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Accident mortel à Beauport : un coroner avait recommandé un échangeur

Le ministère des Transports du Québec a préféré des solutions moins coûteuses.

Scène d'un accident de voiture. On voit une voiture complètement cabossée et cassée de partout, une autopatrouille de police et des policiers en uniforme dans un périmètre délimité par un ruban interdisant le passage. Des Débris jonchent le sol.

L'intersection du boulevard François-de-Laval et de l'autoroute Dufferin-Montmorency aurait pu avoir un tout autre visage si le MTQ avait suivi ses propres plans et accédé à une recommandation du Bureau du coroner.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Vigeant

C'est l'histoire d'un échangeur qui n'a jamais vu le jour à l'intersection du boulevard François-de-Laval et de l'autoroute Dufferin-Montmorency. Pensé par le ministère des Transports dans les années 70, reporté dans les années 80, recommandé par le Bureau du coroner dans les années 90, inscrit à des planifications d'infrastructures du gouvernement en 2000, puis disparu dans la brume en 2021.

Freddie Roach est mort à la même intersection où deux adultes et deux enfants ont été tués le 2 septembre dernier à Beauport.

Le 2 août 1989, l'Américain de 63 ans était au volant d'un autobus touristique sur l'autoroute Dufferin-Montmorency en direction ouest, après un pèlerinage à la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré.

La une du quotidien Le Soleil du 3 août 1989.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le 2 août 1989, Freddie Roach perdait la vie.

Photo :  Bibliothèque et archives nationales du Québec

À la hauteur de la rue de la Station, tronçon aujourd'hui appelé le boulevard François-de-Laval, il n'a pu freiner à temps aux feux rouges, percutant de plein fouet un camion-benne qui s'engageait vers l'est sur Dufferin-Montmorency.

Freddie Roach est décédé sur le coup et des dizaines de personnes ont été blessées.

Planifié dès 1975

Dans son rapport signé trois ans plus tard, en mars 1992, le coroner Gabriel Garneau l'écrivait noir sur blanc : Le Coroner recommande la construction d'un échangeur à l'intersection de la rue de la Station [boulevard François-de-Laval] et de l'autoroute Dufferin-Montmorency.

On y apprend, à travers les témoignages cités, que le ministère des Transports du Québec (MTQ) avait toujours eu l'intention d'aménager un échangeur à cet endroit, et ce, dès 1975. En 1978-1979, le ministre déplace le tracé pour le rapprocher de la terre ferme à cause du milieu aquatique. L'échangeur est retardé à cause de l'impact sur le milieu, peut-on lire dans la présentation du lieu de l'accident.

L'intersection se trouve à l'embouchure de la rivière Beauport.

Un extrait de rapport du coroner.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le rapport du coroner Gabriel Garneau était on ne peut plus clair et recommandait la construction de l'échangeur étagé.

Photo : Radio-Canada

Pressions politiques

Sans ouverture depuis l'autoroute, il fallait se rendre jusqu'au boulevard des Chutes, 1,5 kilomètre plus loin, pour avoir accès aux commerces du boulevard Sainte-Anne.

Devant l'impasse, les couteaux s'affûtent. À la suite de pressions politiques de la part des marchands, des hommes d'affaires du secteur et des représentants de la Ville de Beauport, on décide d'aménager un accès temporaire [vers le boulevard Sainte-Anne] et on y installe des feux de signalisation en 1983, ajoute le document du coroner.

Cette décision du MTQ va jeter les bases de l'aménagement actuel et aura des conséquences jusqu'à aujourd'hui.

Selon un ingénieur du ministère venu témoigner devant le coroner Gabriel Garneau, il a été envisagé d'éliminer ce carrefour dans les années suivantes. Le gouvernement n'a cependant pas su remettre la pâte dans le tube.

En 1987, le débit journalier des véhicules circulant sur la rue de la Station était de 6500 véhicules, ajoute le rapport du coroner. Le MTQ craignait de peut-être déplacer la pression automobile vers d'Estimauville. Selon l'ingénieur, la solution était toujours de construire un étagement. Le coût prévu en 1988 était de 4,5 millions $.

Une autoroute à six voies de la région de Québec

L'intersection de l'autoroute Dufferin-Montmorency avec le boulevard des Chutes a été aménagée avec un échangeur étagé, tel que le souhaitait le MTQ dans ses premiers plans pour le boulevard François-de-Laval.

