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Dans les coulisses du « déraillement » au Parti vert

L’annonce du départ d’Annamie Paul, après l’échec électoral du 20 septembre, n’a surpris personne. Tout le monde savait qu’il y avait des tensions au sein du Parti vert depuis plusieurs mois. Mais des conversations avec près d’une dizaine de sources à l’interne révèlent que les frictions entre la cheffe et le parti ont débuté dès le début de son mandat. Retour sur une année tumultueuse.

Plan rapproché d'Annamie Paul.

Annamie Paul, avocate de formation, a annoncé qu'elle allait quitter ses fonctions de leader.

Photo : La Presse canadienne / Chris Young

Quelques semaines. C’est tout le temps qu’il a fallu, après la nomination d’Annamie Paul comme cheffe en octobre 2020, pour que des tensions commencent à émerger.

La nouvelle leader des verts voulait qu’une femme noire — l’Ontarienne Velma Morgan, qui l’avait appuyée durant la course au leadership — soit nommée directrice générale du parti.

Non seulement Mme Morgan n’a pas eu le poste, mais le conseil fédéral — l’organe décisionnel du parti composé traditionnellement de 18 membres — ne l’a pas sélectionnée parmi sa liste de finalistes.

Annamie Paul était furieuse quand elle a appris ça. Pendant plusieurs heures, elle n’a pas décoléré, confie une source proche de la leader. 

Mme Paul a décliné nos multiples demandes d’entrevues. 

Un des membres qui siégeait au conseil fédéral à ce moment-là justifie la décision d’avoir nommé Dana Taylor, un homme blanc en plus. On a choisi une personne qui avait 30-40 ans d’expérience, bien plus que Mme Morgan, explique Samuel Moisan-Domm.

Il nie que c’était un choix ancré dans le racisme systémique, comme l’ont allégué des proches d’Annamie Paul. L’ancien conseiller vante plutôt l’expertise de M. Taylor en gestion organisationnelle, une expérience « utile » alors que les employés du parti étaient en processus de syndicalisation. 

Samuel Moisan-Domm reconnaît toutefois que cette nomination a nui à l’atmosphère et qu’il y a eu un climat de méfiance dès le départ entre le conseil et la cheffe.

Je pense qu’elle avait des attentes très élevées et qu’elle avait l’impression comme leader qu’il suffisait de demander [quelque chose] pour l’obtenir, mais au Parti vert, ce n’est pas comme ça que ça marche, ajoute M. Moisan-Domm.

La formation écologiste a, en effet, un fonctionnement bien différent de celui des libéraux, des conservateurs ou du Nouveau Parti démocratique. Chez les verts, on dit souvent que c’est le chef qui travaille pour le parti et non l’inverse. Le leader est vu comme un porte-parole des membres, qui élisent le conseil fédéral, et a donc une marge de manœuvre plus limitée.

L’ancienne cheffe Elizabeth May a aussi eu son lot de frustrations dans le passé avec le conseil, explique sa collaboratrice de longue date Debra Eindiguer. Mais peut-être qu’Annamie ne savait pas tout ça avant d’entrer en poste.

La question du salaire 

Annamie Paul

Annamie Paul, lors de sa nomination comme leader des verts, le 3 octobre 2020. Elle était la première cheffe noire élue à la tête d'un parti fédéral au Canada.

Photo : The Canadian Press / Adrian Wyld

À l’interne, un autre point d’achoppement émerge à l’automne 2020, juste après la course au leadership : le salaire de la nouvelle cheffe. Selon plusieurs sources, Annamie Paul souhaitait être payée autant qu’une députée fédérale. Le montant tournerait autour de 175 000 $ par an. Sauf que, contrairement à sa prédécesseure Elizabeth May, elle ne détient pas de siège au Parlement et ne peut donc pas être rémunérée par les Communes. 

Avant 2011, quand Mme May n’avait pas encore remporté son siège dans Saanich-Gulf Islands, mais qu’elle était leader des verts, elle recevait 70 000 $ par an du parti, précise l’ancien membre du conseil fédéral Samuel Moisan-Domm.  

