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Le cas Makosso, d’Isidore Guy Makaya, gagnant du Prix de la nouvelle 2010

un homme, noir, avec une écharpe rouge

L'éditeur et poète de Yellowknife Isidore Guy Makaya

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

Ce matin-là, à Boukou-Li-Dondo, un village situé dans un pays d'Afrique, quelques vieillards s'étaient retrouvés toute la journée au milieu d'un sentier battu pour débattre d'une question épineuse. En effet, vers les premières lueurs du jour, le village s'était soudain réveillé en émoi. Les chiens aboyaient fort sans interruption depuis minuit, les coqs communiquaient leur peur en caquetant et avaient même oublié de chanter pour annoncer la venue du jour, les moutons bêlaient de panique comme si une armée de boas s'était introduite dans les étables. Mais le plus effrayant, c'était qu'au-dessus de cette ambiance, on percevait les cris de femmes et d'enfants, mêlés à ceux des singes et des éléphants cachés dans la forêt.

La raison de tout ce brouhaha fut connue à l'aube. C'était monsieur Makosso, un veuf d'une soixantaine d'années, qui avait rendu l'âme.

De nos jours, le décès de toute personne est presque devenu un fait divers. Tous les jours, des milliers d'humains meurent dans l'indifférence de ceux qui ne les connaissent pas. Seuls les proches vivent l'épreuve douloureuse du vide causé par la disparition d'un être cher. Aussi a-t-on pris l'habitude de réduire la portée de l'annonce du décès d'un proche, surtout si celui-ci, de son vivant, ne présentait aucune particularité connue dont la disparition aurait valu la peine d'être signalée.

À Boukou-Li-Dondo cependant, on s'agitait. Tout le monde paniquait. Et l'on tentait, malgré le brouhaha de la chute du mur de Berlin, de faire connaître la disparition subite de Makosso. Qu'avait-il ce Makosso pour que son décès agite tant les villageois? Une chose justement particulière : Makosso était mort debout!

Ce cas de mort insolite n’était jamais arrivé à un homme. Et, depuis que le monde est monde, n'existe-t-il pas qu’une seule posture cadavérique : l'horizontale? Le sommeil qui nous gagne tous les jours n'est-il pas un entraînement à la position dans laquelle chacun sera enterré ou incinéré? Et pour les paysans de Boukou-Li-Dondo, il ne leur était jamais venu à l'idée qu'ils porteraient la responsabilité de communiquer au monde la découverte d'une nouvelle posture cadavérique. Avec cette mort particulière de Makosso, fallait-il taire l'affaire et préserver l'humanité d'une panique générale?

Certains esprits avaient commencé à s'échauffer. Il fallait faire connaître cette révolution . Le chef du village en était excédé.

– Par où commencer? demanda Souchlaty, en regardant autour de lui, parmi les vieux qui fumaient leurs pipes en jouant aux cartes près du cadavre.

– De mémoire de femmes et d'hommes présents dans ce village, fit Mambondo en déclinant son jeu de cartes tout en se versant une rasade de vin de palme, les seuls morts debout remontent à l'an trente-trois de notre ère. Et le plus illustre d'entre eux est Jésus-Christ. Mais il nous semble, à nous tous qui avons lu la Sainte Bible, que Jésus n'est pas mort debout. Nous avions eu la confirmation par Monseigneur Tchimbakala, évêque de Madingo-Kayes, que celui qu'on appelait le Messie avait été préalablement cloué sur des poutres. Et ce n'est qu'ensuite qu'on l'avait hissé sur les hauteurs avant qu’il rende l'âme.

– Nzambi zimbou, zimbou; Nzambi tchiali mpe, Tchiali mpe. C'est vrai, cria l'assistance. Même Dieu avait voulu que son fils meure bardé de clous.

– Pour homologuer le cas de notre monsieur à côté, reprit Mambondo en jetant un coup d'œil furtif vers le cadavre, il nous faut admettre que Jésus ne peut faire de poids. Quand notre cher Makosso est mort cette nuit, il était en équilibre sur ses pieds.

