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Des aspirants enseignants voient leurs espoirs déçus

Des dizaines d’étudiants qui suivaient des cours depuis des mois en pensant être admis à une nouvelle maîtrise qualifiante en enseignement de l’Université de Montréal ont vu leur candidature être refusée à leur grand désarroi.

Une jeune femme fixe la caméra d'un air triste.

Maude Giguère ne comprend pas pourquoi elle ne fait pas partie de la première cohorte de la nouvelle maîtrise qualifiante en enseignement de l'Université de Montréal. Elle estime avoir été victime d'une erreur administrative qui, espère-t-elle, sera corrigée rapidement.

Photo : Radio-Canada / Fannie Bussières McNicoll

« D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu travailler avec des enfants. Ça me colle à la peau! » Maude Giguère pense à une réorientation pour devenir enseignante au primaire depuis des années, mais avec deux jeunes enfants et un emploi à temps plein, le baccalauréat traditionnel n’était pas pour elle.

À l’automne 2019, elle entend parler d’un projet de maîtrise, avec des cours offerts le soir et la fin de semaine, un programme élaboré par l’Université de Montréal. L’idée est de contrer la pénurie d’enseignants qui perdure en offrant d’autres options pour obtenir un brevet d’enseignement au préscolaire et au primaire.

Même si elle ne sait pas quand la maîtrise sera approuvée par le ministère de l’Éducation, elle s’inscrit comme des dizaines d’autres à des cours comme étudiante libre au deuxième cycle, des cours qui, leur promet-on, leur seront crédités lorsqu’ils commenceront la maîtrise.

La maîtrise dite qualifiante, puisqu’elle mène à l’obtention d’un brevet d’enseignement, reçoit le sceau gouvernemental en mars 2021, au moment où Maude a terminé quatre cours. Très confiante, elle dépose son dossier le mois suivant. Au début d'août, à peine quelques semaines avant la rentrée, elle reçoit une réponse négative.

C’est la douche froide. Sans préciser le motif de son refus, l’avis de décision ne fait que mentionner qu'une analyse comparative des dossiers a été faite et que le nombre de demandes d’admission dépasse la capacité d'accueil.

J’ai tout fait dans les deux dernières années pour insérer une maîtrise dans mon scénario de vie. Et puis, on me refuse alors que j’étais convaincue que je serais tout naturellement admise. C’est extrêmement décevant!

Une citation de Maude Giguère, candidate refusée à la nouvelle maîtrise qualifiante en enseignement préscolaire et primaire de l’Université de Montréal

Insatisfaite de la réponse reçue, Maude demande des explications. On lui indique alors que son dossier est incomplet, qu’il lui manque une donnée importante : sa moyenne générale au baccalauréat.

Elle tente d’expliquer qu’ayant obtenu une équivalence de bac après une formation au Conservatoire d’art dramatique de Montréal, une telle note n’existe pas à son dossier. Bien qu’elle fournisse illico tous ses relevés de notes, rien n’y fait, on refuse de l’inclure dans la cohorte et on lui recommande de retenter sa chance l’année suivante, à son grand désarroi.

La jeune mère de famille se sent flouée et utilisée. Pendant deux ans, alors que l’Université bâtissait son programme, nous avons en quelque sorte testé ces cours. Ça me faisait plaisir de le faire! Mais de me faire balayer du revers de la main par la suite, c’est très frustrant, explique-t-elle, amère.

De nombreux espoirs déçus

Radio-Canada a parlé avec sept candidats à la maîtrise qui ont fini avec succès un ou plusieurs cours comme étudiants libres en pensant être sélectionnés à la maîtrise et qui ont pourtant été refusés.

La majorité d’entre eux indiquent que leur dossier a été rejeté parce que leur moyenne cumulative à leur baccalauréat était trop faible.

Certains, comme Esma Khelifa, ont été estomaqués d’entendre cette justification. La femme dans la quarantaine était convaincue que ses très bonnes notes obtenues récemment à son DESS (diplôme d’études supérieures spécialisées) auraient préséance sur celles, plus moyennes, de son baccalauréat du début des années 2000 en Tunisie.

On ne m’a jamais parlé des critères d’admissibilité à la maîtrise. On ne m’avait jamais dit qu’il y avait une possibilité qu’on ne m’accepte pas. Si j’avais su qu’on ne se baserait que sur ma moyenne au bac, je ne me serais jamais inscrite, lance avec colère celle qui a décidé d’abandonner une maîtrise contingentée à HEC Montréal pour donner une chance à cette maîtrise qualifiante.

