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Le « mystère Québec », élément clé de l’élection fédérale?

Infographie montrant une loupe posée au-dessus d'une représentation du château Frontenac.

Le « mystère Québec » aura-t-il une influence sur le résultat de l'élection fédérale? Radio-Canada en a discuté avec un historien et un politologue.

Photo : Radio-Canada

D’un scrutin à l’autre, le comportement singulier des électeurs de la grande région de Québec interpelle, voire fascine, les sondeurs, analystes et autres observateurs de la scène politique, à tel point que l’expression « mystère Québec » s’est imposée dans le langage populaire. Mais ce soi-disant mystère existe-t-il vraiment et, si oui, les partis fédéraux peuvent-ils prétendre en détenir la clé et espérer faire des gains dans le cadre de la présente campagne? Pour tenter d’y voir plus clair, Radio-Canada s’est entretenue avec deux experts de la politique québécoise et canadienne.

Selon Jean-François Daoust, professeur de science politique à l’Université d’Édimbourg, les électeurs de Québec et de ses environs se démarquent bel et bien du reste de la province lorsque vient le temps d’élire un parti et l’un de ses représentants.

Empiriquement parlant, oui, il y a certainement une distinction dans la région de Québec au sens où elle tend à voter un peu plus à droite au fédéral et au provincial par rapport à d’autres régions, explique le politologue en entrevue à Radio-Canada.

Vue aérienne de la Grande-Allée, à Québec, lors du Festival d'été, en 2018.

Les électeurs de Québec et de ses environs tendent à voter plus à droite que ceux du reste de la province (archives).

Photo : Radio-Canada / Alice Chiche

En étudiant les résultats de sondages électoraux, Jean-François Daoust a constaté que les résidents de la Vieille Capitale tanguaient à droite sur certains enjeux économiques, notamment la redistribution des richesses, et moraux, tels que la loi de la marijuana et l’adoption d’un enfant par des conjoints de même sexe.

Un écart à relativiser

Le professeur précise toutefois que cet écart est relativement modeste. À titre d’exemple, sur la question de la redistribution des richesses, la spécificité de Québec s’exprime par une différence de 7 à 9 points de pourcentage dans les enquêtes d’opinion par rapport aux autres régions.

Il y a une distinction empirique indéniable […] L’écart est là, il existe, mais il ne doit pas être exagéré non plus.

Une citation de :Jean-François Daoust, politologue

Dans la présente campagne, cette particularité pourrait favoriser, dans une certaine mesure, le Parti conservateur du Canada (PCC), qui tentera de se démarquer des libéraux et des dépenses importantes qu’ils ont effectuées pour lutter contre la pandémie, croit le politologue.

On peut penser [que les conservateurs] vont y aller avec des messages assez forts au niveau de la responsabilité fiscale, [de l’importance de ne pas] trop faire de déficits, d’agir en bon père de famille entre guillemets, qui est d’ailleurs probablement une image qui résonnerait plus fortement chez des électeurs conservateurs, souligne M. Daoust.

Erin O’Toole et Justin Trudeau au débat des chefs.

Le discours du chef conservateur Erin O’Toole (à gauche), qui prône une réduction des déficits, risque d’interpeller une partie de l’électorat de Québec, selon Jean-François Daoust (archives).

Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

Si la singularité des électeurs de Québec semble faire consensus, les facteurs permettant d’expliquer le phénomène continuent de faire débat.

C’est ça, la source du mystère

Jean-François Daoust mentionne que, contrairement à ce que l’on pourrait croire, les caractéristiques sociodémographiques de la région de Québec, qu’il s’agisse de la moyenne d’âge ou du niveau de scolarité de ses habitants, ne permettent pas d’expliquer pourquoi son comportement politique diffère de celui des autres régions.

Prenons l’exemple d’une femme de 45 ans [détentrice d’un diplôme d’études collégiales], le simple fait qu’elle soit dans la ville de Québec altère ses probabilités de voter pour un parti de droite à la hausse [par rapport à une personne d’une autre région] avec exactement les mêmes caractéristiques sociodémographiques [...] et c’est ça qui est la source du mystère de Québec et qu’on n’arrive pas à expliquer pour l’instant, précise le politologue.

Une personne fumant un joint.

Les électeurs de la région de Québec se positionnent un peu plus à droite de l’échiquier politique par rapport à certains enjeux moraux tels que la loi de la marijuana (archives).