Le ton des débats était lancé. Mafouta se leva. Il s'avança de quelques pas vers le cadavre, près du baobab.

– Nzambi zimbou, zimbou; Nzambi tchiali mpe, Tchiali mpe. Je vais aller dans le sens de Mambondo, fit-il, et ajouter qu'en dehors du Christ, seul un pendu a le privilège de mourir debout. Et encore faudrait-il que son corps, vidé de la vie, soit maintenu par des forces matérielles qui l'empêchent de tomber et permettent de fixer les pieds bien à plat sur le sol. Selon toute vraisemblance, Makosso est le seul être, sinon le premier connu, qui, depuis que le monde est monde, est mort honnêtement sur ses jambes.

D'autres intervenants se succédèrent près du cadavre de Makosso, en prenant soin de réciter la formule avant d'avancer leur propre théorie. Tous les vieux barbus du village étaient là, avec leur pagne en raphia autour des reins. Mais l'ambiance était grave et joyeuse à la fois. Quelques femmes et enfants continuaient de chanter et de pleurer.

Les plus croyants dans la foule, la tendance des devins et autres marabouts, répétaient à qui voulaient les entendre qu'il s'agissait là d'un prélude à la nouvelle forme que prendraient les cadavres humains. Cette faction estimait qu'il fallait tenter d'imposer à l'humanité l'idée d'un nouveau calendrier, car, précisait-elle, Jésus-Christ ne devrait plus servir de référence historique; une nouvelle datation était nécessaire; l'humanité devrait en principe commencer à compter les jours à partir de l'an un après Makosso.

D'autres villageois, plus au fait de ce qui se passait dans le monde, demandèrent d'entreprendre des démarches auprès de l'ONU. Ils suggérèrent que le cadavre de Makosso soit inscrit au patrimoine commun de l'humanité. Mais il leur fallut d'abord l'avis d'un intellectuel. Et il n’y en avait pas à des kilomètres à la ronde. La plupart des jeunes qui avaient fait des études avaient déserté les villages. Il fallait deux mois de marche pour trouver un intellectuel. On envoya un vieux à la gare de Mvouti, à deux jours de marche de là, pour demander au chef de gare qu'il fouille dans un train et leur ramène un intellectuel. Les vieux commençaient à regretter ces exodes des jeunes; ils ne pouvaient pas savoir qu'ils allaient un jour se retrouver avec un problème d'une telle ampleur sur les bras.

Quelques jours plus tard, on ramena deux jeunes hommes qui se débattaient parce qu'ils ne savaient pas pourquoi on les avait kidnappés et on leur avait bandé les yeux.

Les vieux leur demandèrent comment faire pour que le cadavre de Makosso soit inscrit au patrimoine commun de l'humanité.

– Ce cadavre doit remplir des critères pour qu'il reçoive le label patrimoine commun de l'humanité , dit le premier jeune en tremblant. J’en cite quelques-uns : il faut que l'utilisation du cadavre soit faite à des fins pacifiques. Est-ce que le cadavre de Makosso peut être considéré comme tel? Je n'en doute pas, fit-il rapidement. Il faut ensuite une administration planétaire de ce cadavre. La posture cadavérique de Makosso concerne-t-elle toute l'humanité pour que sa gestion soit confiée à l'ONU? C'est ce que vous devez démontrer. Il vous faudra aussi voir, entre autres, le partage des bénéfices et des pertes.

Face à la multitude des critères que citait Mweni Missoukou, par exemple la gestion durable, l'équité intergénérationnelle, les visages s'assombrissaient.

– Nzambi zimbou, zimbou; Nzambi tchiali mpe, Tchiali mpe. Vous pouvez tout simplement opter pour faire entrer le cadavre de Makosso dans le Guinness, le livre des records.

Ainsi conclut l'étudiant. À Boukou-li-Dondo, on était découragé. Malgré la brillance de l'intervention, qui du reste donnait des maux de tête à ceux qui étaient habitués à parler de gibier boucané, de mauvaises récoltes et d’inondations, on s'aperçut vite que le droit n'était pas capable de prendre en compte l'activité informelle de l'Afrique, pas même capable de formaliser une façon de mourir.

