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Lac-Mégantic : le chef du train Thomas Harding était à bord d’une « bombe ambulante »

Richard Labrie

Richard Labrie affirme que le convoi conduit par Thomas Harding était surnommé « une bombe ambulante ».

Photo : Radio-Canada

René-Charles Quirion

C’est à bord d'un train surnommé « la bombe ambulante » que le chef de train Thomas Harding a pris la route vers Lac-Mégantic, la nuit de la tragédie, selon Richard Labrie. Celui qui était le contrôleur de la circulation ferroviaire dans la nuit du 5 juillet 2013 était le deuxième témoin appelé à la barre, lundi, lors de la poursuite intentée contre le Canadien Pacifique (CP) par le recours collectif, le gouvernement du Québec et un groupe d’assureurs.

Selon Richard Labrie, les employés ferroviaires de la Montreal, Maine & Atlantic (MMA) donnaient ce surnom aux convois transportant du pétrole brut en raison des risques que ce type de transport représentait.

On était conscient que ça pouvait arriver, à cause du produit que l’on transportait, à cause de l’état des voies, à cause de l’état de la locomotive, signale Richard Labrie, qui assure que la sécurité était toutefois très importante dans l’exercice de ses fonctions.

On redoutait qu’il arrive un accident éventuellement. Bien souvent, les bris mineurs n’étaient pas réparés.

Une citation de :Richard Labrie, contrôleur de la circulation ferroviaire

Le contrôleur, qui a par ailleurs été acquitté de négligence criminelle lors du procès criminel, soutient que certains chefs de train refusent même de circuler sur ce tronçon.

Le tronçon entre Farnham et Nantes est l’endroit où les courbes sont les plus raides au Canada, avec des pentes qui montent et descendent. Plusieurs vont prendre d’autres assignations pour ne pas aller à Lac-Mégantic. Certains ne l’aiment pas parce qu’elle est très dure à travailler, mentionne M. Labrie.

De l'incrédulité à la panique

L’enregistrement de conversations impliquant Richard Labrie lors de la soirée de ces événements a été déposé en preuve devant le tribunal.

Dans ces enregistrements, on peut entendre son incrédulité lorsqu'il est informé par la Sûreté du Québec que le train venait d'exploser au centre-ville.

Thomas Harding lui explique ensuite que tout le centre-ville est en feu.

Tu ne croirais pas à ça. Tout est évacué, c’est incroyable, peut-on entendre.

Il a fallu plusieurs minutes avant que Richard Labrie ne réalise que le convoi de la MMA avait dévalé la pente pour exploser au centre-ville de Lac-Mégantic.

C’est un chauffeur de taxi qui a confirmé que c’était le train garé à Nantes qui avait explosé au centre-ville.

Le train est rentré à toute vitesse. Il va y avoir des dizaines et des dizaines de morts, explique-t-il à Richard Labrie.

Richard Labrie a ensuite fait son rapport à son supérieur Jean Demaître.

Ça ne va pas bien. Mégantic est en feu. Ça part du Métro jusqu’à l’église. Il ne reste plus un wagon dans la cour. Nos wagons sont tous brûlés. Ça l’air que c’est l’apocalypse [...] Toute la rue est brûlée. J’ai juste une idée qui m'a "pogné", c’est que le train a runné down, indique Richard Labrie à son supérieur, Jean Demaître. Mets tes culottes. Je ne te niaise pas. Là, on est dans la marde.

Thomas Harding a fortement réagi lorsqu'il a appris que c’était son train qui avait déraillé au centre-ville de Lac-Mégantic.

Non, non! Holly fuck! Je l’avais sécurisé. J’avais mis sept freins! s'exclame-t-il.

Thomas Harding aurait-il eu le temps d'agir?

Le chef de train qui conduisait le convoi ayant causé la tragédie de Lac-Mégantic n'aurait peut-être pas eu le temps d'agir pour prévenir la tragédie, selon Richard Labrie.

Thomas Harding se trouvait en repos obligatoire, à l'hôtel, lorsqu'il a reçu l'appel concernant un incendie dans la locomotive. Richard Labrie lui avait alors recommandé de ne pas se rendre sur les lieux pour constater les dommages, d'autant plus qu'un contremaître avait vérifié la locomotive après le feu.

L'incendie a finalement causé l'arrêt du moteur qui permettait d’alimenter les freins à air. Une fois ceux-ci désactivés, le nombre de freins à main appliqués à la locomotive n'a pas été suffisant pour l'empêcher de se mettre en marche, causant la tragédie.

Richard Labrie soutient toutefois qu'il n'est pas possible de déterminer si le chef de train aurait eu le temps de se rendre à Nantes avant la catastrophe pour démarrer une autre locomotive, et permettre ainsi de remettre les freins à air en fonction.

J'ai regardé plusieurs notes. J’en suis venu à la conclusion qu’il y avait une possibilité qu’il soit arrivé à temps, mais une possibilité qu’il soit arrivé trop tard.

Une citation de :Richard Labrie, contrôleur de la circulation ferroviaire

Richard Labrie affirme cependant que Thomas Harding ne lui avait pas signalé de problème avec la locomotive dans laquelle le moteur s’est enflammé. Il assure également que Thomas Harding aurait pu y retourner de son propre chef, s’il avait eu un doute. Cependant, cela aurait pu avoir des conséquences sur la livraison le lendemain, si le problème avait été mineur, ce qui peut aussi avoir pesé dans la balance.

Si ce n’est pas une urgence, il aurait dû prolonger son repos [le lendemain]. Ça retarde ensuite les choses et le train va aussi arriver plus tard, mentionne Richard Labrie.

Des tests de sécurité qui auraient dû être faits

Richard Labrie a fait le test de sécurité avec un convoi à Nantes la seule fois qu'il a fait le trajet vers Lac-Mégantic.

Il faut tenir compte du poids du train à 11 ou 12 000 tonnes. Ça prend plus que le minimum [de freins à main prévus dans les chartes] dans une pente, a-t-il précisé.

C’était une tâche cruciale. C’est ce qui retient le train, a-t-il ajouté, en confirmant qu’il est essentiel qu’un test d’efficacité soit effectué, ce que n'a pas fait non plus Thomas Harding, la nuit du drame. Richard Labrie n'avait toutefois aucun moyen, cette nuit-là, de vérifier si le test avait été effectué ou si un nombre suffisant de freins à main avaient été appliqués.

Il a toutefois mentionné que les wagons et les locomotives avaient été inspectés, et le test sur les freins à air avait été réalisé à Farnham.

Richard Labrie a entrepris sa carrière dans le domaine ferroviaire pour le CP en 1986. C’est le CP qui l’a formé comme mécanicien de locomotive. Il a qualifié sa formation de sérieuse et rigoureuse.

C’est en 2003 qu’il s’est joint à la MMA. Il occupait les fonctions de contrôleur de la circulation ferroviaire depuis 2008 dans des bureaux situés à Farnham.

Le directeur de l’exploitation de la MMA pour le Québec, Jean Demaître, sera appelé à témoigner mardi.

Le CP nie toute responsabilité, pour sa part, dans cette tragédie.

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