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Les questions identitaires et autochtones enflamment le débat des chefs en français

Erin O’Toole, Justin Trudeau, Annamie Paul, Jagmeet Singh et Yves-François Blanchet au Musée canadien de l’histoire à Gatineau

Erin O’Toole, Justin Trudeau, Annamie Paul, Jagmeet Singh et Yves-François Blanchet étaient réunis mercredi soir pour un débat des chefs des élections fédérales 2021.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Si le débat des chefs en français a permis aux leaders fédéraux de réaffirmer où ils se situent en matière de vaccination obligatoire et de lutte contre les changements climatiques, des thèmes largement abordés depuis le déclenchement des élections, c’est sur le terrain de l’identité que les esprits se sont le plus échauffés, mercredi soir.

En campagne depuis 25 jours, les chefs des cinq partis représentés aux Communes – Justin Trudeau (Parti libéral), Erin O’Toole (Parti conservateur), Yves-François Blanchet (Bloc québécois), Jagmeet Singh (Nouveau Parti démocratique) et Annamie Paul (Parti vert) – savaient déjà qu’ils seraient amenés à défendre leur plan pour relancer l’économie après la crise sanitaire et, surtout, ne pas répéter les erreurs commises pendant la pandémie.

Prêt à répondre de sa décision de déclencher des élections en pleine quatrième vague de COVID-19, où il fait front seul contre les autres partis, Justin Trudeau a toutefois fini par dévier de sa rhétorique habituelle en fin de débat, piqué au vif par une remarque d'Yves-François Blanchet.

Ce dernier aura eu raison de la patience du chef libéral, qui a haussé le ton pour rappeler qu’il était lui aussi un fier Québécois.

Appelé à expliquer pourquoi il n’avait pas adopté une posture plus ferme sur la question des 5000 livres brûlés par une commission scolaire de l’Ontario au nom de la réconciliation, M. Trudeau a rappelé qu’il avait d’ores et déjà jugé le geste inacceptable.

Justin Trudeau s'exprime au débat des chefs.

Justin Trudeau, chef du Parti libéral du Canada

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

C’est que ce dossier est délicat, à en croire le chef du PLC. Derrière cette démarche se trouve la coprésidente de la Commission des peuples autochtones du Parti libéral du Canada, Suzy Kies, qui a accompagné le conseil scolaire à titre de gardienne du savoir autochtone.

Or, Mme Kies n’est pas Autochtone, a découvert Radio-Canada. Tout juste avant le débat, la principale intéressée a démissionné de son poste pour éviter de nuire à la campagne de M. Trudeau.

Interpellé sur le sujet, le chef libéral a jugé lors du débat qu’il fallait faire preuve de prudence avant de remettre en question l’appartenance d’une personne à une communauté autochtone.

Il faut laisser beaucoup d’espace à l’identité personnelle. Je ne suis pas en train de défendre le geste, mais je veux que tout le monde fasse attention, a-t-il expliqué. Nous n’allons pas dire aux peuples autochtones comment ils doivent se sentir et trouver cet équilibre est important.

Une déclaration qui n’a pas manqué d’attirer l’attention du chef du Bloc québécois. Mais s’il ne faut pas dire aux nations quoi faire ou quoi penser, pourquoi dit-il [Trudeau] à la nation québécoise quoi faire et quoi penser? a-t-il demandé.

Parce que je suis Québécois, M. Blanchet, un fait que vous oubliez constamment : que je suis fier Québécois, que j’ai toujours été Québécois, que je serai toujours Québécois, et je suis là, avec mon mot à dire.

Une citation de :Justin Trudeau, chef du Parti libéral

Vous n’avez pas l’unanimité sur le Québec. On est plusieurs à représenter le Québec à la Chambre des communes, a-t-il ajouté. Plus précisément, 78 députés québécois siègent au Parlement.

