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Ottawa vantait ses succès en Afghanistan quelques semaines avant la chute de Kaboul

Deux femmes en burqa marchent près de petits commerces.

Des femmes en burqa font des emplettes dans un marché de Kaboul.

Photo : Getty Images / AFP/HOSHANG HASHIMI

Radio-Canada

Dans un rapport d’évaluation rédigé par Affaires mondiales Canada dont CBC News a obtenu copie, les fonctionnaires vantaient les « ambitieux » programmes du ministère en matière d’égalité des sexes en Afghanistan alors que les talibans étaient en voie de prendre le contrôle total du pays.

Ce rapport porte sur l’impact des initiatives de développement mises de l’avant par le Canada en Afghanistan entre 2015 et 2020 et a été commandé quelques mois avant le renversement du gouvernement afghan et de la prise de la capitale, Kaboul, par les talibans le 15 août dernier.

Le document vante les mérites des programmes ambitieux du ministère en matière d'égalité des sexes, qui ont aidé les femmes afghanes à devenir plus actives, confiantes et autonomes. Il ne fait aucunement rapport de la guerre et des conditions difficiles dans lesquelles la population, notamment les femmes et les enfants, continue de vivre dans le pays.

Selon les auteurs du rapport, les efforts du Canada en matière d'égalité entre les sexes en Afghanistan lui ont mérité une réputation de leader dans ce domaine.

Les projets dans le secteur des droits et de l'autonomisation des femmes et des filles ont permis aux femmes bénéficiaires de devenir plus actives, plus confiantes et plus autonomes, peut-on lire dans le document.

Vision utopiste

Des talibans habillés de blanc.

Le porte-parole des talibans, Zabihullah Muhajid, lors d'une conférence de presse à l'aéroport de Kaboul, le 31 août 2021.

Photo : Getty Images / WAKIL KOHSAR

Or, au fil des ans, de nombreux observateurs ont noté à plusieurs reprises que l'égalité des femmes était difficile à vendre dans la société afghane rigidement patriarcale.

Le rapport reconnaît d’ailleurs que certains se sont inquiétés du fait que les projets auraient pu avoir un impact encore plus grand s'ils avaient reflété une compréhension plus profonde du contexte culturel local et de la tradition islamique de l'Afghanistan.

Des femmes afghanes ayant participé à des groupes de discussion et citées dans le rapport ont notamment signalé que les programmes canadiens auraient bénéficié de plus d'inclusivité en impliquant davantage les hommes et les garçons. Bref, les programmes d’égalité à l’occidentale auraient entraîné plus de problèmes que de solutions dans la réalité quotidienne afghane.

Le document était disponible sur le site Internet du gouvernement du Canada, mais a été retiré le mois dernier peu après la chute du gouvernement de l'ancien président Ashraf Ghani, soutenu par l'Occident.

Quelle guerre?

Des combattants talibans à bord d'un véhicule.

Des combattants talibans montent la garde devant l'aéroport de Kaboul, le 31 août 2021 au lendemain du départ du dernier soldat américain.

Photo : Getty Images / WAKIL KOHSAR

Selon les experts qui critiquent le document, l'un des principaux inconvénients du rapport d'évaluation est qu'il s'est concentré presque exclusivement sur le développement et n'a pas tenu compte de la guerre en cours avec les talibans et de la durabilité des programmes dans de telles conditions.

Il n'est pas très utile d'entreprendre une évaluation qui ne porte que sur le développement, fait remarquer Nipa Banerjee, qui a déjà dirigé les programmes d'aide et de développement du Canada en Afghanistan.

Selon Mme Banerjee, les évaluateurs ont d'abord sollicité son avis pour la rédaction du rapport, mais un haut fonctionnaire du ministère des Affaires mondiales a finalement décidé de ne pas la consulter parce qu'elle était jugée trop négative dans ses évaluations.

Des sources consultées par CBC News ont par ailleurs déclaré que d'autres personnes ayant une connaissance et une expérience approfondies de l'Afghanistan ont proposé de participer à l'examen d'Affaires mondiales, mais que leurs offres de service sont restées sans réponse.

Y avait-il une stratégie ?

