•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Aides en santé mentale au Nunavut : « Je me suis sentie trahie et oubliée »

Terrie Kusugak, une résidente de Rankin Inlet, tente depuis 10 ans d'accéder à des services en santé mentale.

Terry Kusugak, 27 ans, regarde à l'horizon devant la baie, à Rankin Inlet.

Terrie Kusugak, une résidente de Rankin Inlet, au Nunavut, navigue depuis 10 ans dans le système de santé du Nunavut dans l'espoir d'avoir accès à des ressources en santé mentale.

Photo : Radio-Canada / Matisse Harvey

Lorsque son diagnostic est tombé en 2014, Terrie Kusugak a poussé un soupir de soulagement : « Quand on t’apprend que tu es bipolaire, tu penses au pire, mais moi, je me suis dit [que] j’avais raison », dit la jeune femme, qui soupçonnait depuis longtemps que quelque chose n'allait pas.

La résidente de Rankin Inlet, au Nunavut, raconte qu'il a ensuite fallu 7 ans pour trouver le traitement adéquat pour son trouble bipolaire. Un parcours sinueux qui, dit-elle, est à l’image d’un système de santé défaillant.

Au cours des 10 dernières années, explique la Nunavummiuq de 27 ans, elle a fait des pieds et des mains pour accéder à des ressources de soutien en santé mentale dans sa collectivité.

Je faisais de l’anxiété, je n’étais pas capable de sortir de chez moi, raconte-t-elle. Je pouvais passer plusieurs jours sans manger ni dormir.

Comme le centre de santé de Rankin Inlet ne dispose pas de spécialistes permanents, il a fallu qu'elle attende plusieurs mois avant d’obtenir un rendez-vous auprès d’un psychiatre. Le roulement fréquent du personnel médical, majoritairement venu du Sud, l’a toutefois empêchée d’être suivie par le même spécialiste. Chaque fois que je parlais à quelqu’un, je devais toujours recommencer à expliquer mon histoire, déplore Terrie Kusugak.

Quelques mois plus tard, lorsqu’elle est enfin parvenue à revoir un psychiatre, on lui a refusé l’accès à des médicaments. Il m’a dit : "Je ne t’ai vue qu’une seule fois, il faudra que tu reviennes."

Elle a réalisé que ses chances de revoir le même spécialiste étaient minces et qu’elle était de retour à la case départ. Les années ont passé et elle se heurtait aux mêmes embûches.

Si je ne me battais pas, personne ne le faisait pour moi.

Une citation de :Terrie Kusugak, résidente de Rankin Inlet
La façade extérieure du Centre de santé de Kivalliq, à Rankin Inlet.

Le Centre de santé de Kivalliq, à Rankin Inlet, a deux infirmiers en santé mentale au sein de son personnel soignant. Un psychiatre s'y rend en moyenne deux à trois fois par année.

Photo : Radio-Canada / Matisse Harvey

Ressources du Sud

En 2019, Terrie Kusugak était à bout de souffle. Sa santé mentale s’était détériorée : Je n’avais jamais autant touché le fond, dit-elle. C’est quand j’ai franchi un point de non-retour que l’hôpital a fini par me croire.

Le personnel médical de Rankin Inlet a alors accepté de la transférer au Centre de santé mentale de Selkirk, dans le sud du Manitoba. Quand je suis arrivée, j’étais stupéfaite de constater tous les services auxquels j’avais accès : une infirmière, une infirmière en santé mentale, un médecin et un psychiatre.

J’ai reçu plus de soins durant mes deux semaines à Selkirk que j’en avais reçu au cours des cinq dernières années [au Nunavut], poursuit-elle.

Ce séjour lui a enfin permis de sortir la tête hors de l’eau, mais l'a laissée amère. En plus de se sentir loin de sa famille, Terrie Kusugak se sentait coupable de bénéficier de services du Sud qui sont peu accessibles à la majorité des Nunavummiut. Elle avait aussi conscience qu’elle n’aurait plus accès à ce soutien à son retour au Nunavut.

Un stéthoscope sur la poitrine d'une femme qui porte un uniforme violet.

Les résidents de la région de Kivalliq sont généralement transférés dans des centres de santé du Manitoba lorsqu'ils doivent avoir recours à des soins de santé spécialisés.

