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Dernière chance pour la rainette faux-grillon

Des chercheurs ont recours à la procréation assistée pour sauver la rainette faux-grillon de l’extinction en Montérégie.

La biologiste Lyne Bouthillier, munie de jumelles, scrute les eaux d'un étang.

Lyne Bouthillier, du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, dans un marais de Longueuil.

Photo : Radio-Canada

Au printemps 2021, Lyne Bouthillier a passé une centaine d’heures les pieds englués dans la boue, de l’eau jusqu’aux cuisses. Armée de jumelles et d’une épuisette, la biologiste du ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs a ratissé plusieurs marais de Longueuil à la recherche de rainettes faux-grillons. Elle a capturé 50 mâles et 17 femelles – des géniteurs qui, espère-t-elle, auront de nombreux descendants.

La biologiste collabore avec des scientifiques de l’Université Laval, de l’Université d’Ottawa, du Biodôme de Montréal et de la Sépaq, dans le cadre d’une opération sauvetage, en quelque sorte.

Au bord du gouffre

La rainette faux-grillon boréale est la plus petite et la plus menacée des grenouilles du Québec. Elle tiendrait sur une pièce de deux dollars. Dès la fonte des neiges, le mâle pousse la note pour attirer les femelles. Son chant signale l’arrivée du printemps.

Autrefois, les chorales assourdissantes des mâles se faisaient entendre du pont Jacques-Cartier jusqu’à Granby. En l'espace de 50 ou 60 ans, avec le développement urbain, il ne reste que quelques petites populations fragmentées dans le paysage, s’alarme Lyne Bouthillier.

Une femme, munie d'une épuisette, marche à travers les plantes herbacées d'un marais.

La biologiste Lyne Bouthillier tente de capturer des rainettes faux-grillons.

Photo : Radio-Canada

Pour se reproduire, la rainette faux-grillon a besoin d’étangs ou de marais peu profonds. En Montérégie, ces milieux humides ont été progressivement grugés par la construction de projets résidentiels, de centres commerciaux ou de stationnement.

La rainette est moins visible que les grands mammifères menacés comme le béluga ou le caribou, mais elle est tout aussi importante, fait valoir Lyne Bouthillier. La rainette faux-grillon se nourrit d’insectes piqueurs. Elle est la proie de ratons laveurs ou de renards. C’est un maillon de la chaîne alimentaire dans les milieux humides. Et ces milieux nous rendent de nombreux services écologiques, de la capture du carbone à la filtration des polluants.

Procréation assistée

Pour sauver les rainettes faux-grillons, les scientifiques se tournent vers une solution de dernier recours. Celles capturées par Lyne Bouthillier sont envoyées au Biodôme de Montréal, où l’on a aménagé une sorte de clinique de procréation assistée pour les grenouilles.

Dans le passé, on a essayé toutes sortes de méthodes pour amener les rainettes faux-grillons à se reproduire en captivité, raconte la Dre Emiko Wong, vétérinaire et chef de la division des collections vivantes du musée montréalais. On a tenté de recréer artificiellement les conditions qu’on retrouve dans la nature au printemps, comme le réchauffement de la température, l’allongement des heures d’ensoleillement ou la pluie. Mais toutes ces tentatives ont échoué.

C’est finalement un cocktail d’hormones concocté par le professeur Vance Trudeau, expert en endocrinologie à l’Université d’Ottawa, qui a porté fruit. Le cocktail stimule l’ovulation chez les grenouilles femelles et la libération du sperme chez les mâles.

Deux petites grenouilles sont montées l'une sur l'autre.

Le mâle s'agrippe à la femelle et féconde ses œufs au fur et à mesure qu'ils sont pondus.

Photo : Radio-Canada

Au Biodôme de Montréal, les rainettes faux-grillons capturées par Lyne Bouthillier sont pesées, puis mesurées. On injecte ensuite le cocktail d’hormones dans leur abdomen, avant de placer quelques mâles et quelques femelles dans des bacs légèrement remplis d’eau. Quelques heures après avoir reçu l’injection, les mâles se mettent à chanter pour courtiser les femelles.

Au total, 2123 têtards sont nés en captivité au Biodôme.

À la conquête d’un nouveau territoire

Au début de l’été, les grenouillettes ont été transférées au Parc national du Mont-Saint-Bruno. La Sépaq a aménagé quatre étangs dans une section du parc peu fréquentée par les visiteurs. Il a fallu cinq années de travail pour convertir d’anciens fossés agricoles en milieux adaptés aux rainettes.

En principe, dans les parcs nationaux, on laisse la nature suivre son cours et on n'intervient pas pour changer les habitats, sauf pour des espèces vulnérables ou des espèces en péril, explique Sophie Tessier, coordinatrice à la conservation au Parc national du Mont-Saint-Bruno.

Même si le parc se trouve dans l’aire de répartition historique des rainettes faux-grillons, aucune n’a jamais été répertoriée ici. Les bébés grenouilles relâchés dans les étangs vont devoir coloniser un nouveau territoire.

Plusieurs femmes se trouvent dans un marais.

Les scientifiques relâchent les bébés grenouilles au Parc national du Mont-Saint-Bruno.

Photo : Radio-Canada

Pour savoir si l’opération est un succès, il faudra attendre le printemps prochain. Les scientifiques espèrent tous entendre chanter les mâles à la fonte des neiges, mais ils affichent un optimisme prudent. Les taux de mortalité chez les bébés grenouilles sont extrêmement élevés. Par ailleurs, un printemps particulièrement chaud et sec pourrait anéantir la population.

Même si on entend chanter les rainettes dans le parc au printemps prochain, la victoire aura une pointe d’amertume. On a peut-être trouvé la recette pour recréer artificiellement cette espèce-là, mais au prix de tellement d'efforts et de budgets considérables, fait valoir Sophie Tessier. Ce serait tellement plus simple de protéger les milieux humides.

Opération sauvetage, un reportage de Dominique Forget et Vincent Laurin, à Découverte, 18 h 30

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