M. Blanchet a eu l’occasion de répondre lors de la mêlée de presse qui a suivi le débat.

Il y a une institution qui parle au nom des Québécois, a-t-il rappelé. Ça s’appelle l’Assemblée nationale du Québec. Il y a là 125 élus qui, dans un grand nombre de cas, ont adopté à l'unanimité des propositions ou des motions allant totalement à l’encontre des positions de M. Trudeau.

Ça fait qu’on peut bien déchirer trois chemises dans un débat et crier : "Je suis Québécois! Je suis Québécois! Je suis Québécois!"... C’est comme quelqu’un qui se fait ramasser et qui crie : "Je suis innocent! Je suis innocent! Je suis innocent!" Ça ne prouve pas grand-chose.

Une citation de :Yves-François Blanchet, chef du Bloc québécois

Reconnaître les langues autochtones

Le thème intitulé les Autochtones, l’identité et la culture a également été l’occasion pour les cinq chefs de se positionner sur la reconnaissance des langues autochtones comme langues officielles au Canada.

Quatre d’entre eux – Justin Trudeau, Yves-François Blanchet, Jagmeet Singh et Annamie Paul – se sont dits d’accord pour ajouter ces langues à l’anglais et au français, qui constituent actuellement les deux seules langues officielles du pays.

Jagmeet Singh et Yves-François Blanchet au débat des chefs.

Jagmeet Singh et Yves-François Blanchet

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Le chef libéral et premier ministre sortant a même fait valoir que la nomination comme gouverneure générale de Mary Simon – qui parle l'inuktitut, mais pas le français – constituait en soi le signe que son parti souhaitait valoriser les langues autochtones.

M. O’Toole, pour sa part, n’est pas allé aussi loin. Il a estimé que le gouvernement canadien avait le devoir de livrer des services spécifiques en langues traditionnelles et autochtones sans pour autant faire de celles-ci des langues officielles.

Selon Statistique Canada, plus de 70 langues autochtones ont été déclarées dans le recensement de 2016. Ces langues peuvent être réparties en 12 familles linguistiques : les langues algonquiennes, les langues inuit, les langues athabascanes, les langues siouennes, les langues salishennes, les langues tsimshennes, les langues wakashanes, les langues iroquoiennes, le mitchif, le tlingit, le kutenai et le haïda.

Le chef bloquiste a été relancé sur le sujet lors de la mêlée de presse qui a suivi le débat. À quoi ressemblerait le Canada avec autant de langues officielles? lui a demandé un reporter.

Chacune des langues autochtones mérite assurément une forme de reconnaissance, a-t-il reconnu. Je ne crois pas que le Parlement fédéral puisse ou doive demain matin avoir [des débats] en traduction simultanée dans chacune des langues du territoire. Je ne pense pas ça. Mais entre ça, qui est un extrême, ou continuer à regarder les langues autochtones s’étioler, s’effriter comme peau de chagrin, parce qu’elles ne sont ni reconnues ni suffisamment soutenues pour qu’elles soient parlées [...] je pense qu’il y a des gestes à poser.

Pour le reste, ce sera aux premiers peuples eux-mêmes [à] formuler des demandes par rapport à comment ils souhaitent que les langues soient reconnues, mises en valeur.

Campagne électorale : le débat des chefs

Trudeau sermonne la « meute » des antivaccins

Justin Trudeau est par ailleurs reparti à l'offensive au sujet de la vaccination, mercredi soir.

Le chef libéral, qui a adopté la ligne dure envers les manifestants opposés aux mesures sanitaires et au vaccin contre la COVID-19, a décrit la question de la vaccination obligatoire comme un faux débat, allant même jusqu'à qualifier les protestataires de meute.

Selon M. Trudeau, il est impératif d’écouter ce que nous dit la science, soit de se faire vacciner, pour s’assurer de mettre fin à la crise sanitaire.

Il faut faire la distinction entre cette meute qui est en train de manifester et ceux qui, pour des raisons personnelles, ne peuvent pas le faire.

Une citation de :Justin Trudeau

Il faut les informer, mais aussi démontrer que c’est dans leur intérêt de se faire vacciner, a-t-il ajouté.