Je me sens trahie! Je n’ai pas d’argent ou de temps à perdre! Si j’avais eu l’ombre d’un doute que je ne serais pas acceptée, je ne me serais jamais inscrite à ces cours!

Une citation de Esma Khelifa candidate refusée à la nouvelle maîtrise qualifiante en enseignement préscolaire et primaire de l’Université de Montréal
Une femme portant des lunettes et une camisole pose à l'extérieur et regarde l'objectif.

Véronique Leduc fait partie de ceux qui ont porté plainte auprès de l'ombudsman de l'Université de Montréal pour contester le refus de sa candidature à la maîtrise qualifiante en enseignement.

Photo : Gracieuseté de Véronique Leduc

Véronique Leduc, de son côté, ne comprend pas pourquoi son expérience de travail de plusieurs années dans le milieu scolaire n’a pas été du tout prise en compte.

Ça fait cinq ans que je travaille comme enseignante non qualifiée dans une école primaire, confie-t-elle. Je veux "normaliser" ma situation et, surtout, aller chercher les outils en pédagogie qui vont me permettre d’être la meilleure enseignante possible. Mais on me met des bâtons dans les roues!

Le manque de clarté dans les communications de l’Université dénoncé

Tous les candidats rejetés qui ont parlé à Radio-Canada estiment qu’ils ont été victimes d’un manque de clarté dans le message communiqué par l’Université de Montréal depuis 2019.

Et ils ne sont pas les seuls à le dire. L’ombudsman de l’Université, Caroline Roy, confirme qu’une trentaine d’étudiants l’ont interpellée cet été pour se pencher sur le refus de leur candidature par la Faculté de l’éducation.

Dans un courriel envoyé aux plaignants qui détaille les tenants et aboutissants de son enquête et dont Radio-Canada a obtenu copie, l’ombudsman indique que des communications écrites et orales faites par la Faculté indiquaient que la première cohorte serait formée exclusivement des étudiants libres déjà inscrits et que le programme serait offert aux personnes ayant de l’expérience au sein du réseau de l’éducation.

L’absence de critères de sélection pour l’admission à la maîtrise qualifiante dès la mise en place des cours aux études libres au trimestre d’automne 2019 a contribué à la confusion du message véhiculé, écrit Caroline Roy. Je suis d’avis que l’incohérence du message véhiculé dès 2019 auprès des étudiants libres a créé des attentes auprès de ces derniers, écrit-elle, sans pourtant conclure à de la mauvaise foi de la part des responsables du programme.

Il aurait été important de demeurer vigilant quant aux informations transmises aux étudiants et de s’assurer de mettre en évidence les nouvelles exigences qui étaient imposées en cours de route. En effet, les étudiants auraient été ainsi en mesure de prendre une décision libre et éclairée afin de déterminer s’ils devaient ou non poursuivre les cours aux études libres, sachant qu’ils pourraient ne pas être admis à la maîtrise.

Une citation de extrait des conclusions de l’enquête de l'ombudsman de l’Université de Montréal concernant le processus d’admission au programme

À l’issue de son analyse, l’ombudsman de l’Université de Montréal a recommandé qu’une réévaluation exceptionnelle des dossiers de refus soit faite. Une quarantaine de dossiers ont été réévalués, cette fois en prenant en compte les notes obtenues aux cours aux études libres récemment terminés. Cet exercice a permis à une vingtaine d’étudiants libres d’intégrer le programme auquel ils avaient initialement été refusés.

Une révision qui ne semble pas avoir changé la situation notamment pour Maude Giguère, à sa grande déception.

On m’a fait de belles promesses et on m’a oubliée. J’ai un bel avenir en enseignement, j’y crois. C’est dommage qu’on ne me laisse pas ma place.

Une citation de Maude Giguère, candidate refusée à la nouvelle maîtrise qualifiante en enseignement préscolaire et primaire de l’Université de Montréal

Un programme victime de son succès, selon l’Université de Montréal

La doyenne de la Faculté de l’éducation de l’Université de Montréal, Pascale Lefrançois, explique que 940 candidatures ont été soumises au printemps pour la nouvelle maîtrise qualifiante. C’est un succès inespéré, dit-elle. On ne pensait pas susciter autant d’engouement. Ça confirme qu’on répond vraiment à un besoin.

