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Politique et nucléaire : le pari risqué des réacteurs modulaires

On voit le bout d'une grappe cylindrique, d'aspect métallique, placée à la verticale.

Une grappe de combustible nucléaire. Les déchets nucléaires traditionnels serviront à alimenter les futurs réacteurs nucléaires.

Photo : Radio-Canada / Josée Ducharme

Michel Corriveau

Promesses d’une électricité moins polluante ou promesses de développement économique, conservateurs et libéraux fédéraux soutiennent les projets de développement de réacteurs nucléaires modulaires, entre autres au Nouveau-Brunswick. Sauf que le coût réel de ces projets, dont le succès reste incertain, est loin d’avoir été présenté clairement à la population.

Plus tôt cette année, le gouvernement fédéral a accordé une aide de 50,5 millions de dollars à la compagnie Moltex Energy, basée en Angleterre, pour la conception de réacteurs nucléaires modulaires. Il s’agit d’un des deux projets de petits réacteurs nucléaires au Nouveau-Brunswick.

Dr M.V. Ramana, professeur à l'École de politiques publiques et d'affaires internationales de l'Université de Colombie-Britannique.

Dr M.V. Ramana, professeur à l'École de politiques publiques et d'affaires internationales de l'Université de Colombie-Britannique.

Photo : Radio-Canada

Or, selon un spécialiste, l’aide d’Ottawa ne représente qu’une infime fraction des coûts qui seront engendrés au cours des prochaines années. Dans le cas de Moltex, 50 millions de dollars ne représentent pas même l’acompte que vous payez sur une maison, c’est ce qu’il en coûte pour finaliser la conception, ou quelque chose comme ça, quelque chose de très préliminaire, estime M.V. Ramana, professeur à l'École de politiques publiques et d'affaires internationales de l'Université de Colombie-Britannique.

Le directeur général de Moltex Energy Canada, Rory O’Sullivan, reconnaît que l’aide du fédéral ne servira qu’à financer une première étape du processus de développement.

Là, on a du financement en place pour d’ici trois ans, on a des choses à faire, on a des technologies à valider, et après, on va aller chercher de l’argent encore.

Une citation de :Rory O’Sullivan, directeur général de Moltex Energy Canada

La construction d’un réacteur nucléaire modulaire n’est pas prévue avant au moins 2030.

On n'est pas prêts à construire le réacteur tout de suite, il y a toujours de la recherche à faire [...] c’est de la recherche industrielle, donc on est en laboratoire, des tests, des expériences, pour vérifier la sûreté du réacteur et du processus pour traiter les déchets, explique Rory O’Sullivan.

 Rory O'Sullivan.

Rory O’Sullivan, directeur général de Moltex Energy Canada.

Photo : CBC/Brian Chisholm

Le réacteur nucléaire conçu par Moltex utiliserait les déchets radioactifs des centrales nucléaires, comme celle de Pointe Lepreau. Dans une première étape, le plutonium serait extrait des déchets nucléaires, pour ensuite être utilisé comme combustible par les réacteurs modulaires. Ces réacteurs sont plus petits que les réacteurs nucléaires traditionnels.

Si le projet va de l’avant, le réacteur de Moltex pourrait être construit sur le site même de la centrale nucléaire de Pointe Lepreau.

Une facture salée

Si vous voulez aller de l’avant avec cela, quelqu’un aura à payer un à deux milliards de dollars. Est-ce que ce sera le gouvernement ou des investissements privés? Nous ne savons pas, mais si nous regardons ce qui se fait aux États-Unis et en Angleterre, dans ces pays, les investissements du gouvernement constituent une part importante du financement, remarque le professeur Ramana.

Moltex ne précise pas quels seront ses besoins financiers, une fois que les 50 millions de dollars du fédéral seront épuisés, d’ici trois ans. Mais entre-temps, la poursuite des travaux de conception et de réalisation devrait nécessiter davantage d’investissements.

Dessin d'artiste représentant le réacteur nucléaire de Moltex.

Dessin d'artiste représentant ce à quoi pourraient ressembler les installations de Moltex Energy à Pointe Lepreau.

Photo : Gracieuseté de Moltex Energy Canada

Traditionnellement, le développement des technologies nucléaires, c’était fait par les gouvernements à cent pour cent. Nous, on pense que ça ne sera pas à cent pour cent le gouvernement, ça sera plutôt à moitié moitié. Ça serait des partenaires, c’est ce qu’on a fait jusqu’à ce moment, on pense que ça va continuer, parce qu’il y a beaucoup d’avantages pour tout le pays, pas juste notre entreprise, soutient le directeur général de Moltex Energy Canada.

Moltex, qui est une jeune entreprise, n’a pas les moyens elle-même de fournir du financement. Son projet dépend donc entièrement du gouvernement et d’autres investissements privés.

Ce projet de réacteur nucléaire modulaire a d’abord été conçu en Angleterre.

Le Canada cherchait les technologies des petits réacteurs modulaires, à l’époque, et les États-Unis et l’Angleterre, ils n'étaient pas encore là, explique, Rory O’Sullivan.

Un coût élevé pour Énergie Nouveau-Brunswick

La compagnie Moltex reconnaît que la construction du réacteur coûtera cher.

Combien ça va coûter? Plus ou moins un milliard, mais c’est un gros projet.

Une citation de :Rory O’Sullivan, directeur général de Moltex Energy Canada

À ce milliard de dollars, il faut toutefois ajouter le coût des installations pour transformer les déchets de Pointe Lepreau. Ce coût est évalué à part, et la compagnie reste plutôt vague là-dessus.

La centrale nucléaire de Point Lepreau

Moltex installerait son réacteur à proximité de la centrale nucléaire de Pointe Lepreau.

Photo : Radio-Canada / Michel Nogue

Pour recycler les déchets, ça va coûter plusieurs centaines de millions, mais on est en train de calculer les changements de coûts pour les déchets originaux, on pense que ça va coûter beaucoup moins pour les déchets finaux, mais on est toujours en train de calculer et de vérifier ça, dit Rory O’Sullivan.

Un milliard pour le réacteur, plusieurs centaines de millions pour le traitement des déchets, le coût, si Énergie Nouveau-Brunswick décide d’acheter ce type de réacteur, pourrait être très élevé. Sans compter que la facture finale pourrait, comme cela a été le cas lors de la remise à neuf de Pointe Lepreau, grimper bien au-delà de ces évaluations préliminaires.

Le Canada veut des réacteurs nucléaires modulaires

Pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, le Canada veut favoriser le développement de réacteurs nucléaires modulaires. Une douzaine de projets sont maintenant à l’étude au pays, y compris celui de Moltex au Nouveau-Brunswick.

Dominic LeBlanc en conférence de presse.

Le ministre fédéral des Affaires intergouvernementales, Dominic Leblanc, a annoncé en mars 2021 une aide de 50,5 millions de dollars à Moltex.

Photo : Radio-Canada / Guy LeBlanc

Un de nos objectifs aux Laboratoires nucléaires canadiens, c’est de voir la technologie des réacteurs nucléaires modulaires déployée au pays.

Une citation de :Ali Siddiqui, Directeur de programme, réacteurs avancés, Laboratoires nucléaires canadiens

En 2018, le Nouveau-Brunswick a choisi deux compagnies, sur 90 candidates, pour développer des réacteurs nucléaires modulaires. L’une de ces deux compagnies était Moltex. Le marché des réacteurs nucléaires modulaires progresse vraiment sur le plan commercial, il reste donc à voir quels fournisseurs réussiront à passer au déploiement, il y a un certain nombre de ces fournisseurs qui sont actifs au Canada aujourd'hui, rappelle Ali Siddiqui.

Ali Siddiqui, Directeur de programme, réacteurs avancés, Laboratoires nucléaires canadiens.

Ali Siddiqui, Directeur de programme, réacteurs avancés, Laboratoires nucléaires canadiens.