Pour Grant Kippen, un Canadien qui était jusqu’à tout récemment le conseiller électoral en chef du Projet de soutien électoral des Nations unies en Afghanistan et qui a observé les élections en Afghanistan pendant plus de 15 ans, l'une des recommandations du rapport est particulièrement préoccupante : celle d'élaborer une stratégie pour l'Afghanistan.

« Ce qui nous amène à nous demander si c'est la première fois qu'une stratégie est mise en place. Ou bien n'avions-nous pas de stratégie? »

— Une citation de  Grant Kippen

Bien qu'il reconnaisse de manière discrète certaines lacunes de la méthode canadienne, le rapport d'Affaires mondiales contraste fortement avec celui qu’a produit l'inspecteur général spécial des États-Unis pour l'Afghanistan (SIGAR), qui a conclu que l'effort américain d'édification de la nation comportait trop d'échecs.

M. Kippen note d'ailleurs que la première recommandation du rapport du SIGAR était une reconnaissance du fait que les États-Unis n'avaient pas non plus de stratégie cohérente en Afghanistan.

Le rapport d'évaluation canadien reconnaît néanmoins que les pays donateurs décident souvent des priorités de développement au détriment d'une représentation complète des véritables besoins et priorités de la population afghane.

Le fait que les dirigeants, les fonctionnaires et les groupes d'aide occidentaux disent souvent aux Afghans ce dont ils ont besoin au lieu d'écouter ce qu'ils veulent – ou de respecter la façon dont ils veulent que les choses soient faites – a longtemps été un point de friction majeur dans les efforts humanitaires en Afghanistan.

On n'a pas tenu compte de l'avis des Afghans

Amrullah Saleh, un des chefs du groupe de résistance anti-taliban dans le nord de l'Afghanistan a expliqué ce sentiment dans une allocution enregistrée la semaine dernière et envoyée à l'Institut MacDonald-Laurier, à Ottawa.

« Au cours des 20 dernières années, on n'a pas nécessairement tenu compte de l'avis des Afghans. »

— Une citation de  Amrullah Saleh, ancien vice-président de l'Afghanistan

Il y avait de nombreux acteurs qui échappaient à notre contrôle. Beaucoup qui ne nous écoutaient pas, a déclaré Amrullah Saleh, qui a succédé à Ghani après que l'ancien président a fui le pays.

Selon Grant Kippen, le Canada doit jeter un regard plus lucide et impartial sur ce qu'il a accompli et n'a pas accompli en Afghanistan pour éclairer et guider les décisions d’Ottawa dans le futur.

Les programmes de développement de l'Afghanistan ont échoué et c'est pourquoi nous sommes au stade où nous sommes, estime pour sa part Nipa Banerjee. Ils n'ont pas produit de résultats durables. La confiance et le soutien du peuple afghan n'ont pas été obtenus, et la légitimité du gouvernement n'a pas été établie.

Les partisans de l'égalité de sexes en fuite

Des hommes, femmes et enfants attendent de monter dans un avion militaire américain.

Des dizaines d'Afghans et d'Afghanes ont fui le pays en catastrophe après la victoire des talibans à la mi-août.

Photo : AP / MSgt. Donald R. Allen

Depuis 2001, les gouvernements fédéraux successifs ont consacré 3,6 milliards de dollars à des programmes d'aide, de développement et de sécurité en Afghanistan, en mettant l'accent sur ce que le gouvernement a appelé une approche centrée sur les femmes et les filles.

Bien que les talibans aient promis ces dernières semaines de respecter les droits des femmes, l'avenir de bon nombre des programmes parrainés par le Canada est maintenant incertain, voire impossible face à la doctrine fondamentaliste pure et dure des talibans. Déjà, la semaine dernière, des informations en provenance du terrain révélaient que les talibans avaient recommencé à frapper à coups de bâton des femmes qui marchent dans la rue non accompagnées par un membre masculin de leur famille.

Nombre de femmes et de membres du personnel qui ont mis en œuvre ces programmes fuient maintenant le nouveau régime pour sauver leur vie.

Plusieurs d'entre eux pourraient d’ailleurs être admis comme réfugiés au Canada, qui accorde la priorité aux demandeurs d'asile qui se sont battus pour l'égalité des sexes en Afghanistan.

Avec les informations de Murray Brewster

Avec les informations de CBC News

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