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Chronique

La réponse québécoise à la vague grunge de 1991

Les trois musiciens posent devant une voiture dans un garage.

Kurt Cobain, Krist Novoselic et Dave Grohl du groupe Nirvana

Photo : Facebook / Nirvana

1991 est une année charnière dans l’histoire du rock. C’est le moment où des styles considérés comme underground ont émergé dans les courants mainstream et commerciaux. Le thrash metal fait sa place avec le Black album de Metallica et le grunge perce avec Nevermind de Nirvana, lancé il y a précisément 30 ans aujourd’hui, le 24 septembre 1991.

Et quelle a été la réponse locale au grunge?

Grunge, Qc

J’ai souvent entendu des gens dire que le Québec n’avait pas embarqué dans la vague grunge. Honnêtement, ce n’est pas faux. Bien que le grunge ait été un style musical aussi populaire ici qu’ailleurs, aucun artiste ne semble être arrivé à émuler le son qui arrivait de Seattle et encore moins à le propulser dans les hautes sphères commerciales.

Cette réponse peut sembler décevante, mais chercher un style musical foncièrement américain chez nous est une erreur, à mon sens. Le Québec a toujours été une société distincte musicalement aussi. L’équivalent local au grunge est passé par des amalgames avec d’autres courants musicaux : le métal, le punk et le rock festif.

Lâchés Lousses

En 1990, la compilation Lâchés Lousses est le premier véritable effort de fédération de groupes alternatifs francophones à l’échelle provinciale. On y retrouve notamment BARF, le groupe métal-défonce qui perdure encore aujourd’hui. Mais parmi les plus proches du son grunge que l’on découvre sur cette compilation, il faut citer Idées Noires. Vous vous souvenez de l’énorme succès Safety dance de Men Without Hats? Eh bien le responsable de ce succès, Ivan Doroschuk, participe à l’enregistrement du démo d’Idées Noires.

L’un des groupes qui figure sur Lâchés Lousses, Genetic Error, n’avait rien de grunge. C’était un groupe crossover métal basé à Trois-Rivières. Mais lorsque Nirvana passe en tournée au Canada, en 1991 (trois jours avant la sortie de Nevermind), notamment pour donner son mythique spectacle au Foufounes électriques à Montréal, Genetic Error est approché pour organiser un concert du groupe et faire sa première partie à Trois-Rivières. Le prix à payer pour produire Nirvana? 500$. Leur réponse? Non, merci.

Rock festif

En 1990, Jean Leloup et La Salle Affaire lancent L’amour est sans pitié. On n’est pas en fief grunge, mais Leloup a ce je-ne-sais-quoi de délinquant et imprévisible qui peut rappeler l’attitude anti-héros des vedettes du mouvement. Surtout, le succès rencontré par Leloup est symptomatique d’une vague de musique alternative qui déferle alors sur le Québec : la musique festive. Cet air ne vient pas des États-Unis, il arrive de France. Bérurier Noir, Ludwig Von 88 et Mano Negra (mettant en vedette un jeune Manu Chao), amènent avec eux un son qui voyage entre punk, ska, reggae et musique du monde.

Le grunge américain, c’est du punk dépressif sur les calmants. La filière festive européenne a pris le punk et l’a survitaminé. L’électrochoc a été fort au Québec. Les Colocs n’y sont pas étrangers.

L’une des réponses très québécoise au grunge réside dans cette vague de rock festif, dont fait aussi partie Me, Mom and Morgentaler, groupe qui démontre d’ailleurs une inclusivité culturelle rafraîchissante et inspirante. En 1991, MM&M lance le micro album Clown heaven and hell dont la chanson Your friend connaît un rayonnement intéressant. Le leader de Me, Mom, surnommé Gus Van Go, est responsable de la réalisation de dizaines d’albums marquants dans l’histoire plus récente du Québec, que ce soit avec Les Cowboys Fringants, Les Vulgaires Machins, Les Trois Accords ou Dumas. Influent, ce Gus? Énormément.

Qui émerge aussi de cette scène festive en 1991? Grimskunk, avec son premier album Autumn Flowers. Son alliage punk, ska, reggae et rock alternatif fait école au cours de la décennie. Des membres fondent l’étiquette Indica qui devient vitale à la musique indépendante locale. Est-ce que Grimskunk est un groupe grunge? Non. Mais sa formule musicale alternative était typiquement de la vague festive de 1991.

