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CHSLD Herron : « Si j’avais eu l’équipement, j’aurais dormi là »

À l’enquête publique sur le CHSLD Herron, une médecin a justifié son choix de faire de la consultation à distance avec ses patients, à un moment où les besoins étaient criants à la résidence, par le fait qu’il n’y avait pas assez d’équipement.

Un travailleur de la santé regarde par la fenêtre.

Une médecin a justifié son choix de faire de la consultation à distance au CHSLD Herron par le fait qu’il n’y avait pas assez d’équipement.

Photo : Reuters / Christinne Muschi

En pleine première vague de la pandémie, Adriana Ionescu, une des trois médecins affiliées au CHSLD Herron, a cessé ses visites hebdomadaires à la résidence privée de Dorval. C'était le 23 mars.

Elle y a fait deux exceptions, le 29 mars et le 30 mars. Sur place, une employée du CIUSSS l’informe que des plateaux de repas sont sur le plancher, des patients sont souillés, d'autres mal nourris. J’étais extrêmement étonnée, car je n'avais jamais vu quelque chose pareil, a raconté jeudi la médecin de famille, qui travaillait au CHSLD Herron depuis 2018.

Elle se souvient avec émotion d'une de ses patientes, une femme très fière de 98 ans, dont l'état s'était rapidement détérioré et qui ne pouvait plus avaler ni parler. Elle l'a donc fait transférer à l'hôpital pour des raisons humanitaires. Elle y est morte quelques jours plus tard.

Son regard demandait de l’aide. J'ai pris sa main et je suis restée avec elle jusqu'à l'arrivée des ambulanciers. C’est un regard que je ne peux pas oublier.

Une citation de :Dre Adriana Ionescu, en larmes

Du 31 mars au 10 avril, la témoin, comme ses deux collègues, les docteures Orly Hermon et Lilia Lavallée, décide néanmoins de continuer à consulter ses patients, mais à distance. Elle justifie sa décision – un choix stratégique, précise-t-elle – par le fait qu'il n'y avait pas assez d'équipement de protection personnelle, notamment.

Le personnel de Herron tombait jour après jour. Pas juste une toux, c’était des gens avec des pneumonies, des difficultés respiratoires [...] On s’est demandé : est-ce qu’on serait plus utile sur place ou on reste plus loin en essayant de garder l'équipement pour les gens qui en avaient besoin sur le plancher?, a-t-elle témoigné.

Les médecins suivaient également les directives du gouvernement, poursuit-elle, qui les encourageaient à minimiser le contact avec les patients, parce qu’ils pourraient eux-mêmes devenir des vecteurs de la COVID-19.

Les trois médecins de la résidence ne sont revenues à Herron que le 11 avril, soit le lendemain de la publication d’un article de The Gazette, qui détaillait les piètres conditions dans lesquelles vivaient les résidents de ce CHSLD.

Pourquoi ne pas avoir sonné l'alerte?

Les propos de la témoin ont semblé étonner la coroner Géhane Kamel, qui a demandé pourquoi personne n’avait sonné l’alerte plus tôt. Il va falloir 10 jours avant que ça se passe, après l'intervention de la Gazette, c’est ça qui me titille, a-t-elle souligné, tenant néanmoins à remercier la Dre Adriana Ionescu pour son travail.

Si j'avais eu l’équipement, j'aurais dormi là, a assuré la médecin.

Cette dernière a tenu à préciser que la tâche à accomplir était colossale, même si elle travaillait à distance. C’était la folie furieuse. J'appelais les pharmacies, les familles, je recevais des appels d’Herron, et en plus j'avais des patients dans deux autres résidences de personnes âgées, a-t-elle souligné.

La présence des médecins était vitale

Un peu plus tard, une autre témoin, Victorine Leunga, une infirmière et coordonnatrice au CIUSSS qui est arrivée en renfort à Herron le 3 avril, a fait part de ses doutes sur l’efficacité de la télémédecine.

Selon elle, il aurait été plus bénéfique que les trois médecins soient sur place au début d'avril, car elles connaissaient les résidents, à la différence des employés du CIUSSS.

Cette pratique leur faisait en outre perdre beaucoup de temps, a ajouté Mme Leunga. On était devenus des adjoints des médecins, dit-elle. Comme infirmière, le matin, on faisait la tournée pour voir les résidents qui ne vont pas bien, et chaque fois il fallait appeler chacun des médecins pour faire le bilan.

Le 8 avril, elle a même écrit à la direction du CIUSSS pour lui faire part de ses préoccupations. On avait des décès tous les jours, et j'avais expliqué aux docteures Lavallée et Hermon que leur présence était vitale, a expliqué Mme Leunga.

À un autre moment de son témoignage, l'infirmière a par ailleurs admis que des employés du CIUSSS n'avaient pas l'expertise pour s'occuper d'une clientèle âgée.

On voulait envoyer du monde, mais plusieurs employés n'avaient jamais mis les pieds en hébergement [de longue durée]. La gériatrie, c’est une spécialité.

Une citation de :Victorine Leunga, une infirmière et coordonnatrice au CIUSSS

Mme Leunga s'est en outre dite dérangée par la fermeture temporaire, en avril, de la résidence aux proches. Les familles auraient pu nous dire la condition physique de leurs proches. Ça aurait pu nous aider, a-t-elle soutenu.

Les familles voulaient avoir des nouvelles, a-t-elle ajouté en larmes. J'ai dû leur dire de leur proche : "Je sais qu’il n’est pas mort, mais je ne peux pas vous dire comment il va".

Une transition difficile

Les audiences se sont terminées avec le témoignage de Tina Pettinicchi, responsable des ventes et des relations externes au CHSLD Herron depuis 2016. 

La témoin a décrit une transition particulièrement difficile et des relations tendues avec le personnel du CIUSSS à partir du moment où l'organisme a pris le contrôle de la résidence.

Mme Pettinicchi n'a par ailleurs rien vu de particulièrement anormal quand elle s'est présentée au CHSLD le 29 mars, en dépit de ce qui a été rapporté par la suite dans les médias sur les conditions des résidents.

Les audiences se poursuivront lundi pour faire la lumière sur les événements survenus au CHSLD Herron, où 47 personnes sont mortes lors de la première vague de la pandémie, au printemps 2020.

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