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Le « p’tit bonhomme à la fenêtre » et la dignité d’un village

Le bruit des hélicoptères s’est tu. Les journalistes sont partis. Mais une question résonne fort à Sainte-Paule, après la plus longue alerte Amber de l’histoire du Québec : aurait-on pu éviter le drame?

La pancarte à l'entrée de la route du village de Sainte-Paule.

Le village de Sainte-Paule, dans l'arrière-pays de La Matanie, compte moins de 300 habitants.

Photo : Radio-Canada

Que reste-t-il à dire sur la fuite d’un père et de son enfant dans un tout petit village de 239 habitants à l’est du Québec? Peut-être qu’il y avait des signaux d’alarme bien avant que l’on sonne l’alerte, et qu’au village, on était inquiet bien avant que ne s’inquiète le Québec au complet.

Le drame qui s’est joué s’est déroulé loin de l’anonymat de la grande ville, dans la beauté sauvage de l’arrière-pays gaspésien. À Sayabec, nom dérivé du mot mi’kmaw sepeg qui signifie « rivière remplie », on tourne à gauche sur la route de Sainte-Paule, une route comme un hymne au territoire et un détour dans une histoire dont on se souvient si peu.

Le Québec a eu le regard braqué sur Sainte-Paule pendant des jours, mais il n’a pas vu les berges oniriques du grand lac Matapédia, la route lovée au cœur de la forêt, il n’a pas pu humer l'air pur qui circule si librement dans les coulées. Sainte-Paule, faut-il ajouter, est un village où règne l’entraide, la solidarité et la fierté.

Je viens d’une famille de six garçons. Sainte-Paule, quand j’étais jeune, c’était un paradis de l’enfance. On égratignait la patinoire, on glissait dans la neige, on faisait du ski, l’hiver. On allait se baigner au lac, à la chasse, à la pêche, l’été. Aujourd’hui, il y a moins d’enfants, mais la nature nous offre toujours un terrain de jeu extraordinaire, pour les petits comme les grands, raconte Régis Côté, un brin de tendresse dans la voix, à propos de son village.

Pendant plusieurs jours, ce paradis de l’enfance, au cœur de la forêt, est devenu le décor inquiétant du cauchemar d’un enfant, un cauchemar qui se dessine à l’horizon depuis plusieurs mois. Si les habitants de Sainte-Paule sont soulagés que l'enfant s’en soit sorti avec la vie sauve, ils s'inquiètent des séquelles de l’évènement, sur le p'tit bonhomme à la fenêtre.

Quand je passais devant la maison, tous les rideaux étaient tirés dans les fenêtres. Déjà, on trouvait cela bien particulier. Et, puis, le p’tit bonhomme glissait sa petite main sous les tissus et on voyait son visage collé à la fenêtre, me raconte une résidente de Sainte-Paule, encore hantée par la vue de cet enfant à la fenêtre. On avait peur pour lui. On voyait le père partir tard le soir avec le bambin, sur son quatre roues, ajoute-t-elle, le regard dans le vague, tourné vers ces souvenirs.


À partir de maintenant, dans ce texte, les noms vont s’effacer. Évoquer « le p'tit bonhomme » suscite encore trop d’anxiété et de peine. Alors, par exemple, qu’ils étaient enchantés de raconter l’histoire du village, l’épisode dramatique dont ils viennent d’être témoins, Régis et Raymonde refusent d’en parler sinon pour dire qu’ils ont trouvé cela très éprouvant.

Au fil des conversations avec les habitants de Sainte-Paule, on comprend aisément que dans un petit village, il faut faire attention à ce qu’on dit. Mais surtout que l’homme était singulier et que certains de ses comportements étranges, ainsi que des salves d’agressivité suscitaient les craintes, pour ne pas dire la peur dans ce village où la quiétude est une valeur cardinale.

Il ne se tenait pas avec des enfants de chœur, mettons. Ses chums étaient des bums, du monde qui brassait pas mal évoque-t-il.

L’homme a un imposant dossier judiciaire. Voies de fait, menaces, agressions sexuelles, etc. Mais, selon les dires de ce jeune homme croisé au village, la pandémie a vraiment eu un effet délétère sur celui qui était déjà bien connu des services policiers de la région.