Photo : La Presse canadienne / DARRYL DYCK

Il fait d’ailleurs remarquer que malgré leur penchant légèrement plus marqué pour les partis de droite, les électeurs de Québec ont sensiblement les mêmes priorités que ceux des autres régions.

Quand on demande aux gens quelles sont leurs priorités, il n’y a pas vraiment de différence. Ils ne pensent pas moins à l’environnement et ils ne pensent pas plus aux questions économiques.

Une citation de :Jean-François Daoust, politologue

Pas tant un mystère qu’une spécificité

Pour Martin Pâquet, professeur d’histoire à l’Université Laval spécialisé en politique québécoise et canadienne de 1792 à nos jours, le comportement des électeurs de Québec ne relève pas tant du mystère que de multiples divisions héritées du passé distinct de la région.

Le mystère, pour moi, ce n’est pas vraiment un mystère. C’est le reflet d’une réalité qui existe à Québec, des rapports de force qui sont présents, le fait que ça soit une ville de pouvoir axé sur le pouvoir civil, le pouvoir religieux, le pouvoir militaire, une ville qui est très sensible à la loi et l’ordre, mais en même temps, qui est divisée, avec de multiples fractures comme Haute-Ville–Basse-Ville, fonctionnaires-ouvriers, gens de la ville-gens des banlieues, explique l’historien.

Une rue de la Haute-Ville de Québec vue à partir d’une rue de la Basse-Ville.

Les nombreuses divisions qu’on retrouve à Québec, notamment entre la Haute-Ville et la Basse-Ville, permettent de comprendre le comportement de ses électeurs, soutient Martin Pâquet (archives).

Photo : Radio-Canada / Daniel Coulombe

La distinction des électeurs de la capitale ne date pas d’hier. Bien avant l’apparition de l’expression mystère Québec, la spécificité de ses habitants était reconnue, note M. Pâquet. C’était déjà le cas, entre autres, au début du XXe siècle.

À cette époque, on va parler des gens de Québec. Ça sous-entend une conception de la politique, une conception du lien politique qui est un peu différente de ce qu’on retrouve ailleurs au Québec et au Canada.

Une citation de :Martin Pâquet, historien

Il ajoute qu’historiquement, les partis et les politiciens qui ont obtenu du succès auprès des électeurs de Québec, tous ordres de gouvernement confondus, sont ceux ont été capables de comprendre l’histoire particulière de la région, de capter ses divisions et de créer des alliances parmi des groupes diversifiés.

Transcender les divisions

Martin Pâquet cite en exemple le pragmatisme du maire sortant de Québec, Régis Labeaume, qui, en plus d’avoir séduit une majorité d’électeurs des villes fusionnées, est parvenu à créer des liens avec la communauté artistique et culturelle du quartier Saint-Roch.

Vous avez des groupes qui sont différents et qui ne poursuivent pas les mêmes intérêts, et ça, c’est la force de Régis Labeaume. C’est d’avoir été capable de transcender les divisions qui existaient en 2001 au moment de la fusion, divisions qui étaient particulièrement fortes, pour créer un sentiment d’appartenance à la ville, analyse le professeur d’histoire.

Le maire de Québec, Régis Labeaume.

Martin Pâquet affirme que la longévité politique du maire Régis Labeaume s’explique en partie par sa capacité à avoir créé des alliances avec des groupes aux intérêts divergents (archives).

Photo : Radio-Canada / Carl Boivin

La clé du succès pour réaliser des gains à Québec repose également sur la capacité des partis à suivre les tendances de la population.

Les gens de la ville de Québec votent en premier, je vous dirais, pour des questions qui les concernent directement. Ça, c’est un élément qui joue pour beaucoup. S’ils se sentent moins concernés par tel enjeu politique, ils ont tendance à s’en délaisser puis à s’intéresser vraiment à des questions très locales, pointe Martin Pâquet.

Un vote influencé par l’automobile

Autre élément à considérer : l’importance de l’automobile sur les choix des électeurs, en particulier ceux qui résident dans la couronne nord de Québec et sur la Rive-Sud du Saint-Laurent.

Comme l’a démontré l’urbaniste Jane Jacobs, l’historien explique que l’automobile, en accélérant le développement des banlieues, a favorisé l’apparition d’un mode de vie fondé sur l’individualisme.