Plusieurs observateurs et journalistes ont récemment soulevé que le changement de ton du chef du Parti libéral à l’endroit des manifestants – qui ont perturbé des événements de sa campagne – pourrait renforcer la division entre les partisans du vaccin et ceux qui s’y opposent.

Pour Erin O’Toole, qui s’oppose pour sa part à la vaccination obligatoire, il est inutile d’adopter une approche de division en pleine pandémie.

On doit travailler ensemble, utiliser tous les outils : vaccins, tests de dépistage rapides, masque et distanciation.

Une citation de :Erin O'Toole, chef du Parti conservateur
Erin O’Toole et Justin Trudeau au débat des chefs.

Erin O’Toole et Justin Trudeau se sont lancé de nombreuses attaques lors du débat des chefs, mercredi.

Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

Annamie Paul a elle aussi déjà indiqué qu’elle n’entendait pas contraindre les Canadiens à se faire vacciner. Je suis absolument en faveur que les gens qui peuvent être vaccinés soient vaccinés, je crois que tous les partis sont d’accord avec ça, a-t-elle déclaré.

À l’instar de M. Trudeau, Jagmeet Singh est en faveur de la vaccination obligatoire et de l'instauration de conséquences pour ceux qui s’y refusent. Le leader néo-démocrate n’a toutefois pas détaillé quelles seraient ces mesures punitives.

Je ne veux pas diviser la population; ce que je veux faire, c’est protéger la population.

Une citation de :Jagmeet Singh, chef du Nouveau Parti démocratique
Consultez notre dossier sur les élections fédérales 2021.

Augmenter les transferts en santé

Questionnés sur la demande des provinces de hausser les transferts en santé de 28 milliards de dollars, les cinq chefs de parti ont fait état de leurs divergences d’opinion sur le sujet.

Alors que M. Singh et Mme Paul n’ont avancé aucun chiffre, M. Trudeau a promis de verser aux provinces 25 milliards de dollars sur cinq ans, mais pas sans conditions. M. O’Toole, lui, a promis 60 milliards au cours de la prochaine décennie, sans conditions, parce que c’est une question de respect.

Yves-François Blanchet, derrière son lutrin, au débat des chefs.

Yves-François Blanchet, chef du Bloc québécois

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Sachant qu’il ne sera jamais au pouvoir à Ottawa, M. Blanchet, lui, a assuré qu’il continuera d’exiger le transfert aux provinces de 28 milliards de dollars. Mais en fera-t-il une condition sine qua non pour appuyer le prochain gouvernement?, lui a demandé Hélène Buzzetti, analyste politique pour les Coops de l’information.

C’est une question passablement non négociable, a répondu le chef bloquiste, ajoutant qu’à ce stade-ci de la campagne, aucun des partis majeurs au Parlement ne méritait, selon lui, de remporter une majorité de sièges.

O’Toole talonné sur la question des garderies

Le débat a mis en lumière les différences importantes entre les partis sur la question du financement des services de garde.

Deux heures avant le débat, le Parti conservateur a dévoilé le cadre financier accompagnant ses engagements électoraux. Il est maintenant clair que les conservateurs annuleraient l’entente de 6 milliards de dollars sur 5 ans conclue entre les gouvernements Trudeau et Legault et des ententes similaires nouées avec d’autres provinces. Les conservateurs proposent plutôt un crédit d’impôt pour les familles.

Notre plan va aider toutes les familles québécoises et les familles vont être en charge. M. Trudeau, lui, va livrer en 5 ou 6 ans, peut-être, a lancé M. O’Toole.

M. O’Toole ne comprend même pas le système de garderies au Québec qu'on a voulu utiliser pour s’inspirer à travers le pays , a répliqué M. Trudeau. On crée 250 000 places à travers le pays. Et M. O’Toole veut tout scrapper ça.

Justin Trudeau remarque que le crédit d’impôt proposé par les conservateurs pour les familles les plus vulnérables ne bénéficierait pas à celles du Québec, car leur accès à un service de garde est déjà couvert par l’État. Alors, il n’envoie rien , a-t-il conclu.