Il est comme passé à l’ouest, le gars. Il avait quelque chose qui ne tournait pas rond, ça se voyait dans ses yeux. Il m’a raconté un jour qu’il voulait former un groupe de résistance au gouvernement. Il disait qu’on pourrait détourner l’énergie des éoliennes du coin pour alimenter un camp guerrier, ajoute-t-il. Il était vraiment loin dans son délire. Il disait qu’il savait des choses à propos du virus qui lui avait fait quitter son emploi.

Dans un acte notarié d’achat de maison datant de 2013, l’homme s’était déclaré soudeur de métier.

Il disait aussi que l’armée était au courant que le virus de la COVID-19 avait été fabriqué en laboratoire, ce genre de choses. Mettons que quand on le voyait avec le p’tit, on avait vraiment les boules, se rappelle un voisin.

Le père de l’enfant faisait aussi vraisemblablement face à d’importants problèmes financiers. Selon des actes notariés que nous avons consultés, le 30 août, soit la veille des évènements qui ont mené au déclenchement de l’alerte Amber, l’homme voyait une maison qu’il avait acquise en 2013 être liquidée par la banque auprès de laquelle il n’était plus capable d’honorer l’hypothèque.

Ce père vivait donc un stress énorme. Et les signaux d'alarme sonnaient déjà depuis plusieurs mois. Une résidente raconte que l’hiver dernier, il avait averti ses voisins qu’il se passerait quelque chose de gros près de chez eux, que la police serait présente sur le territoire de Sainte-Paule. Je me souviens encore de ces mots. Il a lâché : "La guerre, tu vas l’avoir drette icitte", dit-il.


Par ailleurs, plusieurs voisins rapportent avoir porté plainte à la Sûreté du Québec (SQ) depuis que le père du p’tit bonhomme s'était installé au village, principalement à cause du bruit qu’il faisait la nuit.

Claude Doiron, porte-parole de la SQ de la région, nous a expliqué qu’il ne peut confirmer ces signalements. Mais ce que je peux vous dire, c’est que les policiers le connaissent depuis longtemps. Un de nos policiers m’a même dit qu’il le connaissait depuis son adolescence.

Compte tenu de tous ces signaux d’alarme, une question résonne fort à Sainte-Paule : aurait-on pu éviter le drame qui a tenu le Québec en haleine? Une question grave, pour un village fier, passé à la petite histoire comme un symbole de résistance à la vague de fermetures de villages qui déferlait au milieu du siècle dernier.

Les fermetures de villages, ça s’est arrêté icitte. Drette icitte. Le BAEQ (Bureau d'aménagement de l’est du Québec), il a frappé un mur à Sainte-Paule, déclare Régis Côté dans la cuisine de sa maison au village. Cinquante ans après les faits, M. Côté prononce toujours l’acronyme BAEQ avec un accent de mépris.

Dans les années 60, loin des lacs et des rivières, des orignaux et du grand air, des experts dans leurs bureaux de Québec décident de fermer une centaine de villages dans la région du Bas-Saint-Laurent.

Nous, ici, on était 30 familles. On n'avait peut-être pas de baccalauréat ou de maîtrise, mais on avait de la sagesse, de la fierté et on n’était pas peureux ou moins peureux que d’autres qui ont laissé le gouvernement condamner leurs villages, raconte encore M. Côté.

L’épisode a été brutal. On a brûlé des maisons pour s’assurer que les gens ne reviennent pas à Sainte-Bernadette de Pelligrin, Saint-Charles Garnier de Pabos, Saint-Edmond, Saint-Gabriel de Rameau, Saint-Nil, etc.

À Sainte-Paule, la rue du bureau de poste porte le nom de Banville. Le curé Banville nous a encouragés à résister. Trois mille personnes sont venues manifester au village alors qu’on était plus que 150 habitants au début des années 70, se souvient avec émotion Régis Côté.

Ces manifestations s'inscrivent dans ce que l’on a appelé les opérations dignité. À Sainte-Paule, cette dignité a gagné et on la cultive depuis.

Aujourd’hui, sur la rue Banville, l’école du village est fermée. Un drapeau du Québec pâle et en lambeau flotte devant l’édifice qui semble dormir.

De quoi se souviendra-t-il, le p’tit? se demande une voisine. Aura-t-il des séquelles, sera-t-il traumatisé? Est-ce que les autorités auraient pu intervenir avant, c’est tout ça qu’on se demande. Mais au moins, ce p’tit bonhomme n’est plus derrière la fenêtre aux rideaux tirés.

Avec la collaboration de Daniel Boily.

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