Superunknown

En 1994, la formation grunge Soundgarden lance un album intitulé Superunknown, dont leur méga succès Black Hole Sun est issu. La légende veut que ce titre soit dédié à l’une de ses influences majeures : le groupe métal québécois Voïvod. Un orchestre génial, mais pas assez connu au goût du chanteur Chris Cornell, de là le titre Superunknown (Super inconnu).

En 1991, alors que Nirvana sort Nevermind, Voïvod est tout de même au sommet d’une certaine popularité. En 1989, son album Nothingface, lancé avec le major MCA records, mélange habilement thrash metal et influences rock progressif et psychédélique. Le groupe formé de quatre gars de Jonquière rayonne jusque sur les ondes de MTV avec sa reprise d’Astronomy Domine de Pink Floyd. Fort de ce succès, Voïvod livre le disque Angel Rat en 1991, l’un de ses efforts les plus proches du rock progressif et où la voix du chanteur Snake est la plus propre. Ce n’est pas du grunge, mais avec cette nouvelle avenue prise par Voïvod, on peut confirmer que le Québec n’était pas à côté de la track du grunge, au contraire.

Au Québec, le métal est l’un des horizons à scruter pour trouver une réponse au grunge. En 1991, Obliveon est en train de faire la promotion de son disque From this day forward, paru en 1990, fortement inspiré du son métal progressif de Voïvod. Avec ce disque, Obliveon n’est ni complètement en terrain thrash metal ni en terrain death metal, alors en pleine explosion. Le groupe formé à Longueuil est remarqué jusqu’en Angleterre. Si j’insiste sur Obliveon, c’est que c’est aussi le groupe de Pierre Rémillard, ingénieur de son essentiel à l’établissement d’une scène alternative québécoise au cours des années 90 et jusqu’à aujourd’hui.

Issus des scènes punk, métal et hardcore, fortement influencé par Voïvod, Groovy Aardvark développe un son rock alternatif qui plaît aux radios commerciales à partir de 1994. On n’est toujours pas en zone grunge, mais on s’en approche dangereusement. Le succès de Groovy démontre aussi comment notre musique alternative était injectée de métal.

La scène anglo

Pendant ce temps, ça bout dans la communauté anglo-montréalaise. Le groupe Doughboys mené par John Kastner est en pleine explosion au début des années 90. Son rock alternatif nourri au hardcore des années 80 trouve son apogée en 1993 avec le succès de la pièce Shine, dont le clip est adopté par MTV. Il s’agit de l’une des réponses d’ici les plus concrètes au grunge. Par ailleurs, Doughboys et Nirvana ont partagé la scène (entre autres à Vancouver en 1991) et se sont retrouvés ensemble dans cette étrange entrevue.

Tinker ne dit rien à personne de nos jours. Pourtant, le groupe grunge montréalais a lancé un 45 tours en 1994 qui est passé complètement inaperçu. Mais la bassiste du groupe, elle, avait un destin fabuleux qui l’attendait. Melissa Auf Der Mar rejoint les rangs de Hole à temps pour figurer sur l’album Celebrity Skin (1998). Cela fait d’elle la plus importante représentante québécoise du mouvement grunge. Elle rejoint aussi Smashing Pumpkins en 1999-2000.

Je m’en voudrais de ne pas mentionner Eric’s Trip, bien que le groupe soit de Moncton. C’est le premier groupe canadien à avoir décroché un contrat de disque avec l’étiquette américaine Sub Pop records, celle-là même qui a découvert et lancé Nirvana. À mon goût, Eric’s Trip est le meilleur groupe canadien associé à la scène grunge. La guitariste Julie Doiron a continué en solo, souvent en français, et demeure active de nos jours, notamment avec le musicien et réalisateur Dany Placard.

Kill January

L’apport québécois au grunge aurait pu être immensément plus important si Kill January avait réussi à percer. Kill qui? January. Un groupe de Val-d’Or formé de trois jeunes femmes, dont Michèle O., qui est maintenant bien connue au Québec. Elles débutent vers 1995-96 et attirent rapidement l’attention dans les hautes sphères de l’industrie musicale.

Elles enregistrent plusieurs chansons qui plaisent à la maison de disques Sony. Un contrat leur est offert, mais à des conditions qui ne leur ont pas plu. Deux de leurs pièces ont été utilisées dans le film La Bouteille (2000), premier long métrage d’Alain Desrochers (Les Bougon, Nitro, Gerry, etc). Je ne crois pas avoir entendu de chanson grunge aussi efficace au Québec que celle-ci.

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