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La santé en français, un enjeu oublié de la campagne fédérale

Deux infirmières qui travaillent dans une unité de soins intensifs.

Les partis sont prêts à en faire plus, mais aucun ne précise ses intentions pour les francophones (Archives).

Photo : getty images/istockphoto

Pandémie oblige, la santé a été au cœur de la campagne électorale fédérale qui touche à sa fin. Provinces et territoires réclament davantage d’argent du gouvernement fédéral. Les différents partis se disent prêts à en faire plus, mais aucun ne précise ses intentions pour les francophones à l’extérieur du Québec.

Avec la COVID, on a vu de très gros enjeux au niveau de la santé publique [...], des bureaux de santé qui communiquaient uniquement en anglais, des traductions tellement à retardement que les francophones avaient des informations désuètes. On voit aussi beaucoup de changements dans la manière dont les services sont livrés. On n'a qu'à penser à la santé numérique : les services en français ne se développent pas au même rythme que les services en anglais, énumère Jacinthe Desaulniers, présidente-directrice générale du Réseau des services de santé en français de l’Est de l’Ontario.

Même si son organisme œuvre dans une région assez francophone, les choses ne sont pas toujours plus faciles.

Dans l'est, ça va relativement bien, tout comme à Ottawa. Mais dès qu'on va dans l'ouest de la ville, où on sait qu'on a une population de plus en plus francophone, et encore plus loin, vers Pembroke, Renfrew, ou même dans le sud-est, [...¸] l'accès aux services en français est beaucoup plus difficile.

Des réseaux comme celui de l’Est de l’Ontario, il y en a deux dans la province et il en existe à travers presque tout le pays. Leur mandat : consulter la communauté francophone, évaluer ses besoins et conseiller les intervenants pour s’assurer d’un continuum de services de santé.

Une tâche pas toujours facile, concède Pierre Roisné, directeur du Réseau santé Nouvelle-Écosse. Si on est membre de la communauté acadienne et francophone, on n'a pas forcément le même accès. Il y a des barrières qui subsistent, du fait de la langue.

Même chose à l’ouest, dit Benjamin Stoll, directeur de RésoSanté Colombie-Britannique. Aujourd'hui, on se repose beaucoup sur la chance et le hasard pour trouver quelqu'un qui parle français en tant que professionnel de santé.

Soins aux aînés et santé mentale

Parmi les services manquants, les trois réseaux en identifient deux en particulier : les soins aux aînés et la santé mentale.

Un exemple m’a récemment beaucoup touché, raconte M. Roisné. Une membre de la communauté, dont la mère était victime de démence et est décédée à l'hôpital pendant la COVID, m’a dit : "Je suis soulagée que ma mère soit décédée à l'hôpital [...], car sinon, elle se serait retrouvée dans un foyer de soins de longue durée anglophone, dans lequel elle n’aurait pas pu comprendre et être comprise". [...] Ce n'est pas normal!

Les études montrent que, quand on vieillit, la langue secondaire apprise décline plus rapidement que la langue maternelle.

Une citation de :Benjamin Stoll, directeur de RésoSanté Colombie-Britannique

Comme le rappelle M. Stoll, l’enjeu est d’autant plus important qu’en vieillissant, l’usage de la seconde langue devient parfois plus difficile.

Il y a des francophones qui souhaitent avoir leurs services en français par conviction, d’autres par nécessité, et il y a des francophones qui sont très à l'aise en anglais. Sauf qu'on est tous amenés à vieillir. [...] Ces gens-là, je les incite à demander leurs services en français régulièrement, de façon à ce que les services continuent d'exister le jour où ils en auront besoin. Il y a trois semaines, un homme de 72 ans, qui est arrivé dans la vingtaine du Québec et qui a travaillé toute sa vie en anglais en Colombie-Britannique, m’a dit qu’il n’était plus capable de comprendre son médecin parce que celui-ci parle trop vite en anglais, illustre-t-il.

Une médecin au chevet d'un patient âgé.

Les soins aux aînés en français, un défi (Archives)

Photo : iStock

Le problème concerne aussi les enfants, ajoute M. Roisné, citant les difficultés de trouver un orthophoniste francophone pour appuyer le développement de ceux qui ont des troubles du langage dans leur langue maternelle.

En matière de santé mentale aussi, il y a très peu d'accès et de services en français. [...] J'ai des membres de la communauté qui veulent avoir des rendez-vous au Québec, parce qu’ils veulent pouvoir parler de leur anxiété, de leurs angoisses, dans leur langue.