Photo :  CBC

S’attaquer aux déterminants sociaux de la santé

La présidente de l’organisme territorial inuit Nunavut Tunngavik Inc., Aluki Kotierk, croit que des Nunavummiut des quatre coins du territoire ont un parcours similaire à celui de Terrie Kusugak. Il ne fait aucun doute que nous manquons de ressources, soutient-elle. C’est un problème dont nous parlons depuis des années.

Les traumatismes intergénérationnels, conjugués aux vagues de suicides qui traversent des communautés ces dernières années, renforcent, selon elle, les besoins du territoire en matière de santé mentale.

Avec un taux de suicide environ 10 fois supérieur à la moyenne canadienne, le Nunavut arrive en tête des provinces et territoires au pays qui comptent le plus de suicides annuels. En date du 23 août 2021, le Bureau du coroner du Nunavut avait recensé 26 suicides depuis le début de l’année.

Aluki Kotierk assise à son bureau.

« Les suicides sont une crise au territoire, et ce, depuis beaucoup trop longtemps », soutient Aluki Kotierk.

Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Il n’y a pas de solution miracle, affirme Aluki Kotierk. Il faut, dit-elle, s’attaquer aux déterminants sociaux de la santé qui font défaut au territoire, notamment la sécurité alimentaire, le logement et la transmission culturelle. Elle aimerait aussi qu'il y ait davantage de financement pour soutenir la formation de Nunavummiut au sein de professions médicales.

Des services dans chaque collectivité, dit le territoire

Camilla Sehti est la directrice intérimaire du territoire en santé mentale et en toxicomanie. Elle reconnaît qu’il reste du travail à faire, mais elle assure que le gouvernement territorial travaille activement à soutenir les résidents de toutes les communautés à l’extérieur de la capitale.

Elle affirme que chaque collectivité dispose d’au moins un infirmier en santé mentale, chargé notamment de mener des évaluations de risques de suicide et d’assurer des suivis de la prise de médicaments. Il est très rare que des communautés ne disposent pas de services en santé mentale, dit-elle.

Camilla Sehti sourit à l'extérieur, devant des buissons.

Camilla Sehti, directrice intérimaire en santé mentale et en toxicomanie pour le gouvernement du Nunavut.

Photo : Radio-Canada / Matisse Harvey

En revanche, elle admet que la crise sanitaire a récemment complexifié la situation. En raison de la COVID-19 et du manque de personnel soignant à l’échelle du pays, nous constatons un manque d’infirmiers, concède-t-elle.

Elle ajoute que, avant d’exercer au territoire, tous les infirmiers doivent suivre une formation de deux semaines pour comprendre les services, [apprendre] à travailler dans des communautés isolées et les éléments à prendre en considération.

Terrie Kusugak croit tout de même que le système de santé se porterait mieux s’il y avait plus de travailleurs inuit dans ses rangs. C’est difficile de passer tout son temps à donner du contexte à quelqu’un, soutient-elle.

Elle espère que les élections fédérales seront, une fois pour toutes, porteuses de changement.

Quelle place pour la santé mentale dans la campagne électorale?

Radio-Canada a demandé aux candidates du Parti libéral, du Nouveau Parti démocratique (NPD) et du Parti conservateur quelles étaient leurs trois priorités en matière de santé mentale au Nunavut. Voici leurs réponses :

Pat Angnakak, candidate du Parti libéral

  • Étendre les services du futur centre de rétablissement d’Iqaluit aux autres communautés du Nunavut;

  • Augmenter le financement pour répondre aux traumatismes intergénérationnels;

  • Faciliter l’accès à des services psychologiques virtuels.

Lori Idlout, candidate du NPD

  • Accroître le financement destiné à des programmes communautaires autochtones;

  • Donner un meilleur accès à des ressources en santé mentale et en traitement des dépendances;

  • Mettre en place un plan d’action en prévention du suicide.

Laura Mackenzie, candidate du Parti conservateur

  • Encourager la création de plus de thérapies fondées sur les traumatismes;

  • Élaborer une stratégie sur le logement;

  • Augmenter les déductions fédérales pour les habitants de régions éloignées et élargir le programme Nutrition Nord.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !