•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Analyse

Contre Pékin, un tournant stratégique vers l’Asie

Quatre dirigeants politiques derrière des lutrins lors d'une conférence de presse

Le ministre de la Défense australien, Peter Dutton, la ministre australienne des Affaires étrangères, Marise Payne, le secrétaire d'État américain, Antony Blinken, et le secrétaire à la Défense Lloyd Austin, lors d'une conférence de presse à Washington

Photo : AFP / ANDREW HARNIK

Les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie ont annoncé, le 15 septembre au soir (16 septembre en Asie), la mise sur pied d’une alliance stratégique nouvelle, baptisée « Partenariat de sécurité dans la zone indo-pacifique », et dotée d’un sigle bizarre : AUKUS (d’après les noms des trois pays).

Les deux premiers pays vont fournir au troisième, l’Australie, des équipements, dont des sous-marins nucléaires, des armements et des technologies de pointe en matière de renseignement.

Même si la Chine n’est pas nommée dans la déclaration commune, son ombre géante est bien là, derrière. La puissance de ce pays, perçu comme une menace par plusieurs États asiatiques, apparaît en filigrane du projet, comme cause réelle de cette mobilisation stratégique des trois grands pays anglo-saxons.

Menaces chinoises

Pourquoi cette mobilisation?

La Chine menace de conquérir Taïwan, île indépendante de facto, mais que Pékin considère comme une province rebelle. Elle conteste au Japon la souveraineté sur les îles Senkaku. Elle bâtit des bases à Djibouti en Afrique.

Surtout, la Chine revendique 90 ou 95 % de la mer de Chine méridionale (appelée mer de l’Est par les Vietnamiens), immense espace maritime de 3,5 millions de kilomètres carrés, soit deux fois la grandeur du Québec, au grand dam des voisins riverains que sont les Philippins, les Vietnamiens, les Malaisiens, les Taïwanais, etc. Elle y a bâti et continue de bâtir à grands frais des îles artificielles qui deviennent des bases militaires, et expulsent de facto la notion d’espace maritime international et partagé.

La Chine a vu son budget de défense, hors inflation, être multiplié par six entre 2000 et 2020. Elle a désormais une véritable flotte de classe mondiale. Depuis 10 ans, l’augmentation annuelle de ce budget n’a jamais été inférieure à 6,5 %, et a souvent dépassé les 10 %.

Elle est aujourd’hui, à ce chapitre, deuxième derrière les États-Unis, avec 252 milliards de dollars américains par an, par rapport à 778 milliards pour la défense américaine, selon l'Institut de Stockholm.

Un navire militaire en mer

Un navire chinois lors de manœuvres avec 45 pays près du port pakistanais de Karachi, en février 2021

Photo : AFP / ASIF HASSAN

Ces chiffres bruts exagèrent l’écart matériel réel entre les deux armées (un dollar de budget de l’armée chinoise achète bien davantage, en produits, services et salaires, qu’un dollar dans l’armée américaine). De plus, le budget chinois a des postes – hors ministère de la Défense – qui sont réellement militaires, mais non comptabilisés ici.

Changement de doctrine

C’est en ayant ce défi du 21e siècle en tête que les États-Unis, avec ce nouveau partenariat indo-pacifique à trois, veulent tenter de freiner les avancées stratégiques de la Chine. Il y a aussi d’autres initiatives comme le QUAD, l'équivalent de l'OTAN asiatique qui rassemble les États-Unis, l’Australie, le Japon et l’Inde. Pour la première fois, les dirigeants de ces quatre pays se retrouveront en présentiel, à la Maison-Blanche, le 24 septembre.

Tout cela s’apparente à un changement de doctrine. Ne plus faire de guerres où nous n’avons pas d’intérêts vitaux, a dit Joe Biden, au lendemain du départ chaotique d’Afghanistan. Et à la place : priorité au défi stratégique chinois en Asie, qui est aussi un défi pour le monde entier. Et on va en prendre les moyens, dit la Maison-Blanche.

Y compris – comme on vient de le voir – en enfreignant certains tabous, comme le transfert de technologie nucléaire (l’Australie va recevoir des sous-marins nucléaires dans le cadre de ce partenariat, une nouveauté que certains qualifient d’inquiétante) et en giflant au passage certains alliés, comme la France.

En effet, la France est aujourd’hui une victime collatérale de ce nouveau partenariat. Paris voit Canberra abandonner brutalement un contrat qui avait été signé entre les deux pays et leurs entreprises, pour la livraison de 12 sous-marins de conception française. Ce contrat de l’ordre de 35 milliards d’euros (50 G$ CA) est jeté aux poubelles du jour au lendemain.

C’est vraiment un coup de poignard dans le dos. Nous avions établi une relation de confiance avec l'Australie. Cette confiance a été trahie.

Une citation de :Le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian

Au-delà d’un gros revers commercial, ou d’une brouille bilatérale entre la France et l’Australie, il y a bien davantage. Il y a aussi une dimension politique, géopolitique, stratégique à cette annonce.

Par exemple dans le choix des alliés de ce partenariat : trois pays de langue anglaise le composent, excluant au passage le Canada et la Nouvelle-Zélande. Il y a aussi la manière utilisée par les Américains sans consultation ni avertissement. Ni aux Français ni aux Européens en général, qui sont pourtant des alliés stratégiques, notamment au sein de l'OTAN.

La France, en outre, a une présence non négligeable en Asie-Pacifique : intérêts économiques, territoires outre-mer, quelques milliers de militaires. Mais pour les trois pays anglo-saxons, ça ne comptait pas, on ne voulait pas des Français pour repenser la sécurité en Asie.

Un homme parlant devant un pupitre et un homme derrière lui.

Le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian en compagnie du secrétaire d'État Antony Blinken, à Washington, lors de la cérémonie du 14 juillet 2021

Photo : AFP / NICHOLAS KAMM

Le chef de la politique étrangère européenne, Josep Borrell, a déclaré qu'il partageait la déception des Français. Il a ajouté que cela donnait une raison supplémentaire de développer le projet d’une défense autonome de l’Europe. Un vaste projet toujours embryonnaire.

La Chine en colère

Du côté de la Chine, c’est la colère. Une colère hautaine, qui est désormais un registre important – sinon le registre principal – des porte-parole chinois face au reste du monde.

Zhao Lijian, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, a dit de cette initiative qu’elle est totalement irresponsable, qu’elle met à mal la paix et la stabilité régionale et intensifie la course aux armements avec une mentalité de guerre froide. Il a ajouté, menaçant, que les trois pays du partenariat vont nuire à leurs propres intérêts.

Le journal Global Times, qui reflète, à Pékin, la pensée de ceux qui mènent la politique étrangère chinoise, écrit le 16 septembre : L'Australie s'est désormais transformée en adversaire de la Chine. Et puis ce passage glaçant : Les troupes australiennes pourraient bien être le premier contingent de soldats occidentaux à gaspiller leur vie en mer de Chine du Sud.

Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Zhao Lijian

Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Zhao Lijian

Photo : afp via getty images / GREG BAKER

Le choix de Canberra

Les relations entre la Chine et l’Australie se sont gravement détériorées depuis trois ans.

Canberra a dénoncé le traitement des Ouïgours au Xinjiang, demandé des comptes à Pékin pour les origines de la COVID-19, limité les activités de Huawei et protesté contre l’intimidation menée sur certains campus en Australie par des ressortissants chinois.

On ne compte plus les histoires d’étudiants et de chercheurs australiens attaqués, chez eux, pour avoir critiqué Pékin, son traitement des Ouïgours, ses menaces contre Taïwan, sa diplomatie agressive, l’écrasement des libertés à Hong Kong.

Pékin a répliqué par de lourdes représailles économiques, réduisant ou stoppant ses importations de nombreux produits australiens : vins, viandes, minerais.

Devant tout ça, l’Australie décide aujourd’hui, par ce geste spectaculaire, de choisir résolument le camp occidental, l’alliance avec les États-Unis, alors même que le premier ministre Scott Morrison, le conservateur qui est là depuis 2018, avait encore déclaré récemment que l’Australie n’a pas à choisir entre la Chine et les États-Unis.

Aujourd’hui, il a changé son fusil d’épaule. On voit au contraire l’aboutissement de ce nouveau choix proaméricain. À quoi les Européens pourraient bien lui répondre, en chuchotant, de faire attention, parce qu’en ce moment les États-Unis ne sont peut-être pas les plus fidèles des alliés.

L’Ancien Monde secoué

Ce qui arrive aujourd’hui à la France n’est que la dernière d’une série de contrariétés subies par les Européens face à l’administration Biden.

Le départ précipité d’Afghanistan s’est fait sans aucun avertissement, sans concertation avec les Européens, ce qui a compliqué les évacuations de Français, d’Allemands, etc.

Washington traite la question chinoise en excluant l'Europe, qu'elle ne juge pas dans le coup. Et aujourd’hui, pour affronter le défi chinois en Asie, Washington opte ostensiblement pour Londres contre Bruxelles, Berlin et Paris.

Donc, tout cela n’augure pas si bien pour les relations futures entre l’Europe et les États-Unis, dont les chemins semblent diverger. La planète se recentre sur l’Asie et l’Ancien Monde n’a pas fini d’en être secoué.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !