perdu un peu de son éclat dans ces milieux.

La professeure en science politique et experte en politique du Moyen-Orient Bessma Momani pense aussi que les révélations contenues dans les Pandora Papers provoqueront de vives réactions dans la population jordanienne.

Ils seront vraiment très fâchés, et avec raison, de voir de tels montants d’argent, parce qu’ils s’inquiètent de voir leur pays en déclin en raison de politiques économiques, a-t-elle affirmé lors d’une entrevue à CBC. C’est plus difficile d’obtenir un emploi, c’est plus difficile de s’assurer de l’avenir de ses enfants. Tout cela va ébranler la confiance du public jordanien lorsqu’ils verront ces accusations.

Ça va aggraver le cynisme politique et un certain désenchantement, ajoute Sami Aoun. C’est sûr et certain.

Avec Will Fitzgibbon, Terence McKenna et Alex Shprintsen

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