Dans la confusion des déclarations qui jaillissaient ici et là et de l'espoir de voir enfin les regards se tourner vers Bouki-Li-Dondo, on imposa tout de même l'idée d'écouter un scientifique. On tira brutalement l'autre jeune au milieu du cercle pour qu'il dise quelque chose.

– Nzambi zimbou, zimbou; Nzambi tchiali mpe, Tchiali mpe. De ce que nous apprennent les livres, fit-il lui aussi prudemment, la chose paraît scientifiquement improbable. Elle semble défier les lois de la physique newtonienne. En principe, un corps de masse m placé à la surface de la Terre subit deux mouvements. Le mouvement d'attraction terrestre qui l'entraîne irrésistiblement vers le centre de la Terre. Puis le mouvement de rotation terrestre qui doit l'entraîner de la gauche vers la droite.

Puis il se dirigea lui aussi vers le cadavre, tourna tout autour, reniflant le cadavre pour bien s'assurer qu'il était bien inerte. Il continua.

– Comme vous voyez, en mourant, Makosso s'est vidé de ses réflexes et de sa conscience. Son cadavre aurait pu être entraîné dans un mouvement de chute vers le sol, car  l'équilibre des corps vivants face aux mouvements de gravitation est assuré par des appareils locomoteurs dont les pieds constituent un des éléments principaux .

Puis il fit une pause et expliqua.

– Il est certain que dans le cas Makosso, la mort a aboli toute activité du système nerveux. Elle doit par conséquent avoir entraîné le relâchement des muscles, ligaments, gaines et tendons qui fixent le squelette et divers os plantaires qui concourent à la station debout. Dans un tel cas, il faudrait que le corps de Makosso soit rongé de part et d'autre par des forces centrifuges qui le maintiennent en équilibre sur ses jambes. Faute de cela, il est difficile aujourd'hui de formuler une hypothèse qui explique cette verticalité cadavérique.

Et l'on se remit à débattre. Les deux étudiants furent relâchés dans la forêt. Les vieux reprirent leurs débats sans rien comprendre aux explications scientifiques.

Aucune télévision ne se déplaça pour retransmettre les images. L'actualité mondiale était accaparée par la chute du mur de Berlin. Mais la nouvelle se répandit vite dans les villages alentour, à Tchitondji, à Makola ou à Diosso. Les gens accoururent de loin pour expliquer les circonstances du décès.

Du jour au lendemain, Boukou-Li-Dondo focalisa l'attention de l'ensemble des villages. Les charlatans se succédèrent sur la place du village. On chercha avidement dans la vie du défunt, dans son passé. Certains estimaient que Makosso avait eu quelques gris-gris qui l'avaient préservé de la mort normale. Ses neveux et ses enfants se livrèrent à des luttes mystiques sans merci et défilèrent auprès des marabouts pour espérer recevoir l'héritage de ce totem. D'un autre côté, on présumait que c'était justement parce que Makosso avait transgressé les règles d'un totem que le sort s’était acharné sur lui.

L'infirmier et guérisseur Tchipêpi, que les habitants avaient averti de bonne heure ce matin-là, rapporta ce qui suit.

– En arrivant ce matin, j'ai vu un corps humain debout comme une statue au milieu du sentier caillouteux. Il était enveloppé d'un voile blanc. C'était des draps que les proches avaient jetés sur lui pour éviter d'attirer les mouches. Tout autour du corps étaient disposées des chaises longues. Plusieurs étaient occupées. Les hommes fumaient leurs pipes, jouaient aux cartes tout en débattant dans une sorte d'indifférence sur des questions philosophiques. Plus près du corps, à l'intérieur du cercle, des femmes et des enfants en assez petit nombre pleuraient en se vautrant à terre.

– Je relevai les draps qui couvraient le corps. Ce dernier était encore intact. Je tâtai le pouls qui ne battait déjà plus. L'activité cardiaque s'était elle aussi arrêtée. Pas un souffle ne sortait de la bouche ou du nez. Makosso était bien mort.