La pénurie de main-d'œuvre, pas une fatalité

La pénurie de main-d'œuvre en santé touche tout le monde, reconnaît M. Stoll. Mais celle-ci n’est pas une fatalité, poursuit M. Roisné.

On a des capacités au sein du système de santé. Chaque jour, on trouve des gens qui [...] peuvent au moins parler en français. [...] On a aussi des professionnels de santé francophones qui veulent immigrer en Nouvelle-Écosse. [...] On pourrait envisager une approche systémique et associer ces professionnels au sein de communautés. [...] Demander aux nouveaux médecins de famille quelles sont les langues qu’ils parlent, ça n’a pas de coût [...] même chose sur connaître la langue parlée par les professionnels de santé au sein des hôpitaux. [...] C’est juste une planification des soins de santé qui permet de répondre à un enjeu.

Une planification qui nécessite des coûts. Et c’est là que le fédéral est appelé à intervenir, puisque c'est lui qui transfère des sommes importantes vers les provinces pour soutenir le système de santé.

Comme la santé est du ressort des provinces [...] cela nécessite une très grande collaboration entre le gouvernement fédéral et les provinces. [...] Pour effectuer des changements [...], il y a des solutions qui doivent être mises de l’avant. Les réseaux de santé en français développent une expertise depuis 20 ans. [...] Le fédéral les appuie et je pense qu’on est rendu, maintenant, à l’étape d’une réelle collaboration pour développer la santé en français de façon durable de partout au pays, dit Antoine Désilets, directeur général de la Société Santé en français (SSF), qui chapeaute tous les réseaux de santé en français à travers le pays.

Un enjeu aussi pour les francophones

Selon l’Association médicale canadienne (AMC), la santé est le domaine où la population juge que les investissements les plus urgents du fédéral sont nécessaires, à 24 %, devant l'économie, à 22 %, et le logement abordable, à 21 %, selon un sondage mené par Abacus Data auprès de 2000 adultes admissibles au vote, du 3 au 6 septembre 2021, et dont la marge d'erreur pour un échantillon aléatoire probabiliste comparable de cette taille est de ± 2,17 %, 19 fois sur 20.

Mais les francophones veulent aussi avoir une part. Des clauses linguistiques dans les transferts du fédéral vers les provinces sont donc une nécessité, dit M. Désilets.

L’ajout de clauses linguistiques permettrait de s’assurer qu’il y a un certain niveau de service qui va servir au niveau des communautés francophones et s’assurer d’un développement plus équitable au niveau de la santé au Canada.

Il y a plusieurs promesses dans le cadre de la campagne actuelle d’envoyer encore plus d’argent au niveau de la santé mentale. C’est bien d’envoyer de l’argent [...] mais est-ce que les francophones vont en bénéficier [...] ou bien, ultimement, est-ce qu’on va continuer de creuser l’écart entre les services disponibles pour les francophones et les services à la population majoritaire?

Une citation de :Antoine Désilets, directeur général de la Société Santé en français

Car selon la SSF, en Ontario, seuls 33 % des francophones affirment avoir parlé français avec leur médecin de famille, et le portrait empire quand on se dirige vers l’ouest. Au Manitoba, cette proportion était de 16 % et en Alberta, de 3 %.

Affichette de bureau qui indique un service dans les deux langues officielles.

Pas toujours facile de se faire servir en français dans le milieu de la santé à l'extérieur du Québec (Archives).

Photo : Radio-Canada

Les barrières linguistiques ont un impact, elles vont faire en sorte que les gens passent des séjours plus longs dans le milieu hospitalier. [...] Ultimement, l’argument qu’on avance, c’est que c’est au bénéfice des provinces elles-mêmes de développer l’offre de service en français.

Au-delà de l’argent, d’autres attentes visent le fédéral, comme d’impliquer les réseaux dans les discussions entre Ottawa et les provinces, mais pas seulement, ajoute Mme Desaulniers.

L’autre demande, c'est vraiment que le fédéral joue un rôle de leadership dans la collecte de données sur la santé des francophones. [...] Ça permettrait de suivre les patients francophones, de faire toutes sortes d'études sur leur état de santé, de comprendre leur trajectoire et d'identifier les trous et de faire des recommandations.

La santé est sur la carte électorale, la francophonie est sur la carte électorale. Maintenant, il faut s’assurer que les deux sujets se rencontrent, conclut M. Désilets.

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