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Afghanistan : qui profitera du vide laissé par le départ des Occidentaux?

Les puissances régionales commencent à placer leurs pions pour cette guerre d’influence, dans laquelle les enjeux sécuritaires et stratégiques s’entremêlent.

Des talibans habillés de blanc.

Le porte-parole des talibans, Zabihullah Muhajid, lors d'une conférence de presse à l'aéroport de Kaboul, le 31 août 2021.

Photo : Getty Images / WAKIL KOHSAR

La victoire des talibans et le départ des dernières troupes occidentales d’Afghanistan forcent les acteurs régionaux à se repositionner. Quels sont les intérêts des uns et des autres?

Ceux qui ont le plus à gagner, et qui ont le plus gagné déjà, ce sont les Chinois, soutient Romain Malejacq, professeur adjoint au Département de science politique de l’Université Radboud de Nimègue, aux Pays-Bas, et auteur du livre Warlord Survival : The Delusion of State Building in Afghanistan [La survie des seigneurs de guerre : L'illusion de la construction d'un État en Afghanistan] (2019).

Le départ des Occidentaux leur laisse le champ libre pour asseoir leur présence dans le pays, notamment avec l’initiative des nouvelles routes de la soie, dont l'Afghanistan fait partie. Pékin possède également la concession d’une mine de cuivre près de la capitale afghane.

L’Afghanistan possède d’ailleurs dans son sous-sol d’importantes réserves de minéraux, dont du cuivre, du fer, des métaux rares et du lithium. Mettre en place les infrastructures nécessaires pour exploiter ces ressources exigera toutefois une stabilité qui est loin d’être acquise dans un pays encore en guerre, note James Schwemlein, chercheur non résident à la Fondation Carnegie pour la paix internationale, à Washington.

Les obstacles à l'extraction minière en Afghanistan ne dépendent pas de la personne qui est au pouvoir. Vous ne pouvez pas extraire des minéraux si vous n’avez ni eau ni électricité et que les infrastructures de transport sont inexistantes.

Une citation de :James Schwemlein, chercheur non résident à la Fondation Carnegie pour la paix internationale.

Un partenaire idéal

MM. Baradar et Wang portent des masques.

Le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, a reçu le mollah Abdul Ghani Baradar et d'autres talibans à Tianjin, le 28 juillet 2021.

Photo : Reuters / Li Ran/XINHUA

Sentant le vent tourner, la Chine a noué des relations avec les talibans depuis un bon moment. Dès la fin juillet, avant même la chute du gouvernement afghan, une délégation menée par le mollah Abdul Ghani Baradar a été reçue par Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères. L’Afghanistan appartient aux Afghans et son avenir devrait être dans les mains de son propre peuple, avait soutenu M. Wang, selon le communiqué officiel, avant de souligner l’échec de la politique américaine.

Après la chute de Kaboul, les Chinois n’ont pas fermé leur ambassade, déclarant vouloir entretenir des relations amicales avec les talibans, auxquels ils ont demandé de collaborer dans la lutte contre le Mouvement islamique du Turkestan oriental, actif notamment dans le Xinjiang.

Les Chinois semblent prêts à reconnaître le gouvernement taliban, pourvu que celui-ci s’engage à maintenir l’ordre et à contenir la menace terroriste.

À certains égards, l'Afghanistan sous les talibans est le partenaire idéal de la Chine : dysfonctionnel, dépendant et satisfait de tout ce que la Chine peut faire pour lui, écrit l’analyste Ian Johnson du Council on Foreign Relations (CFR), à Washington, sur le site de CFR.

La dynamique est semblable pour la Russie, impliquée en Afghanistan depuis des décennies, soutient M. Malejacq. L’Afghanistan, historiquement, a toujours été à la périphérie de la zone d'influence russe, souligne-t-il. Trois anciennes républiques soviétiques, le Turkménistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan partagent la frontière afghane.

Dans le cas des Russes, cependant, il s’agit plus d’asseoir leur domination dans la région que d’y investir. Financièrement, les Russes n'ont pas les mêmes moyens que les Chinois, souligne le chercheur. Leurs intérêts sont plus géopolitiques que directement économiques.

