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Le CHSLD Herron « chaotique » même avant la pandémie, raconte une infirmière

Sa mère est morte après qu’elle eut elle-même tenté de mettre de l’ordre dans la résidence privée. L’ex-directrice des soins de Herron a témoigné lundi à l’enquête publique de la coroner Géhane Kamel sur les nombreux décès qui y sont survenus au printemps 2020.

Des employés du CHSLD Herron vus depuis l'extérieur.

L'infirmière Véronique Bossé a vainement tenté de redresser le fonctionnement du CHSLD quand elle y a été directrice des soins, avant la pandémie, a-t-elle raconté lundi.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

« Dans mon bureau, j'ai trouvé des dossiers des usagers en arrière de mes filières. C’était chaotique. » L'infirmière Véronique Bossé venait d’arriver au CHSLD Herron, à Dorval, pour un mandat de six mois comme directrice des soins. C'était en septembre 2019, plusieurs mois avant la première vague de la pandémie de COVID-19.

Tout de suite, l’infirmière a remarqué de graves lacunes : manque de personnel, matériel peu adéquat... Bref, a-t-elle dit, une désorganisation totale.

Il y avait par exemple seulement trois piqués (protection pour incontinence) pour les 140 résidents, a-t-elle constaté. Ou encore, le personnel soignant ne disposait que de deux débarbouillettes pour laver 15 personnes.

Je tombais de ma chaise. Alors, j'ai fait l’achat de matériel, a expliqué lundi celle dont le poste avait été laissé vacant pendant deux mois avant son arrivée.

Elle a également constaté que certains soignants étaient unilingues anglais, alors que de nombreux résidents étaient francophones. Des employés de Herron n'avaient pas eu d'augmentation de salaire depuis 15 ans, certains travaillant pour 12 $ l'heure.

En janvier 2020, elle a donné sa démission, découragée par la situation et le caractère pécuniaire de la santé privée, qui allait contre [ses] valeurs.

Je suis arrivée là comme une sauveuse en pensant réinventer la roue. Je me suis rendu compte que ça ne marcherait pas.

Une citation de :Véronique Bossé, ex-directrice des soins du CHSLD Herron

Mme Bossé est alors retournée travailler au Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM).

Sa propre mère y est décédée

Malgré les lacunes constatées à son arrivée, Véronique Bossé a décidé en novembre 2019 de placer sa mère de 64 ans dans l’établissement privé. Sa mère avait perdu l’usage de la parole, mais n’avait pas besoin de soins particuliers, a expliqué sa fille pour justifier sa décision. Elle pouvait aussi la voir tous les jours.

À la fin de mars 2020, lors de la première vague de la pandémie, elle a reçu un courriel de Herron lui indiquant que l’étage de sa mère n’était pas touché par la COVID-19. Mais quelques jours plus tard, revirement de situation, elle a reçu un appel l'informant que sa mère était déclarée positive. Puis, quelques jours plus tard, on lui a dit que sa mère n'allait pas bien.

Elle a demandé au personnel soignant de lui installer un soluté et de respecter le protocole de fin de vie, notamment pour diminuer sa douleur et s’assurer qu’elle mourrait dignement.

Quand elle a appelé le lendemain pour prendre des nouvelles, l’infirmière qui lui a répondu ne savait pas de qui elle parlait. Nous ne nous occupons que des cas importants, lui aurait-elle dit, avant de lui raccrocher la ligne au nez.

Sa mère est morte le 7 avril.

Quand ils m'ont appelée pour dire qu'elle était morte, je leur ai dit : "Est-ce qu’elle était OK avec sa perfusion?" Ils m’ont dit : "Quelle perfusion?" Quand j'ai lu les dossiers médicaux de ma mère, tout ce qu’elle a eu, c’est de la morphine par la bouche. Sa bonbonne d'oxygène était vide [à son décès], a expliqué Mme Bossé.

Toute sa vie, elle avait peur de mourir étouffée, et c’est ce qui est arrivé.

Une citation de :Véronique Bossé, ex-directrice des soins du CHSLD Herron

À ce jour, Véronique Bossé ne sait même pas exactement de quoi est morte sa mère, puisqu’elle n’a jamais fait l'objet d'un test de dépistage de la COVID-19. Sans doute est-elle morte de soif ou de faim, croit-elle.

On n'a besoin de rien

Des soignantes ayant travaillé à Herron au printemps 2020, dont les noms sont protégés par des ordres de non-publication, ont confirmé plus tard lundi certains des propos de Mme Bossé.

Le personnel soignant n’était pas suffisant et la qualité des soins n'était pas à la hauteur, a reconnu une préposée aux bénéficiaires. Il manquait de matériel, a-t-elle ajouté, ce qui la contraignait à utiliser, par exemple, des parties d’une même serviette pour laver un résident et pour le sécher.

La témoin s'est souvenue d'avoir fait part du problème à Véronique Bossé, alors directrice des soins à Herron. Andrei Stanica, directeur du CHSLD Herron, a entendu la conversation et s’est interposé, a-t-elle raconté. Il a dit : "On a beaucoup d’équipements. On n'a besoin de rien."

Plus tôt, une infirmière auxiliaire et propriétaire d’une agence de placement a raconté comment, à la fin de mars, tous ses employés étaient en isolement ou atteints de la COVID-19.

L’une des propriétaires du CHSLD, Samantha Chowieri, lui aurait alors demandé de trouver des gens dans la rue pour faire les quarts de travail. La témoin a été contrainte d’embaucher des travailleurs non qualifiés.

Une autre infirmière, qui a témoigné en après-midi, a néanmoins défendu son travail à Herron, qu’elle a quitté quelques semaines après un test positif de dépistage de la COVID, au début d'avril.

Avant que je parte, jamais nous n’aurions laissé quelqu’un sans nourriture. On comblait les besoins des résidents. Ou du moins, pendant mon quart de travail, a-t-elle affirmé.

Les audiences se poursuivront mardi à Longueuil. Elles visent à faire la lumière sur les événements survenus au CHSLD Herron, où 47 personnes sont mortes lors de la première vague de la pandémie, au printemps 2020.

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