[Le plan conservateur], c’est 6 milliards de moins dans les poches de l’État québécois. J’ai très hâte d’entendre ce que M. Legault va penser de l’expression de la grande affection des conservateurs pour le Québec, quand il réagira à cette annonce-là, a dit de son côté Yves-François Blanchet.

Le chef néo-démocrate salue quant à lui le programme fédéral des garderies, mais juge qu’il est venu bien tard.

C’est une excellente idée. Mais je veux noter : M. Trudeau et son parti ont promis ça depuis trois décennies. Finalement, ils ont commencé. Mais si M. Trudeau a vraiment voulu faire quelque chose, pourquoi avoir déclenché une élection? C’est inacceptable, a dit Jagmeet Singh.

Annamie Paul se dit quant à elle pour un accès universel à des services de garde.

Je me demande si tous les hommes ici vont laisser une femme parler sur un enjeu qui impacte les femmes plus que les autres. S’il y avait eu plus de femmes comme chefs de ces partis, aurait-on tardé des décennies pour avoir quelque chose qui est un droit et qui est nécessaire pour que les femmes puissent travailler? a-t-elle lancé.

Concilier pétrole et avenir vert?

La question du jeune Charles Leduc, 11 ans, qui dit s’inquiéter pour l’avenir de ses futurs enfants en raison des émissions produites par les énergies fossiles, a également créé quelques prises de bec entre les chefs fédéraux. Les libéraux et les conservateurs ont dû défendre leur vision, où le financement de l’industrie pétrolière et la transition écologique peuvent, selon eux, coexister.

Un pays pétrolier qui veut devenir vert, est-ce irréconciliable? Ça ne l’est pas, a tranché M. Trudeau. Le chemin vers la transition écologique ne se fait pas du jour au lendemain, mais prend plutôt des années, s’est-il défendu.

M. O’Toole estime quant à lui qu’il est possible de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) tout en créant des emplois et des opportunités après la pandémie.

Mais Yves-François Blanchet, dont le parti a présenté plus tôt dans la journée un plan pour refiler la facture de la transition écologique aux institutions bancaires, est loin d’être de cet avis. La voiture du conte de fées va se transformer en citrouille bientôt, a-t-il ironisé.

Annamie Paul s'exprime au débat des chefs.

Annamie Paul, cheffe du Parti vert du Canada

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Pour Mme Paul aussi, il est impossible pour le Canada d’atteindre ses cibles de réduction des émissions de GES si le gouvernement porté au pouvoir investit dans les oléoducs, comme l’ont fait les libéraux en achetant le pipeline Trans Mountain.

On cherche à être rassembleurs, mais sur le climat, nous sommes à part, a-t-elle déclaré, se présentant comme la seule option sérieuse pour lutter contre les changements climatiques.

L’avenir ici, au Canada, oui c’est l’énergie, mais l’énergie renouvelable. Nous sommes en train de traîner derrière tous les partenaires internationaux.

Une citation de :Annamie Paul, chef du Parti vert

Accusant les libéraux d’avoir le pire bilan du G7 après six ans au pouvoir, Jagmeet Singh a remis en doute la parole de M. Trudeau, qui a augmenté les subventions aux pétrolières après avoir promis qu’il éliminerait le financement aux combustibles fossiles.

Comment les gens peuvent-ils vous croire? a-t-il lancé. On ne peut pas se permettre quatre ans de plus de M. Trudeau; un grand parleur, mais petit faiseur.

Balayant ces attaques du revers de la main, le chef du Parti libéral a réitéré que lui seul avait un vrai plan.

Tous les plans des chefs ici ce soir comptent sur la pensée magique, sauf le plan libéral, a-t-il assuré, vantant le fait que le PLC a obtenu la meilleure note accordée par un expert de l’Université Simon Fraser qui a étudié les propositions des différents partis en matière d’environnement.

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