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Procès des attentats au Bataclan à Paris : « des corps, des corps, des corps »

Une salle d'audience déserte avec, au mur, le symbole de la justice.

Une salle d'audience du palais de justice de Paris pour le procès des attentats djihadistes du 13 novembre 2015.

Photo : Getty Images / THOMAS COEX

Agence France-Presse

« Des corps, des corps, des corps » : au procès des attentats du 13 novembre 2015, un enquêteur a fait revivre à la salle d'audience, mètre par mètre, sa progression « dans l'horreur » de la salle de spectacle parisienne du Bataclan le soir des attentats.

Il est cinq heures du matin. L'assaut de la force d'intervention de la police parisienne (BRI) est terminé, les otages ont été libérés, les derniers blessés évacués. Patrick Bourbotte, désigné coordinateur des constatations pour la brigade criminelle de Paris, s'apprête à entrer dans la salle de concert où 90 personnes ont été mitraillées par un commando de trois jihadistes.

Il croise un policier de la BRI. Il me dit : "bonne chance. Vous allez être dans l'horreur pendant des heures". Nous rentrons dans la salle. C'est quasiment indescriptible, mais il faut le décrire, dit à la barre l'enquêteur de 51 ans, chauve et barbu, en costume gris.

L'ambiance est saisissante, lugubre, froide. La lumière est blanche ce qui rend l'endroit blafard. Les plafonds sont très hauts, ça donne un aspect de cathédrale.

Une citation de :Patrick Bourbotte, coordinateur des constatations pour la brigade criminelle de Paris

Les corps sont enchevêtrés. Il y en a un nombre... on n'avait jamais vu ça. Nous marchons dans du sang coagulé, au milieu de morceaux de chair, de dents, de téléphones qui sonnent.

Sa voix se hache, il souffle longuement avant de pouvoir continuer à parler. Des corps, des corps, des corps, articule-t-il.

Une foule de policiers devant le Bataclan après l'attentat du 13 novembre 2015 à Paris.

Une foule de policiers devant le Bataclan.

Photo : Reuters / Christian Hartmann

Le plan de la salle est affiché sur l'écran géant derrière la cour et, pendant plusieurs heures, Patrick Bourbotte entraîne la salle d'audience – remplie – sur ses pas.

Au fil de sa progression, il recense les écrous métalliques, les balles ensanglantées, les trois fusils d'assaut Kalachnikov retrouvés, la tête intacte d'un assaillant qui s'est fait exploser, retrouvée sur la scène.

Le plafond défoncé par l'instinct de survie de ceux qui ont fui par les combles, le sol bleu-vert qui disparaît sous le sang séché.

Les constatations, dira-t-il, s'apparentent à celles qu'on fait sur une scène de crash aérien.

On a tout fouillé. Ma hantise, c'était de passer à côté d'un blessé ou d'un corps, caché dans un trou de souris.

Une citation de :Patrick Bourbotte, coordinateur des constatations pour la brigade criminelle de Paris

Zone par zone, il compte les victimes, une à une. Un corps face contre terre dans ce couloir. Là, huit corps enchevêtrés, saisis par la mort en même temps.

Au niveau de la zone D, le bar, il y a sept victimes, quatre hommes, trois femmes. On a l'impression d'une exécution individuelle, les uns après les autres. La fosse de la salle de spectacles, enfin, la zone la plus macabre, où 44 corps ont été trouvés.

Il faut comprendre les dégâts que ça peut faire. Ce n'est pas simplement un orifice d'entrée et de sortie. Ce sont des crânes explosés, des visages méconnaissables.

Un court extrait sonore

Après des heures à décrire l'horreur, l'enquêteur veut la faire écouter. Dans la salle de concert a été trouvé un dictaphone qui a enregistré l'intégralité de l'attaque. Il n'en diffusera qu'un très court extrait, rien qui ne permettra d'identifier des victimes.

C'est pour comprendre le côté brusque de cet instant de barbarie. Ça ne dure que 22 secondes, qui durent une éternité. Mais c'est nécessaire.

Une citation de :Patrick Bourbotte, coordinateur des constatations pour la brigade criminelle de Paris

Quelques parties civiles se lèvent et sortent. Au micro, un avocat redonne le numéro d'assistance psychologique pour ceux qui écoutent via la webradio.

Le groupe Eagles of Death Metal résonne, interrompu par des salves de tirs. L'audio se coupe, silence.

258 coups de feu

Du reste, des 2 h 38 d'enregistrement, il ne lira que quelques extraits. Je vais glisser ma voix dans celle des terroristes, ce qui n'est pas la chose la plus facile à faire.

Il hausse le ton. Cache-toi ou je tire! Lève-toi ou je te tue!, crie-t-il dans le micro. Pourquoi vous bombardez nos frères en Syrie? On est venus ici pour faire la même chose. Viens ici toi, viens! On va vous bombarder ici sur terre. Nous, on n'a pas besoin d'avions. Je t'avais prévenu de pas bouger... Vous connaissez Daech, l'État islamique?

Sur la bande-son, les enquêteurs ont compté les coups de feu de cette séquence de 32 minutes : 258, en rafale et au coup par coup.

Le procès des attentats djihadistes du 13 novembre 2015 (130 morts et plus de 350 blessés), les plus meurtriers commis en France, doit reprendre lundi.

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