À Québec, les grands projets autoroutiers des années 60 ont contribué à ce phénomène. Les électeurs vivant à l’extérieur du centre-ville ont eu tendance à voter stratégiquement pour des partis qui leur promettaient des services correspondant à leurs besoins immédiats : sécurité, accès aux centres d’achat, déneigement des routes, enlèvement des ordures, etc.

Lorsqu’on promettait l’amélioration des moyens de transport, bien ça [pouvait se traduire] par un vote stratégique pour faire un gain [et] avoir une amélioration de sa condition de vie, pour avoir accès plus rapidement, par exemple, à son travail ou à son domicile, illustre Martin Pâquet.

Des voitures circulent sur l'autoroute Laurentienne, à Québec.

Le développement de l’automobile a contribué à l’apparition d’un mode de vie davantage fondé sur l’individualisme dans les banlieues de Québec (archives).

Photo : Radio-Canada / ICI Radio-Canada

Cet élément n’est peut-être pas étranger aux positions du Parti conservateur et du Bloc québécois à l’égard du projet de troisième lien. Les conservateurs se sont engagés à répondre favorablement à la demande du gouvernement Legault, qui souhaite que le fédéral assume 40 % des coûts de construction du tunnel Québec-Lévis.

De son côté, sans aller jusqu’à prendre un tel engagement, le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, a vanté les vertus écologiques du troisième lien. Une déclaration qui a quelque peu surpris venant d’un ancien ministre de l’Environnement et du chef d’un parti davantage porté sur le développement du transport en commun que sur les projets autoroutiers.

Si la sortie de M. Blanchet est susceptible de lui valoir des appuis dans les circonscriptions en périphérie, elle pourrait toutefois, croit Martin Pâquet, rendre plus difficile la réélection de la députée Julie Vignola dans la circonscription de Beauport–Limoilou, qui englobe une partie du centre-ville de Québec, où le troisième lien est loin de faire l’unanimité.

Dans le secteur de l’arrondissement La Cité–Limoilou, ce n’est pas du tout populaire, parce que le troisième lien, on pense qu’il va sortir par là, alors c’est un élément qui va jouer contre le Bloc québécois.

Une citation de :Martin Pâquet, historien

Libertés individuelles et lutte contre la pandémie

L’individualisme d’une partie de l’électorat de Québec ne se limite pas uniquement aux enjeux liés au transport. Jean-François Daoust mentionne qu’étant plus portés sur la droite, les électeurs de Québec risquent d’être plus réceptifs aux discours portant sur les libertés individuelles, mises à mal depuis le début de la pandémie par les nombreuses restrictions imposées au nom de la sécurité sanitaire.

Selon le professeur à l’Université d’Édimbourg, la question n’est pas tant de savoir si les électeurs de Québec sont interpellés par l’enjeu des libertés individuelles en temps de pandémie, mais plutôt s’ils le sont davantage que les électeurs des autres régions.

Maxime Bernier accorde une entrevue à Radio-Canada  à l'extérieur, en été.

Le chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier, a placé la protection des libertés individuelles et des droits fondamentaux, menacés selon lui par les mesures sanitaires, au centre de sa campagne électorale (archives).

Photo : Radio-Canada / Guillaume Croteau-Langevin

Là encore, il s’agit d’un thème de prédilection pour les conservateurs, qui ne sont cependant pas les seuls à miser sur ce créneau. Le Parti populaire du Canada (PPC) et son chef, Maxime Bernier, en ont fait leur principal cheval de bataille.

La formation de droite pourrait d’ailleurs brouiller les cartes dans certaines circonscriptions de la grande région de Québec où la lutte s’annonce serrée. C’est le cas, entre autres, dans la circonscription de Beauce, que M. Bernier tente de ravir aux conservateurs, ainsi que dans celles de Beauport–Limoilou et de Beauport–Côte-de-Beaupré–Île d'Orléans–Charlevoix, toutes deux représentées par le Bloc québécois.

On peut penser que dans ces trois circonscriptions-là, ça pourrait jouer, où les conservateurs pourraient mordre la poussière, notamment parce qu’ils n’ont pas su rallier assez d’électeurs du PPC et d’autres électeurs, prédit Jean-François Daoust.


À l’instar des 27 millions de Canadiens inscrits au Registre national des électeurs, les citoyens de Québec seront appelés à élire leurs représentants lors du scrutin du 20 septembre. Reste à voir s’ils réussiront, une fois de plus, à se démarquer des électeurs des autres régions du Québec.

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