Les membres, ajoute-t-il, étaient prêts à lui offrir un peu plus, mais l’écart restait grand entre les souhaits de la cheffe et ceux du conseil.

Mme May regarde vers le haut, la bouche ouverte, visiblement désappointée.

Avant d'être élue députée en 2011, l'ancienne cheffe des verts Elizabeth May était payée par le parti, mais à hauteur de 70 000 $.

Photo : Reuters / Kevin Light

La négociation du contrat a duré plusieurs semaines. Sean Yo, un proche conseiller de Mme Paul, qui a dirigé sa campagne lors de l’élection partielle en octobre 2020, trouve inacceptable qu’il ait fallu autant de temps pour l’élaboration de ce contrat. Surtout que, pendant cette période, une source raconte qu’Annamie Paul se plaignait de ne pas être payée.

Ce n’est que lorsque la cheffe a menacé le parti, quelques semaines avant Noël, de ne plus pouvoir utiliser son nom et son image sur le matériel promotionnel des verts que le conseil fédéral a finalement plié à ses conditions.

Sean Yo dit comprendre que le Parti vert soit une organisation démocratique et laisse une grande place aux membres dans chaque décision. Par contre, il ne pense pas qu’on puisse exclure la thèse du racisme systémique envers la cheffe.

Je pense que si elle avait été issue d’un milieu plus privilégié, il y aurait eu plus de déférence de certains membres du parti à son égard, lance-t-il, en faisant allusion au fait que Mme Paul soit une femme noire de confession juive. Il pense que son contrat aurait pu être réglé en quelques jours.

Des relations difficiles avec les membres québécois

Mme Paul sourit et envoie la main à des supporteurs. Elle est dans le centre-ville de Toronto, entourée d'arbres et de bâtiments. Des organisateurs des verts l'accompagnent.

Annamie Paul en campagne à Toronto. Certains membres québécois du parti lui ont reproché d'avoir une vision trop « torontoise » du Québec et du débat entre les souverainistes et les fédéralistes.

Photo : La Presse canadienne / Christopher Katsarov

Outre la relation tendue d’Annamie Paul avec le conseil fédéral qui a complètement dérapé dans la dernière année, c’est tout son rapport avec l’aile québécoise du parti qui a été tendu.

Le premier accrochage est venu dès l’automne, quand le Bloc a présenté une motion pour réclamer des excuses au premier ministre Trudeau par rapport à la crise d’Octobre de 1970. Les trois députés verts à l’époque — Elizabeth May, Paul Manly et Jenica Atwin — ont voté en faveur de la motion, mais quelques heures plus tard, la cheffe a publié un communiqué pour dire qu’elle s’y opposait.

Il y avait une fin de non-recevoir de sa part. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à douter de la capacité d’Annamie Paul de comprendre le Québec et de même faire l’effort de le comprendre, explique le conseiller Daniel Green.

Une source à l’intérieur du parti, qui n’est pas autorisée à parler publiquement du problème, abonde dans le même sens : Annamie Paul a encore une vision très torontoise et binaire du Québec, où il y a les gentils fédéralistes d’un côté et les méchants souverainistes de l’autre. 

Selon plusieurs sources, la cheffe ne souhaitait pas que des candidats indépendantistes soient recrutés, ce qui a posé problème quand des membres québécois du parti ont réussi à convaincre le directeur général de Nature Québec Christian Simard de se présenter sous la bannière verte.

L’homme, qui a milité dans le mouvement souverainiste, voulait parler de vive voix à la cheffe avant de confirmer sa candidature, mais ses appels sont restés sans réponse, selon Daniel Green, qui avait contribué à son recrutement. M. Simard a donc décidé de ne pas se présenter.

Les relations avec l’aile québécoise ont déjà été tendues dans le passé, mais sous Annamie Paul, c’était pire que tout, souligne le président actuel de cette aile, Luc Joli-Coeur. Les communications avec la cheffe étaient difficiles, voire absentes.