La Faculté prévoyait à l’origine accepter 120 étudiants dans la première cohorte. Deux tiers de ceux-ci devaient être de nouveaux étudiants et le tiers restant de la cohorte devait être composé d’étudiants libres pour respecter une sorte d’engagement moral envers les personnes qui ont commencé le programme, explique Mme Lefrançois.

Devant l’engouement suscité, la Faculté décide d'accepter 225 étudiants à la maîtrise, ce qui double le nombre de futurs enseignants en formation, souligne Mme Lefrançois. De ce nombre, 80 avaient entamé leur parcours comme étudiants libres.

Lorsqu’on a vu le nombre élevé de demandes, on était heureux de voir le succès que le programme a remporté, mais on comprenait qu’on allait faire beaucoup de déçus, ajoute-t-elle.

Elle dit avoir beaucoup d’empathie pour ceux qui, selon elle, ont mal compris les règles, mais refuse de dire que l’Université leur avait fait des promesses ou qu’elle a manqué de clarté dans ses communications avec les étudiants.

Une femme souriante dans un corridor d'université

La doyenne Pascale Lefrançois se réjouit de désormais offrir un nouveau parcours à ceux qui désirent devenir enseignants qualifiés, une option qui permet une conciliation plus facile entre le travail et les études.

Photo : Radio-Canada / Fannie Bussières McNicoll

On pensait qu’on leur communiquait un message clair. Je regrette qu’il ait été mal compris [...], mais nous, on a essayé d’être clairs, cohérents et constants dans nos communications.

Une citation de Pascale Lefrançois, doyenne de la Faculté de l’éducation de l’Université de Montréal

Elle précise d’ailleurs qu’un document envoyé aux étudiants libres à l’été 2020 stipulait noir sur blanc que tous les étudiants libres n’étaient pas admis automatiquement à la maîtrise et que les critères d’admissibilité s’appliqueraient à eux s’ils décident de déposer une demande.

Le document de type foire aux questions stipule par ailleurs qu’une moyenne cumulative de 3,0 (B) sur 4,3 au baccalauréat fait partie des critères d’admissibilité à la maîtrise qualifiante.

Davantage de programmes similaires pour contrer la pénurie?

C’est rare de dire ça, mais dans ce cas-ci, je souhaite qu’on ait de la compétition, confie Mme Lefrançois en souriant. Moi, je souhaiterais que d’autres programmes similaires s’offrent dans d’autres universités pour qu’on puisse tous ensemble répondre à la demande, dit-elle, avant de conclure plus sérieusement On est fier de faire notre part cette année, mais on ne peut pas fournir à la demande seuls.

Le programme de l’Université de Montréal est le seul pour le moment à offrir une maîtrise qualifiante qui mène à un brevet d’enseignement au préscolaire et au primaire.

Toutefois, l’UQAM a lancé de son côté un baccalauréat à temps partiel en 2020, qui est déjà très populaire, confirme le vice-doyen aux études de la Faculté des sciences de l’éducation Henri Boudreault. On sent un engouement pour ces parcours alternatifs, dit-il C’est pour ça que, de notre côté, on a travaillé sur l’accessibilité et la flexibilité de la formation, à savoir offrir des cours les soirs, la fin de semaine, à distance.

Il ne faut toutefois pas oublier, rappelle-t-il, que la reconnaissance et la valorisation des enseignants ainsi que des conditions de travail intéressantes permettront d’assurer la rétention du personnel enseignant, une autre clé pour contrer la pénurie actuelle, selon lui.

Le cabinet du ministre de l’Éducation Jean-François Roberge, de son côté, se réjouit de l’engouement suscité par ces nouveaux programmes.

Est-ce qu’on en veut d’autres [des projets comme ceux-ci]? Certainement! Il y a clairement un intérêt pour ce genre de programme et pour la profession enseignante et nous allons tout mettre en œuvre pour impliquer les personnes qui ont démontré un intérêt.

Une citation de cabinet du ministre de l’Éducation du Québec, Jean-François Roberge

Le cabinet du ministre rappelle que le gouvernement a mis en place d’autres mesures pour attirer de nouveaux enseignants, pour contrer l’exode en cours et pour combler à court terme le manque de main-d'œuvre.

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