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Analyse

Guerre intestine à Kaboul

D’un côté, les radicaux au pouvoir en Afghanistan sont soutenus par le Pakistan. De l’autre, on retrouve une petite tendance diplomate, dont fait partie le cofondateur des talibans, Abdul Ghani Baradar.

Abdul Ghani Baradar.

Abdul Ghani Baradar est le cofondateur et numéro deux des talibans.

Photo : AFP / Nikolay Korzhov

Une étrange rumeur a circulé au cours de la semaine du 6 septembre. Celle de la mort alléguée, lors de violences internes entre factions au pouvoir à Kaboul, du numéro deux, le vice-premier ministre Abdul Ghani Baradar. Une histoire qui a ensuite été démentie de façon plus ou moins convaincante.

À peine arrivés au pouvoir, les talibans seraient en pleine guerre intestine. Un haut dirigeant a disparu, et on spécule sur sa mort. La BBC rapporte des histoires de coups de feu au palais présidentiel et des rivalités violentes entre factions.

Des enregistrements vidéo ou audio à l’authenticité douteuse circulent pour démentir la disparition ou la mise à l’écart d'Abdul Ghani Baradar. Le premier intéressé nie ensuite, dans un enregistrement audio, qu'il a été tué, parlant de fausse propagande. La véracité de cet enregistrement n’a pas été confirmée.

Un régime instable

Au-delà de ces détails imprécis, et sans connaître le sort exact du mollah Baradar, le cadre général de cette histoire est éminemment plausible et instructif sur le nouveau régime qui se met en place à Kaboul, encore loin d’être stabilisé.

Les talibans sont des spécialistes en dissimulation. Par exemple, à la mort de leur leader historique, le mollah Omar qui avait régné de 1996 à 2001 avant de disparaître dans les montagnes du Waziristan (zone frontalière afghano-pakistanaise), les talibans ont fait semblant, après sa mort, qu’il était toujours en vie! Ils ont publié des communiqués et des décrets en son nom et sous sa fausse signature avant d’admettre rétrospectivement, en 2015, qu’il était mort en 2013.

Ils sont également réputés pour avoir la gâchette facile même après avoir gagné leur guerre et investi le palais présidentiel.

Les luttes internes entre factions djihadistes, parfois violentes, sont bien connues, y compris en Afghanistan et même parmi les talibans eux-mêmes. Ce sont des combattants plus habiles à se battre, armes et coran à la main, qu’à diriger un gouvernement. Les héros de l’opposition, qu’ils soient démocrates ou violents, s’avèrent souvent des incompétents au pouvoir.

Cette histoire est également plausible parce que le mollah Baradar, disparu ou mis sur la touche, représente (ou représentait) l’aile manifestement minoritaire des réalistes ou pragmatiques, au sein de ce mouvement dont la grande majorité reste idéologiquement inflexible, ultrareligieuse et militante.

La guerre intestine se déroulant à Kaboul nous pousse à mieux comprendre ce qui se passe dans la boîte noire du nouveau régime, et qui sont les forces derrière, y compris à l’international.

Par exemple, Baradar, un des fondateurs historiques des talibans, combattant dans sa prime jeunesse l’occupation soviétique (années 1980), a passé, après des années de fuite puis de prison au Pakistan (jusqu’en 2018), plus de deux ans au Qatar, où il a été le diplomate en chef des talibans.

L’influence du Qatar

Deux hommes se serrent la main.

Le représentant spécial des États-Unis pour la réconciliation en Afghanistan, Zalmay Khalilzad (à gauche), et le cofondateur des talibans, le mollah Abdul Ghani Baradar (à droite), se serrent la main après avoir signé un accord de paix lors d'une cérémonie dans la capitale qatarie, Doha, en février 2020.

Photo : Getty Images / Giuseppe Cacace

Il faut ici rappeler le rôle et l’influence du Qatar dans les derniers développements en Afghanistan.

Ce pays du golfe Persique, dissident face au groupe de l’Arabie saoudite, a beaucoup investi dans la diplomatie pour se refaire une beauté et sortir de son isolement. C’est lui qui a organisé les longues négociations de Doha, de 2018 à 2020, entre les talibans et l’administration Trump, des négociations dont le résultat a été de programmer le retrait à peu près inconditionnel des États-Unis.

C’est là, à Doha, que les talibans ont établi leurs quartiers diplomatiques et que devaient ensuite se dérouler les autres négociations – avortées, celles-là – entre les talibans et le gouvernement de Kaboul, aujourd’hui déchu.

On le sait maintenant : les talibans n’ont jamais voulu négocier avec Kaboul. Ils se savaient gagnants une fois la signature des Américains en poche. Ils ont simplement accéléré l’offensive finale, avec un résultat foudroyant, le 15 août à Kaboul.