Un environnement risqué

Avant de penser à un gain économique encore très hypothétique, il faudrait toutefois que le pays soit plus stable. Et malgré ce que semblent croire certains, l'Afghanistan représente actuellement un risque bien plus qu’une opportunité, soutient James Schwemlein.

La première question que l’on doit se poser est de savoir si les talibans parviendront à dominer le territoire afghan, précise-t-il. Même avec 140 000 soldats, il y a dix ans, l’OTAN a été incapable de consolider son contrôle sur l’Afghanistan. Alors, les talibans auront beaucoup de travail s’ils veulent s'assurer qu'il n'y a pas de groupes terroristes qui opèrent à partir du sol afghan.

Des combattants talibans à Kaboul.

Des combattants talibans montent la garde à une porte d'entrée devant le ministère de l'Intérieur à Kaboul, le 17 août 2021.

Photo : Getty Images / JAVED TANVEER

Le pays est loin d’être pacifié. Les talibans luttent encore contre les troupes dirigées par le fils du commandant Massoud dans la vallée du Panchir et contre les extrémistes du groupe armé État islamique du Khorasan (ISKP), responsables de plusieurs attentats, dont celui qui a fait plus de 180 morts à l’aéroport de Kaboul. Des combattants d'Al-Qaïda sont également présents en sol afghan, mais ils sont plutôt des alliés des talibans.

Ces groupes terroristes inquiètent les voisins de l’Afghanistan par leur potentiel de déstabilisation dans cette région aux frontières poreuses. Moscou et Pékin, mais aussi les républiques d’Asie centrale, craignent également que la victoire des talibans puisse inspirer des groupes islamistes chez eux.

C’est pourquoi leur relation avec les talibans est avant tout basée sur des considérations de sécurité, pense Olivier Guillard, chercheur au Centre d'études et de recherche sur l'Inde, l'Asie du Sud et sa diaspora (CERIAS) de l’Université du Québec à Montréal et directeur de l’information de la société Crisis24.

Des membres des forces de sécurité afghanes sur le site d’un attentat à la voiture piégée à Kaboul.

Des membres des forces de sécurité afghanes sur le site d’un attentat à la voiture piégée à Kaboul.

Photo : Reuters

Il y a des craintes par rapport à tous ces groupes terroristes qui ont vu qu'il était possible de défaire, sans coup férir, pratiquement au vu et au su de tous, la puissante Amérique et de chasser du pouvoir un gouvernement pourtant élu par le bulletin de vote.

Est-ce que les forces talibanes seront capables de faire régner l'ordre sur toutes les régions du pays? Cela reste évidemment à voir.

Une citation de :Olivier Guillard, chercheur au Centre d'études et de recherche sur l'Inde, l'Asie du Sud et sa diaspora (CERIAS) de l’UQAM.

Des intérêts économiques

Les talibans auront intérêt à remplir leur part du contrat s’ils ne veulent pas perdre l’appui de leurs alliés potentiels.

La chute du gouvernement afghan, porté à bout de bras par la communauté internationale, a entraîné la suspension de l’aide étrangère, qui compte pour 22 % du PIB afghan. Le Fonds monétaire international et la Banque mondiale ont suspendu leur financement. Les réserves de la banque centrale afghane ont été gelées par Washington.

Un des moyens de pression qu'ont la communauté internationale et les pays de la région pour que les talibans coopèrent, c’est l'aide économique et la reconnaissance internationale, croit M. Malejacq.

Les Occidentaux auront intérêt, eux aussi, à engager le dialogue avec les nouveaux maîtres de Kaboul, estime James Schwemlein, pour des raisons sécuritaires, mais également humanitaires. Plus de 500 000 Afghans, dont 80 % sont des femmes et des enfants, ont été déplacés par les combats et le tiers de la population afghane, soit 14 millions de personnes, souffre d’insécurité alimentaire.

De plus, les talibans de 2021 ne sont pas tout à fait les mêmes que ceux de 1990, estime M. Malejacq. Même s’ils n'ont pas changé d'un point de vue idéologique, ils vont devoir s'adapter pour avoir un régime fonctionnel et durable. Ils vont devoir être un peu plus conciliants pour que ce soit acceptable pour les Occidentaux de reconnaître ce régime.

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