Tchipêpi avait constaté la complète cessation de l'activité cérébrale; du moins l’avait-il fait à vue d'œil, car le critère médicolégal exigeait de recourir à l'électroencéphalogramme plat à vingt-quatre heures d'intervalle. Aussi ne pouvait-il pas le dire avec certitude. C'est ainsi qu'il ordonna d'enlever le corps, pour mieux l'examiner à l'infirmerie la plus proche. Dès que l'on procéda à la levée du corps, celui-ci sembla peser mille tonnes.

Un témoin dans la foule lança en rigolant : Si Makosso s'est arrêté ici, c'est qu'il n'a pas cru bon d'aller loin! Ce qui provoqua l'hilarité de tous les vieillards autour. Puis un autre homme renchérit : Je vous le dis, c'est le début de l'avenir de l'humanité. Et l'on se remit à jouer aux cartes et à débattre, en se servant des rasades de vin de palme. Le cadavre à côté d'eux se tenait toujours debout, comme s'il enregistrait toute cette agitation autour de lui.

Devant un fait aussi inexplicable, le médecin envoya quérir le Dr Likâssou de Madingo-Kaye. On établit une clinique mobile. On installa des appareils sophistiqués. On examina le cadavre sous toutes ses coutures en prenant des notes. La conclusion de ces messieurs fut que Makosso était bien mort, de mort certaine, naturelle et sans cause.

*

Ce type de décès finit par susciter une révolution dans les villages alentour. Du jour au lendemain, on vit surgir des agents immobiliers qui proposaient aux villageois de céder leurs huttes aux touristes. L'État décida finalement d'installer l'électricité dans le village; les membres du parti débarquèrent et voulurent se construire des villas près du cadavre; des mercenaires russes, américains et français en quête du pétrole, des diamants et de l'or côtoyaient l'habitat les babouins et les panthères dans la forêt, tandis que des Chinois ouvraient leurs dépanneurs montés en haut des arbres.

Quelques jours plus tard, des scientifiques les plus doués se déplacèrent tout de même pour expliquer le phénomène. Ils restaient perplexes et n'osaient pas avancer quoi que ce soit. Il y avait là assurément un autre domaine qui échappait à la science; une pierre supplémentaire avait été lancée dans le jardin de la physique newtonienne. En même temps, une question cruciale était sur toutes les lèvres : quelle posture les cadavres humains vont-ils adopter dans l'avenir?

Certains scientifiques pensèrent aux effets physico-chimiques engendrés par la détérioration de la couche d'ozone et les changements climatiques. D'autres comparèrent l'atmosphère terrestre à une poche des eaux qui abriterait la vie. La Terre étant une planète gravide, la destinée de l'humanité, lorsqu'elle aurait atteint sa maturité, serait de sortir de cette poche des eaux que constitue l'atmosphère afin de se libérer et de s'adapter au vide intersidéral comme aire d'épanouissement.

Toutes les hypothèses émises offraient l'occasion de renouveler les grands débats sur les questions fondamentales de la vie, malgré leur portée limitée à Boukou-Li-Dondo. Cependant, aucune de ces théories ne permit d'expliquer la verticalité cadavérique de Makosso.

Des années se sont écoulées, le cadavre est demeuré intact. Mieux, il s’est peu à peu statufié. Le corps n'a subi aucune putréfaction en dépit du soleil et des pluies intenses, abondantes dans cette zone équatoriale. Des savants estiment qu'il pourrait demeurer ainsi quelque deux mille ans de plus.

À l'heure actuelle, l'organisation mondiale qui se charge de la culture vient de qualifier ce cadavre de monument du futur , en l'inscrivant au patrimoine commun de l'humanité. Un large périmètre de sécurité a été aménagé pour empêcher la cohue des touristes qui se bousculent dans les sentiers de Boukou-Li-Dondo pour voir la dernière énigme humaine palpable de cette fin de millénaire.

Nzambi zimbou, zimbou; Nzambi tchiali mpe, Tchiali mpe.

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