De 2018 à 2020, Baradar avait donc été le chef des négociations avec les États-Unis. Une période où il a pris de l’importance, ayant eu Donald Trump lui-même au téléphone. Lui qui, deux ans plus tôt, étiqueté terroriste, croupissait dans une prison pakistanaise.

Il serait sorti transformé de ces longs mois au Qatar, croyant davantage dans le pouvoir de la diplomatie que dans celui des armes, et prétendant que le retour des talibans au premier plan, en 2021, était surtout le résultat de son travail.

L’irruption des services pakistanais

Une séquence révélatrice s'est déroulée du 3 au 7 septembre. Le gouvernement taliban est annoncé le 7 septembre. Baradar y est officiellement numéro deux, mais les talibans historiques et fondamentalistes – avec, au premier plan, le Réseau Haqqani, branche très violente et semi-autonome du mouvement – y ramassent la part du lion : deux fils ou neveux du vieux parrain Haqqani (aujourd’hui décédé) figurent au conseil des ministres.

Dans les jours qui ont précédé, au jeu de souque à la corde menant à la formation du gouvernement, les tensions montent. Ce qui, selon certaines sources, a mené à des échanges armés entre factions rivales.

Or, sur ces entrefaites, qui arrive tout à coup à Kaboul, en direct d’Islamabad? Le chef des services secrets pakistanais, Faïz Hameed, lui-même en personne! Une visite très remarquée, et qu’on n’a même pas cherché à cacher, alors qu’il vient souvent sans qu’on le sache. Cette fois, on diffuse des photos où il figure avec des chefs talibans.

La délégation des talibans lors de négociations avec les autorités afghanes à Moscou en mai 2019.

Abdul Ghani Baradar (au centre) accompagné d'autres dirigeants à Moscou en 2019.

Photo : Reuters / Evgenia Novozhenina

On a toujours su que le Pakistan, un allié officiel des États-Unis par la main gauche (arrêtant parfois quelques terroristes pour faire bonne mesure), était par la main droite un grand soutien des mouvements islamistes afghans et pakistanais, présents depuis des décennies dans l’impénétrable région montagneuse commune aux deux pays.

Le Pakistan, qui a toujours considéré l’Afghanistan comme son arrière-pays, est le premier vainqueur stratégique derrière le triomphe des talibans. Et jusqu’à ce jour – cette dernière séquence semble le montrer – il agit comme le parrain des talibans, l’arbitre de leurs querelles internes.

Les services secrets pakistanais, véritable État dans l’État à Islamabad, sont très proches, par exemple, du Réseau Haqqani. C’est par leur intermédiaire que l’Inter-Services-Intelligence (ISI) a beaucoup misé et investi dans une victoire des talibans.

La charia contre la diplomatie

L’enjeu des querelles internes en cours à Kaboul est assez simple.

D’un côté, ceux qui veulent imposer la dictature religieuse intégrale, pour qui la charia passe avant tout, et qui soutiennent que le pouvoir actuel a été essentiellement acquis par les armes et non par la diplomatie.

Le gouvernement dit provisoire, annoncé le 7 septembre, est plein d’intégristes, de chefs de la première heure ou de leurs descendants directs, dont certains recherchés pour terrorisme : des membres du Réseau Haqqani, dont un des rejetons, Sirajuddin Haqqani, est ministre de l’Intérieur. Il passe pour un islamiste pur et dur et s’est spécialisé dans les attentats-suicides (sans jamais, bien entendu, se faire exploser lui-même!).

Antony Blinken à son arrivée à Doha

Le secrétaire d'État Antony Blinken s'est récemment rendu à Doha pour remercier le Qatar pour ses efforts dans le dossier afghan.

Photo : AFP / OLIVIER DOULIERY

En face de ces radicaux idéologues et violents, une petite contre-tendance, autour de ce Baradar au sort incertain, plaide pour la nécessité de maintenir des ponts avec le reste du monde, diffuse des messages sur un gouvernement inclusif, etc.

En interne, ils défendent ce point de vue avec l’argument de l’argent, car depuis le 15 août, la majorité des fonds internationaux ont été coupés, avec des conséquences dramatiques pour la population. En substance, ils disent : Le monde nous regarde, nous avons besoin d’argent, alors allons-y mollo.

Donc, voilà le tableau : les radicaux au pouvoir à Kaboul, soutenus par le Pakistan, contre une petite tendance diplomate, celle du mollah Baradar – l'ami du Qatar – que des rumeurs répétées donnent pour blessé, mort ou introuvable.

Avec, derrière tout ça, deux pays : le Qatar plus influent à l’international, beaucoup moins à l’interne. Et le Pakistan, à l’image internationale écornée, mais dont les services secrets tirent les ficelles à Kaboul.

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