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Analyse

Une élection bien orchestrée en Russie : une opposition réduite à néant

Le parti au pouvoir Russie unie de Vladimir Poutine se dirige une fois de plus vers la majorité à la Douma, au terme d’une purge de toute réelle opposition. Que reste-t-il comme voix dissidentes et quelle est leur stratégie?

Un jeune moscovite distribue des papiers.

Un jeune moscovite fait campagne pour l'opposant Andrei Pivovarov, incarcéré depuis le mois de juin.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Vous avez peut-être déjà entendu parler de Boris Vichnevski. Sa photo a fait le tour du monde il y a quelques semaines. Et pas que la sienne, celle de deux autres candidats aux élections législatives en Russie qui portent le même nom que lui en plus d’être ses sosies : même barbe, même tête!

Une manigance électorale qui, bien que légale en Russie, en dit long sur le scrutin qui commence aujourd'hui et se tient jusqu'à dimanche

Trois personnes ayant la même allure.

L'affiche officielle de la commission électorale où deux autres candidats portent le même nom que Boris Vichnevski ainsi que la même barbe.

Photo : Aucun

Le niveau de malhonnêteté a atteint son comble, dit le vrai Boris Vichnevski, que nous avons rencontré à Saint-Pétersbourg.

Il est déjà conseiller municipal et sollicite un siège à la Douma sous la bannière du parti Iabloko, qui se décrit aujourd’hui comme le dernier refuge pour les électeurs qui s'opposent véritablement au régime de Vladimir Poutine.

Ce parti libéral et pro-occidental fondé au lendemain de la chute de l’Union soviétique n’a pas réussi à faire élire un seul député à la Douma depuis 2003. Il s’affiche dans le contexte politique actuel comme la seule option pour les Russes qui refusent de voter pour l’opposition systémique, comme le Parti communiste, approuvée par le Kremlin.

Tableau des Sièges à la Douma :

  • Russie unie : 334;
  • Parti communiste : 43;
  • Parti libéral démocrate : 40;
  • Une Russie Juste : 23;
  • Indépendants : 2;
  • Vacants : 8.

Iabloko est devenu une niche pour nous, puisque tous les candidats indépendants solides qui avaient de véritables chances d'être élus ont été bannis ou arrêtés, dit Anton, un jeune de 19 ans qui est venu soutenir Boris Vichnevski avec une dizaine d’autres étudiants.

L’humour était au rendez-vous. Ils sont arrivés avec des masques à l'effigie de leur candidat cloné, un pied de nez au régime, qui est désespéré et prêt à tout pour assurer sa majorité, ajoute Maya, 21 ans.

Le candidat Boris Vichnevski entouré d'étudiants masqués à son image.

Le candidat Boris Vichnevski à Saint-Pétersbourg avec des étudiants venus le soutenir.

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Les Russes sont appelés à voter dès aujourd’hui (vendredi) et jusqu’à dimanche à l'échelle du pays pour choisir, entre autres, leur député au Parlement.

Mais personne n’a pas besoin d'attendre lundi pour connaître l’issue du scrutin. Le parti Russie unie de Vladimir Poutine se dirige une fois de plus vers une majorité, et ce, en dépit d’un mécontentement populaire qui se reflète dans tous les sondages indépendants menés auprès des Russes au cours de la dernière année.

La plupart des gens en ont marre, complètement marre du gouvernement, de la corruption, de la qualité de vie qui s’effrite sous nos yeux, explique Denis Abanine en préparant le repas pour sa femme Valentina et leurs trois enfants.

Portrait de Denis et Valentina Abanine.

Denis et Valentina Abanine sont critiques du processus électoral russe.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Ils arrivent à peine à boucler les fins de mois avec deux salaires. Elle est comptable, et lui, analyste informatique. Ils nous ont reçus après le travail dans leur modeste appartement de Saint-Pétersbourg pour parler politique, ou plutôt du piètre état de la démocratie en Russie, comme dit Valentina.

Elle était observatrice pour le parti Iabloko au référendum constitutionnel l'an dernier et connaît bien la chanson.

Je vais vous le dire sans détour, il y a des anomalies, souvent c’est subtil. Quand vient le temps de passer au dépouillement final, on s’arrange pour nous faire quitter la pièce, ou pour nous distraire, dit-elle, sa fille dans les bras. Il y a beaucoup de gens honnêtes au sein de la commission électorale, mais ils ont les mains liées par le système.

Un système qui, sur papier, donne le choix aux électeurs. Mais les critiques du régime aiment bien rappeler que la majorité des partis en lice sont tous dociles, et approuvés par le Kremlin.

Denis et Valentina Abanine voteront eux aussi pour Iabloko, parce que voter pour un autre parti, c’est l’équivalent de voter pour le statu quo, selon eux.

