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Quel avenir pour les chevaux sauvages de l’Alberta?

Capturés et abattus pendant des décennies, les chevaux sauvages ont longtemps suscité la controverse en Alberta. De nouvelles recherches démontrent que ces animaux pourraient avoir une grande valeur patrimoniale et génétique.

Sept chevaux marchent en file dans la neige, avec des conifères et des collines à l'arrière-plan.

Chevaux sauvages dans les piémonts des Rocheuses, en Alberta

Photo : Darrell Glover

Darrell Glover passe ses journées à sillonner les piémonts des Rocheuses. Beau temps, mauvais temps, il parcourt une région de 50 000 hectares, sur des sentiers de fortune presque impraticables.

Ancien travailleur de l’industrie pétrolière, il s’investit aujourd’hui dans ce qui est devenu sa passion : prendre des photos et des vidéos de chevaux sauvages.

J’ai un lien très fort avec eux, comme s’ils me reconnaissaient, reconnaissaient ma voix.

Une citation de :Darrell Glover

Ses images, il les publie sur les réseaux sociaux pour sensibiliser le public à l’existence de ces chevaux. C’est là notre meilleur outil pour persuader le gouvernement de laisser ces bêtes vivre en paix, explique Darrell Glover.

Deux chevaux sont cabrés et se battent dans une forêt de bouleaux.

Deux chevaux sauvages dans les piémonts des Rocheuses, en Alberta

Photo : Darrell Glover

Chevaux domestiques relâchés

Les chevaux sauvages de l’Alberta seraient, en partie, les descendants des animaux qui ont contribué au développement des industries forestière et minière au tournant du 20e siècle.

Durant la Grande Dépression, des centaines de chevaux auraient aussi été relâchés par les fermiers, incapables de les nourrir.

Vieille photo en noir et blanc d'un fermier qui tient les rênes de deux chevaux de trait.

Un fermier travaille ses champs à l'aide de chevaux de trait.

Photo : Radio-Canada

Leur population aurait atteint les 200 000 bêtes dans les années 1940.

On les capturait alors par milliers pour les envoyer sur les champs de bataille en Europe ou encore sur le marché mondial de la viande chevaline.

Dans les années 1980, il ne restait plus qu’environ 2000 chevaux sauvages dans le sud-ouest de l’Alberta.

Bryn Thiessen, un homme avec une barbe grise et un chapeau de cowboy, au volant de son camion, avec du bétail et des montagnes à l'arrière-plan.

Bryn Thiessen, éleveur de bovins près de Sundre, en Alberta

Photo : Radio-Canada / Ron Boileau

Concurrence avec le bétail

Bryn Thiessen est un éleveur de bétail près de Sundre, à une centaine de kilomètres au nord de Calgary.

Il soutient que les chevaux sauvages ont un impact important sur la flore des terres de la Couronne dans les piémonts. Or les bovins d’élevage dépendent de ces secteurs pour se nourrir plusieurs mois par année.

Selon lui, certaines plantes riches en nutriments ont disparu en raison des chevaux : La fétuque scabre, une graminée incroyable qu’on trouvait ici partout autrefois, a même complètement disparu.

Plusieurs bovins bruns et noirs, la plupart debout et quelques-uns couchés, dans un champ.

Bétail dans les piémonts des Rocheuses, en Alberta

Photo : Radio-Canada

Captures organisées

L’élevage de bovins est l’un des moteurs économiques de l’Alberta, avec des retombées de 14 milliards de dollars par an.

Pour préserver cette industrie, la province accorde, dans les années 1990, des permis pour la capture de chevaux sauvages. Des campagnes provinciales de capture sont aussi organisées. Les chevaux sont surtout abattus et leur viande exportée.

En quelques années, la population de chevaux sauvages chute à environ 1000 bêtes.

Mais au début des années 2000, tout bascule : quelques chevaux sont abattus à bout portant et leurs carcasses sont mutilées.

Deux policiers à la gauche de l'image examinent la carcasse d'un cheval, à la droite de l'image.

Deux policiers examinent un cheval abattu en Alberta (avril 2009)

Photo : Radio-Canada

Les amateurs de chevaux, comme Bob Henderson, sont outrés. Policier à la retraite, il crée la Wild Horses of Alberta Society, un groupe voué à la protection des chevaux sauvages.

Voir ces animaux, racés et magnifiques, être capturés et envoyés à l’abattoir, c’était intolérable.

Une citation de :Bob Henderson, Wild Horses of Alberta Society

Le groupe réussit à convaincre la province d’imposer un moratoire sur la capture de chevaux sauvages en 2014.

Les autorités provinciales mandatent la Wild Horses of Alberta Society afin de trouver d’autres moyens pour contrôler la population de chevaux.

Bob Henderson et son groupe se tournent vers la contraception. Ils administrent un contraceptif à une centaine de juments.

Bruce Stover, un homme qui porte une tuque noire, regarde dans le viseur d'un fusil.

Le vétérinaire Bruce Stover administre un contraceptif aux juments sauvages avec un fusil à fléchettes (2016)

Photo : Radio-Canada

Mais le problème, explique-t-il, c’est qu’il faut administrer une deuxième dose pour que le produit prenne effet. C’est impossible de retrouver les mêmes troupeaux. Il a fallu abandonner le programme.