Le fameux conflit israélo-palestinien

Les deux politiciens arrivent à une conférence de presse.

Jenica Atwin aux côtés de Dominic Leblanc. Elle s'apprêtait alors à annoncer qu'elle quittait le Parti vert pour rejoindre le camp libéral.

Photo : La Presse canadienne / Kevin Bissett

Le grand déraillement, comme plusieurs l’appellent à l’interne, est survenu en mai, lorsque le conseiller d’Annamie Paul Noah Zatzman a condamné, sans les nommer, les députés verts Paul Manly et Jenica Atwin pour leurs propos sur le conflit israélo-palestinien. 

Quand Mme Atwin a écrit sur Twitter qu’il fallait mettre fin à l’apartheid en Israël et que M. Manly a décrit la situation comme un nettoyage ethnique, M. Zatzman a promis sur Facebook de travailler pour les défaire.

La suite est bien connue : Jenica Atwin traverse la chambre pour se joindre aux libéraux. Le conseil fédéral demande à Annamie Paul de se dissocier des propos de M. Zatzman et de s’excuser auprès de Mme Atwin et de M. Manly. La cheffe refuse de le faire. Le conseil entame des démarches pour lancer un processus de révision de son leadership, un processus qu’Annamie Paul conteste légalement et réussit à stopper temporairement.

Sans surprise, avec toute cette crise, les dons des membres se font plus rares. En juillet, le parti doit supprimer une dizaine de postes à l’interne, environ le tiers du personnel.

Annamie Paul demande 250 000 $ au conseil fédéral pour l’aider à financer ses activités de précampagne, avant que l’élection ne soit déclenchée, ce qu’on finit par lui refuser. On n’avait pas l’argent pour faire ça, précise Daniel Green, sinon on aurait dû procéder à encore plus de licenciements.

L’échec électoral

Annamie Paul fait un calin à quelqu'un lors de son rassemblement de la soirée électorale.

La cheffe des verts Annamie Paul, le soir de sa défaite dans Toronto-centre, le lundi 20 septembre.

Photo : La Presse canadienne / Chris Young

Annamie Paul, qui choisit de se représenter dans Toronto-Centre malgré les réserves de certains de ses proches conseillers, passe ses matinées de campagne à rédiger la plateforme.

On n’avait aucun appui du parti durant l’élection, affirme son assistante Victoria Galea. Si Annamie n’avait pas écrit la plateforme chaque jour, il n’y en aurait pas eu durant cette élection. 

L’aile québécoise, qui avait demandé le départ d’Annamie Paul après toute l’affaire israélo-palestinienne, publie, peu de temps avant le jour du vote, sa propre plateforme, sans avoir consulté la cheffe — un geste qualifié de très décevant par Sean Yo, un proche conseiller de Mme Paul. Ça ne respectait pas du tout les processus en place, précise-t-il. 

Le 20 septembre, l’échec anticipé se concrétise. Les verts n’obtiennent que 2,3 % du vote populaire, leur pire score en 20 ans. La cheffe termine quatrième dans sa circonscription de Toronto-Centre.

Au fond, je pense que c’était quelqu’un qui souhaitait devenir cheffe pour participer à de grands débats d’idées, discuter de politiques publiques. Mais elle a sans doute sous-estimé à quel point le quotidien en politique peut être éreintant, confie une source qui connaît bien Annamie Paul. 

Comme plusieurs au parti, la cheffe de cabinet d’Elizabeth May, Debra Eindiguer pense qu’il va falloir plusieurs années, plusieurs cycles électoraux même, pour revenir simplement là où les verts étaient il y a un an.

La plus grande leçon à retenir de cette année tumultueuse est sans doute pour ceux qui espèrent succéder à Annamie Paul. C’est l’avis, en tout cas, de l’ancien conseiller Samuel Moisan-Domm. Il faut mieux expliquer en quoi consiste le rôle du chef du Parti vert pour que les candidats sachent exactement dans quoi ils s’embarquent.

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