Tous les deux refusent de céder au cynisme ou à l'apathie que bien des Russes nous ont avoué ressentir, dans la rue.

Il faut avoir de l'espoir pour nos enfants et, si on continue de voter, on va finir par crever la bulle, dit Valentina, même si ça prendra du temps, il faut y croire pour eux.

Mais difficile pour d'autres de se motiver. Devant l'hôtel de ville de Saint-Pétersbourg, un jeune couple qui venait tout juste de se marier a pris le temps de nous parler. Ils se demandent si cela vaut la peine d’aller voter ce week-end.

Parce que nous sommes tout petits, nous, le peuple, explique Ruslana Cherkasova en brandissant son bouquet de fleurs. Entre deux baisers, son mari renchérit : C’est un sentiment d’impuissance qui nous habite. Le parti Russie unie a un leader distinct, très puissant, tandis que les autres n’ont aucune chance de se démarquer ou même de se présenter.

Le couple Ruslana et Denis Cherkasov.

Les nouveaux mariés Ruslana et Denis Cherkasov doutent qu'aller voter en vaille la peine.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

La dynamique politique était pourtant si différente en Russie avant que l'opposant Alexeï Navalny soit empoisonné au mois d’août 2020.

Sa stratégie de vote intelligent qui invitait les Russes à voter pour tout candidat capable de renverser le parti au pouvoir avait le vent dans les voiles.

Son retour en Russie une fois guéri, ainsi que son emprisonnement, a entraîné les plus grandes manifestations populaires que la Russie ait connues en 20 ans.

Alexeï Navalny, même derrière les barreaux, comptait aussi sur sa puissante machine politique pour faire élire des candidats chevronnés aux élections législatives.

Mais tout ça, c’était avant que le Kremlin anéantisse son organisation au printemps en la déclarant extrémiste, donc illégale, et par le fait même interdise à toute personne associée à Navalny, donc des milliers de personnes, d'être candidate aux élections législatives.

L’application électronique du vote intelligent que son équipe a développée pour guider les électeurs dans chaque région du pays est désormais bloquée des serveurs en Russie.

En l’absence de candidats indépendants, celle-ci recommandait la plupart du temps de voter pour le Parti communiste, question d'infliger une défaite humiliante au parti Russie unie et de mettre fin au monopole de Vladimir Poutine au Parlement.

Mais personne ne croit au miracle.

C’est la pire élection que j'ai vue de ma vie, dit Tatiana Usmanova. La jeune femme refuse de capituler. Elle est mobilisée et fait campagne à Moscou pour André Pivovarov, un opposant qui a été arrêté au mois de juin dernier alors qu'il songeait à se lancer dans la course.

Étonnant que, depuis sa cellule, Pivovarov ait pu s'inscrire comme candidat officiel. Ce qui est encore plus incroyable, c’est que sa candidature ait été retenue par la commission électorale.

C’est parce qu'il n’a plus aucune chance, explique Tatiana devant le kiosque que son équipe a monté sur le boulevard Tverskaya, l'artère centrale de Moscou.

Tatiana Usmanova consulte son téléphone.

Tatiana Usmanova fait campagne pour le prisonnier politique Andrei Pivovarov à Moscou.

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Accepter un dissident connu dans ses rangs aura coûté au parti Iabloko sa légitimité, puisque dorénavant, tout candidat qui sollicite un siège au nom du parti doit préciser qu’il appartient à un groupe qui soutient un agent étranger. C’est une étiquette qui sert dorénavant d'épouvantail pour discréditer tous ceux qui critiquent le gouvernement, des journalistes aux organisations non gouvernementales (ONG), explique Tatiana.

On a même eu du mal à trouver une compagnie pour imprimer notre matériel électoral. Les gens ne veulent pas s’associer à de soi-disant agents étrangers. Ils ont peur, ils ne savent pas de quoi, mais ils ont peur. C’est de la manipulation psychologique. On ne peut pas appeler ça une vraie élection.

Une citation de :Tatiana Usmanova

La commission électorale russe maintient, malgré toutes les critiques qu’elle essuie à la veille du scrutin, que les élections législatives du week-end seront justes et transparentes.

Interrogée par la BBC, une agente de la commission électorale de la région Novossibirsk expliquait au journaliste que tout pays a le droit d’imposer des restrictions.

Nos restrictions sont dans l'intérêt de la société russe et de l'État. La démocratie n’est pas synonyme de liberté absolue. La démocratie, c’est aussi l'ordre et la procédure, et dans cette optique, nos élections sont absolument démocratiques.

Une citation de :Olga Blago, commission électorale de Novossibirsk

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