Photo : Gracieuseté des Laboratoires nucléaires canadiens

La rentabilité

Même si son premier réacteur est loin d’être construit, Moltex assure que sa technologie sera tout à fait rentable. Selon les propres évaluations de la compagnie, un réacteur pourra produire 300 mégawatts d’électricité, et jusqu’à 600 mégawatts pendant des périodes courtes.

Pour la compagnie, la vente de quelques réacteurs seulement permettra d’assurer la rentabilité. Ça peut être rentable juste avec un réacteur, mais ça ne sera pas un succès. Si on a un deuxième et un troisième, ça vaut le coup, mais au Canada, on peut avoir 6 gigawatts, donc 6000 mégawatts de réacteurs. Ça fait une vingtaine [de réacteurs] avec les déchets qui existent au Canada, ça serait le succès, estime Rory O’Sullivan.

Pour les compagnies d’électricité, comme Énergie Nouveau-Brunswick, le coût de l’électricité produite sera, assure-t-on, compétitif. Moltex évalue que ce coût sera moindre que celui de l’électricité produite à partir de la combustion du gaz ou du charbon.

L’incertitude de la technologie

La technologie mise de l’avant par Moltex est basée sur le pyrotraitement. Il s’agit d’extraire le plutonium des déchets radioactifs des centrales nucléaires traditionnelles, comme Pointe Lepreau. Le plutonium est ensuite utilisé comme combustible dans les réacteurs nucléaires modulaires.

Plan rapproché d'Erin O'Toole.

Les conservateurs d'Erin O'Toole appuient le développement de réacteurs nucléaires modulaires au pays.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La technologie spécifique de Moltex n’a jamais été utilisée industriellement pour produire de l’électricité. Il y a beaucoup de problèmes, qui rendent très difficile de réaliser ce qui est fait en laboratoire à n’importe quelle échelle raisonnable, une échelle industrielle par exemple, rappelle M.V. Ramana, professeur à l'Université de Colombie-Britannique, en parlant du concept développé par Moltex.

Aux États-Unis, par exemple, des recherches approfondies sur le pyrotraitement ont été faites aux laboratoires nationaux du département de l’Énergie. Mais elles n’ont pas encore permis une utilisation industrielle.

Plusieurs de ces laboratoires tentent de faire du pyrotraitement depuis très longtemps, et ils n’ont pas eu de succès, alors je ne prévois pas que soudainement, en dix ans, cela va changer.

Une citation de :Dr M.V. Ramana, professeur à l'École de politiques publiques et d'affaires internationales de l'Université de Colombie-Britannique.

Moltex reconnaît qu’il y a des défis. On a fait de la recherche et on est convaincus que ça va marcher. Bien sûr il y a des risques, il y a toujours des risques avec les nouvelles technologies, concède Rory O’Sullivan.

Les scientifiques des Laboratoires nucléaires canadiens travaillent en collaboration avec Moltex, avec qui ils partagent leur expertise et leurs conseils. Si jamais Moltex parvenait à l’étape des tests sur de véritables produits radioactifs, cela pourrait se faire aux laboratoires nucléaires de Chalk River, en Ontario.

L'une des raisons soulignées pour lesquelles nous avons lancé l'Initiative canadienne de recherche nucléaire, avec la composante à frais partagés, est vraiment de travailler plus étroitement avec certains de nos fournisseurs et de comprendre les technologies, certaines des lacunes, des obstacles technologiques, ou les recherches plus poussées qui peuvent être nécessaires, rappelle Ali Siddiqui, directeur de programme aux Laboratoires nucléaires canadiens.

Malgré l’enthousiasme des politiciens, il reste donc encore beaucoup d'incertitudes sur ce qu’il adviendra des différents projets de petits réacteurs nucléaires, dont celui de Moltex Energy. Pour que ces projets avancent, des investissements de fonds publics importants seront nécessaires.

Sans compter que plusieurs autres questions se posent, tant sur le plan environnemental que sur celui de la sécurité nucléaire.

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