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Réconciliation : la guérison tranquille de Saint-Paul en Alberta

Des citoyens tentent de changer les vieilles mentalités de leur ville, empêtrée dans un profond clivage racial.

Édifice du pensionnat pour Autochtones au milieu d'un champ. Un homme et un enfant se tiennent sur le pas de la porte.

Le nouveau pensionnat pour Autochtones Blue Quills, le 15 août 1931, après son déménagement à Saint-Paul, en Alberta. Il était auparavant situé dans la communauté voisine de Saddle Lake.

Photo : Archives provinciales de l'Alberta

  • Katrine Deniset

Il devient de plus en plus clair qu'il n'existe aucun remède miracle pour guérir des plaies vieilles de plus de 100 ans. Mais, à tout petits pas, des yeux commencent à s'ouvrir sur les injustices du passé qui ont forgé la douleur vécue aujourd'hui par les peuples autochtones. C'est le cas de Saint-Paul, une petite ville albertaine située sur le Traité n° 6, dont le nom d'origine était Saint-Paul-des-Métis.

Cette communauté agricole longe la rive d'un lac magnifique. Il y a 125 ans, on appelait ce lac Mannawanis.

Mannawanis veut dire la cueillette des œufs de canard en nêhiyaw, ou cri des plaines. Voilà ce que faisaient les premiers habitants Autochtones à cet endroit, chaque printemps.

Des canards sur un lac en automne.

Le lac Upper Thérien, autrefois appelé Mannawanis.

Photo : Radio-Canada / Gabrielle Brown

Durant l'ère coloniale, cette tradition comme bien d'autres s'est évanouie. Le lac Mannawanis a été renommé en l'honneur du père Adéodat Thérien.

Le destin tragique des victimes de pensionnats pour Autochtones

Consulter le dossier complet

Une femme autochtone se recueille près de souliers d'enfants déposés sur des marches en ciment.

Mais qui était cet homme et que faisait-il en Alberta? Un reportage diffusé en 1982 sur les ondes de Radio-Canada le présente ainsi :

Après avoir réuni un certain nombre de familles métisses, les pères oblats bâtirent une magnifique église et un pensionnat à trois étages. Les Métis, naturellement nomades, quittèrent. [...] Avec beaucoup de tact et d'habileté, le père Adéodat Thérien travailla dès lors à l'établissement d'une colonie catholique et canadienne.

-extrait de l'émission Le jour du Seigneur du 28 mars 1982

Cette version de l'histoire a été nourrie pendant plus d'un siècle par les médias, les autorités religieuses et le gouvernement, laissant un goût amer chez les descendants des premiers habitants de cette région.

Aujourd'hui, leur message est haut et clair : pour parler de réconciliation, il faut commencer par dire la vérité.

Une vieille photo en noir et blanc de jeunes écoliers autochtones en uniformes, assis en rangées.

Des écoliers de l'ancien pensionnat de Blue Quills à Saddle Lake, près de Saint-Paul. Il a fermé ses portes en 1970.

Photo : Bibliothèque et Archives du Canada / Ministère de l'Intérieur/PA-046123

Corriger l'histoire

Non, les Métis ne sont pas tout bonnement partis. Ils ont été éjectés de leurs terres, lance Jim White, un résident cri. Et en plus, c'est une façon polie de décrire ce qui s'est passé, ajoute-t-il en haussant les épaules.

Jim White raconte que les Métis ont été manipulés et trahis par les autorités religieuses quand celles-ci ont jugé que leur mode de vie ne correspondait pas à la vision coloniale rêvée à l'origine par l'évêque Vital Grandin.

En 1908, à l'insu des Métis, le père Thérien et le gouvernement canadien ouvrent la porte de Saint-Paul-des-Métis aux colons blancs. La pétition des Métis auprès d'Ottawa pour freiner l'arrivée des colons est un échec.

Beaucoup de familles sont forcées de partir aux quatre vents et les quelques autres se fondent dans la culture dominante à Saint-Paul. En 1936, les mots des-Métis disparaissent du nom de la communauté.

Aujourd'hui, les peuples autochtones de la région sont principalement établis dans des communautés voisines, dont celles de Saddle Lake et de Kehewin.

Village sur terre battue avec des bâtisses en construction. Reproduction d'une carte postale.

Vue aérienne de Saint-Paul, en Alberta, en 1900.

Photo : Peel's Prairie Provinces - University of Alberta librairies

Un regard actuel

De loin, Saint-Paul et ses 5860 habitants ont longtemps ressemblé au rêve canadien, à une sorte de microcosme du multiculturalisme. Mais, depuis aussi longtemps, ses racines francophones et ukrainiennes sont entremêlées à celles du racisme.

Les clivages sont durs à ignorer, admet Jim White. Le racisme est peut-être devenu plus silencieux au fil des années, mais les tensions restent vives dans les rues et dans les commerces.

Au lieu de choses comme : "Regardez ce sale Indien", on entend plutôt : "Oh, ces gens-là, on sait comment ils sont." Le racisme est devenu plus subtil, mais il est encore là. Je le ressens tous les jours.

Une citation de Jim White, aîné autochtone

Jim White aimerait que ce sentiment s’évanouisse. C'est pourquoi une fois par mois depuis quelques années, il rencontre un groupe de résidents de Saint-Paul. Certains comme lui sont Autochtones, d'autres non. Ensemble, ils décortiquent la réconciliation, un mot que Jim White tente de rendre moins vain.

Réconciliation... c'est juste un mot clé qu'on a imaginé, affirme l'aîné. Une journée nationale ne changera rien. La grande question, c'est comment on peut aider notre communauté à guérir.