Photo : Radio-Canada

Drame et solutions temporaires

Après l'accident qui a tué Freddie Roach et avant même le dépôt du rapport du coroner, le MTQ a pris des mesures afin de répondre aux critiques dénonçant cette intersection dangereuse.

Les feux de circulation vers l'est allaient demeurer au vert pour les automobilistes qui poursuivent leur route sur la 440, une boucle de détection serait installée pour ceux voulant s'engager vers le boulevard Sainte-Anne, un délai serait accordé à ces véhicules pour prendre le virage et de la signalisation serait ajoutée. Il deviendrait également impossible de prendre l'autoroute vers Sainte-Anne-de-Beaupré depuis le boulevard François-de-Laval.

Le coroner Garneau saluait ces mesures, mais espérait qu'elles ne soient que temporaires, le temps de terminer la construction plus coûteuse. Québec n'est pas allé de l'avant avec l'échangeur et les correctifs constituent l'aménagement encore en vigueur aujourd'hui.

Inquiétudes

Louis-Philippe Hébert, ancien directeur général de la Ville de Beauport jusqu'aux fusions de 2002, se rappelle que malgré ces éléments, l'intersection créait toujours de l'inquiétude. Elle était jugée dangereuse, dit-il à Radio-Canada. Après l'accident mortel d'autocar, il y a eu des réflexions et des discussions, se souvient-il sans vouloir trop s'avancer.

Ces réflexions se sont traduites par une inscription du projet d'échangeur dans le Plan de transport de l'agglomération de Québec, daté de 2000. Le document de 82 pages indiquait que le MTQ voulait alors limiter, au moins jusqu'en 2011, la construction de nouveaux échangeurs afin de stabiliser la pression sur les autoroutes.

Deux projets faisaient cependant exception à cette règle. D’abord, l’aménagement d’un carrefour étagé à l’intersection du boulevard François-de-Laval et de l’autoroute Dufferin. Le tout se limite à deux lignes, sans plan ni échéancier.

Une bretelle d'autoroute.

Une sortie comme celle-ci était envisagée pour le boulevard François-de-Laval, afin d'éliminer les feux de signalisation. Mais ce projet n'a jamais eu lieu.

Photo : Radio-Canada

Malgré des demandes répétées, il a été impossible d'obtenir des explications du MTQ sur quand et pourquoi le projet a été retiré des planifications suivantes. Le document en question est un plan de transport qui date de plus 20 ans et comme l'ensemble des plans préparés par le ministère, ils sont en évolution en fonction des besoins, plaide par écrit le porte-parole Nicolas Vigneault.

Le ministère en conclut que ce projet n’a donc pas été retenu dans les programmations annuelles du ministère au cours des dernières années.

Pas dangereux en 2021

Au fil du temps, le MTQ a même établi que l'intersection n'était plus dangereuse.

Le lieu n'a pas été identifié pour l'installation d'un radar photo lors des premières phases de déploiement, notamment en raison des bons bilans routiers.

Les endroits désignés pour l’usage de ces technologies doivent présenter un problème récurrent d’accidents corporels graves liés à la vitesse ou à des passages interdits aux feux rouges, explique Nicolas Vigneault. Rappelons que la vitesse maximale est réduite de 100 à 70 km/h à l'approche du carrefour dans les deux directions.

Le ministère brandit aussi des données des cinq dernières années pour expliquer l'absence d'intervention dans le secteur. Le gouvernement soutient que, de 2016 à 2020, la vingtaine d'accidents qui se sont produits à cet endroit n'ont fait que des blessés légers (3) et des dégâts matériels (15).

Comme en 1989, le MTQ est maintenant en mode réaction à un accident mortel. Les conclusions [de l'enquête] permettront de déterminer si l’infrastructure a contribué à l’accident ou à l’insécurité du secteur en général. Le cas échéant, des correctifs seraient apportés.

Le ministre des Transports François Bonnardel s'est engagé à suivre les recommandations du coroner et du MTQ lorsque les analyses seront terminées. Dans le cas du Bureau du coroner, il faudra attendre après la fin des procédures judiciaires avant d'en connaître le contenu.

Jeudi le cabinet du ministre n'a pas répondu à l'appel de Radio-Canada pour commenter le rapport du coroner Gabriel Garneau produit en 1992.

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