Adoption de chevaux sauvages

Ils se tournent alors vers une autre option : l’adoption de chevaux sauvages. Sur un terrain de huit hectares, la Wild Horses of Alberta Society met sur pied un petit ranch, en 2014.

Le centre accueille des chevaux capturés sur des terrains privés. On les préférerait en liberté, mais c’est quand même un bien meilleur sort qu’auparavant, observe Bob Henderson.

Domestiquer un cheval sauvage peut prendre des semaines, voire des mois.

Jack Nichol, un homme avec un chapeau de cowboy blanc, touche un cheval brun sur la poitrine avec une longue perche.

Jack Nichol tente de domestiquer un cheval sauvage près de Sundre, en Alberta.

Photo : Radio-Canada / Ron Boileau

Jack Nichol, éleveur de chevaux ayant 50 ans d’expérience, s’acquitte de cette tâche. Il nous confie que le plus difficile, c’est d’apprendre aux chevaux à se laisser toucher. Dans la nature, les chevaux sont constamment sur le qui-vive. Ils doivent se battre sans relâche contre les éléments et les prédateurs.

Une centaine de chevaux sont ainsi domestiqués et adoptés.

Fin du moratoire

Mais la population de chevaux sauvages dans les piémonts aurait presque doublé en cinq ans, passant de près de 900 bêtes en 2014 à environ 1700 en 2019.

Au grand dam de Bob Henderson, l’Alberta refuse donc de renouveler le moratoire sur la capture de chevaux en 2019.

Craignant la reprise des captures organisées, la Wild Horses of Alberta Society tente une autre stratégie : valoriser l’importance de ces races de chevaux.

Jocelyn Poissant, portant un manteau noir et des lunettes, regarde un cheval dans un enclos, au premier plan.

Le chercheur Jocelyn Poissant au centre d'adoption de chevaux sauvages à Sundre, en Alberta

Photo : Radio-Canada / Ron Boileau

Prélèvement de codes génétiques

Le groupe s’associe à Jocelyn Poissant, professeur en écologie évolutive à l’Université de Calgary. Depuis 15 ans, le chercheur s’intéresse aux chevaux de l’île de Sable, en Nouvelle-Écosse.

Des chevaux propices à l’étude de la santé animale en milieu naturel, qui sont valorisés par les autorités provinciales, affirme Jocelyn Poissant. C'est le cheval officiel de la Nouvelle-Écosse. En Alberta, les chevaux sauvages sont plutôt vus comme des pestes.

Le nœud du problème, c’est que la province et les groupes de conservation ne s’entendent pas sur l’origine des chevaux, poursuit-il.

Les groupes de conservation suggèrent que ce serait plutôt les descendants des chevaux introduits par les Espagnols dans les années 1500 qui auraient remonté l'Amérique avec les échanges entre les peuples autochtones. Si leur histoire est liée à l'histoire autochtone et à la création de l'Alberta, il y a une plus grande justification de valoriser ces animaux-là.

Le gouvernement de l’Alberta soutient plutôt qu’il s’agit des descendants de chevaux de trait introduits au pays aux 19e et 20e siècles.

Jocelyn Poissant et trois étudiants, debout à côté d'un camion, regardent quelques chevaux sur une colline.

Jocelyn Poissant, à gauche, et ses étudiants observent des chevaux sauvages en Alberta

Photo : Jocelyn Poissant

Pendant deux ans, les chercheurs prélèvent des échantillons d’ADN de chevaux sauvages partout dans le sud-ouest de l’Alberta. Ils comparent ensuite ces codes génétiques aux échantillons de races prélevés un peu partout sur la planète.

Les codes génétiques de certains animaux remontent aux chevaux de trait, introduits par les Européens au 20e siècle. Mais les chercheurs trouvent aussi des codes génétiques remontant bien plus loin, explique Jocelyn Poissant : Clairement, il y a certaines sous-populations qui ont été ici probablement depuis le début des années 1700. Ils contribuent clairement à la diversité génétique des chevaux à l'échelle mondiale.

Selon Bob Henderson, ces résultats confirment ce qu’il soutient depuis longtemps : les chevaux des piémonts doivent être protégés au même titre que la faune indigène. Ce qu’on souhaiterait, c’est qu’ils soient désignés comme espèce à statut particulier.

Un cheval broute de l'herbe à la brunante devant un plan d'eau qui reflète son image.

Cheval sauvage dans les piémonts des Rocheuses, en Alberta

Photo : Darrell Glover

Baisse de 20 % des populations

En février 2021, une équipe du ministère de l’Environnement de l’Alberta survole les piémonts pour compter les chevaux sauvages.

Selon leurs repérages, leurs nombres auraient chuté de 20 %.

Le gouvernement annonce alors la création d’un comité dont le mandat sera de se pencher sur diverses options de gestion des chevaux sauvages et sur les recherches portant sur la génétique de ces animaux.

Bob Henderson, de la Wild Horses of Alberta Society, siégera au comité.

Mais la province n’écarte pas complètement l’option de captures organisées à l’avenir.

Darrell Glover, qui passe ses journées sur le terrain à capter des images des troupeaux, promet entre-temps de poursuivre son travail de sensibilisation : Je pense que si ce genre de chose se reproduisait, la réaction du public serait vraiment forte.

Le reportage de Marc-Yvan Hébert est diffusé à l'émission La semaine verte le samedi à 17 h et le dimanche à 12 h 30 sur ICI TÉLÉ. À ICI RDI, ce sera le dimanche à 20 h.

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