Grâce à ce dialogue mensuel, certaines plaies commencent au moins à se refermer.

On doit continuer de sensibiliser et d'inviter la population au dialogue pour changer les vieilles attitudes, dit-il.

Changer les attitudes, une personne après l'autre

Le groupe de réconciliation à Saint-Paul a commencé tout petit. En 2015, après la publication du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, une poignée de personnes se présentaient aux repas-partage organisés par des membres.

Aujourd'hui, cela peut atteindre jusqu'à 40 personnes. Même le diocèse de Saint-Paul est à la table.

À travers le groupe, Megan Tucker, une résidente d'ascendance métisse, a coécrit un recueil sur le vécu des premières familles de Saint-Paul-des-Métis.

On s'est dit : "Publions la vérité, sinon on va nourrir l'idée que les Métis ont échoué parce qu'ils étaient incapables ou paresseux, alors qu'ils étaient d'incroyables gens d'affaires."

Une citation de Megan Tucker, auteure et participante au groupe de réconciliation
Jim White et Megan Tucker sont assis à une table de pique-nique dans un parc.

Chaque mois, Jim White et Megan Tucker se réunissent avec d'autres résidents de Saint-Paul.

Photo : Radio-Canada / Gabrielle Brown

Elle a distribué son livre, intitulé Restoring the History of St. Paul des Métis, dans les écoles et le musée local. Certains destinataires hésitent encore, mais Megan Tucker ne se laisse pas décourager.

Je remarque un progrès, même s'il est très lent.

Une réticence dans la francophonie

À Saint-Paul, on peut régulièrement obtenir des services en français. On peut assister à des spectacles d'artistes locaux présentés dans la langue de Molière. On peut inscrire son enfant dans une école francophone.

Tous ces gains, les Franco-Albertains ont lutté fort pour les obtenir. Mais, alors que leurs contributions sont célébrées, les Métis continuent d'être oubliés.

Chaque mois, Pierre Lamoureux est au rendez-vous du groupe de réconciliation en tant qu'allié des Autochtones. Sa participation est cependant mal comprise par certains autres francophones du coin, qui sont plutôt sur la défensive.

Il y a une vraie tension, dit Pierre Lamoureux, qui a contribué à l'écriture du livre sur Saint-Paul-des-Métis. Il y a des gens qui sentent que ça apporte un déshonneur à leurs grands-parents et leurs arrière-grands-parents qui ont aidé à fonder Saint-Paul de peine et de misère, à la sueur de leur front. Et ça, on le comprend tout à fait. Mais ce qu'on veut communiquer, c'est qu'on n'était pas les premiers! C'est les Métis qui sont arrivés ici. »

Il faut trouver des liens communs et arrêter de dire : ''Moi, mes parents et mes grands-parents, on n'avait rien à voir avec les pensionnats, ça ne nous touche pas!'' Mais quand nos voisins sont en deuil, impossible pour nous de rester indifférents.

Une citation de Pierre Lamoureux, auteur et participant au groupe de réconciliation

Cela fait 10 ans que Pierre Lamoureux a entamé son cheminement en tant qu'allié, sur une route qu'il s'attend à parcourir tout au long de sa vie.

Il faut avouer qu'on ne connaît pas grand-chose de nos voisins autochtones. Puis, qu'on a tout à apprendre, dit-il.

Pierre Lamoureux debout devant un lac, en entrevue.

À Saint-Paul, Pierre Lamoureux tente de réunir d'autres alliés des Autochtones depuis des années.

Photo : Radio-Canada / Gabrielle Brown

À son avis, pour espérer avoir un échange franc avec les Autochtones de la région, certains francophones devront mettre de côté leur fragilité blanche et tendre l'oreille. C'est ainsi, selon lui, que les deux communautés se rejoindront.

Souffrir, puis guérir

Toute cette réticence dans la communauté allochtone vient aussi d’une certaine peur d'avoir mal, d’après Hinano Rosa.

La voix de l’homme originaire du peuple autochtone kanak de Hawaï s’ajoute à celles du groupe de réconciliation. C’est d’ailleurs dans le centre d’amitié autochtone qu’il dirige à Saint-Paul que se déroule principalement le dialogue.

Les non-Autochtones ne connaissent pas la douleur comme les Autochtones, explique M. Rosa. Ils ne sauront pas tout prendre d’un coup, parce que ce sera trop.

En voyant sortir de plus en plus de vérités, les non-Autochtones pleureront beaucoup. Mais, on pourra se consoler mutuellement. L’important, c’est comment on choisira de s’entraider à travers toute cette douleur.

Une citation de Hinano Rosa, directeur du centre d’amitié Mannawanis
Gros plan sur Hinano Rosa, qui regarde vers le haut.

Hinano Rosa accueille le groupe de réconciliation une fois par mois dans son centre communautaire.

Photo : Radio-Canada / Gabrielle Brown

Plus que jamais, les Autochtones ont besoin d’alliés, déclare Hinano Rosa. Un mot à ne pas confondre avec sauveurs blancs, précise-t-il, en faisant allusion à tous ceux qui ont tenté de changer leur façon d’être.

Avant la neige, Hinano Rosa, avec l'appui d'Autochtones du secteur, construira une hutte de sudation (sweat lodge, en anglais) au centre-ville de Saint-Paul. Il imagine un lieu où Autochtones et allochtones seraient les bienvenus dans les rituels. C'est peut-être là que quelques-uns apprendront l'ancien nom du lac qui borde leur petite ville, ou encore l’endroit où ils apprendront pourquoi certains de leurs concitoyens travaillent assidûment pour un jour rétablir ce nom : Mannawanis.

  • Katrine Deniset

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