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Fuite des cerveaux dramatique pour l’Afghanistan

Des Afghans font la file, la nuit, pour entrer dans un véhicule de transport.

Plus de 100 000 personnes ont fui l'Afghanistan depuis mi-août, craignant que les talibans, malgré leurs assurances, ne renouent avec le type de régime fondamentaliste et brutal qu'ils avaient imposé entre 1996 et 2001.

Photo : afp via getty images / GENT SHKULLAKU

Agence France-Presse

Juristes, fonctionnaires, techniciens... Les Afghans qualifiés sont largement représentés au sein des réfugiés des dernières semaines, engendrant une fuite des cerveaux dramatique pour l'Afghanistan, dont les talibans au pouvoir depuis le 15 août se sont eux-mêmes inquiétés.

Lors de leurs opérations d'évacuation, les Occidentaux ont privilégié les Afghans ayant collaboré avec eux – journalistes, accompagnateurs, interprètes, membres d'ONG – mais aussi les personnalités susceptibles d'être en danger avec le retour au pouvoir des étudiants en religion, comme les intellectuels ou les artistes.

Plus de 100 000 personnes ont ainsi fui le pays depuis mi-août, redoutant que les nouveaux maîtres de Kaboul, malgré leurs assurances, ne renouent avec le type de régime fondamentaliste et brutal qu'ils avaient imposé entre 1996 et 2001.

Je n'ai jamais voulu quitter le pays, recommencer à zéro ailleurs. En Afghanistan, j'avais un travail que j'aimais, 50 personnes sous ma responsabilité, du prestige social. Ce que je faisais était utile pour mon pays, affirme Rachid, un ancien haut fonctionnaire afghan de 40 ans désormais réfugié en France avec son épouse et leur bébé.

« Les 30 ou 40 personnes qui ont étudié avec moi à l'étranger sont toutes parties [...]. Nous avons laissé l'Afghanistan aux mains de sauvages. Mais pouvions-nous rester et travailler sous l'Émirat islamique? Notre seul salut était l'exil. »

— Une citation de  Rachid, ancien haut fonctionnaire afghan

Un tsunami de la fuite des cerveaux, comme l'a formulé le journaliste vétéran afghan Bilal Sarwary, ex-correspondant de la BBC réfugié à Doha, auprès du média Democracy Now.

Une perte nette pour l'Afghanistan

Nous n'avons pas une connaissance précise de la composition des flux d'Afghans réfugiés, mais quand il y a une crise dans un pays, on l'a vu avec l'exode des Syriens en 2015, le pourcentage [de personnes] éduquées dans les demandeurs d'asile est plus important que dans la population d'origine, un phénomène accru encore dans les pays pauvres, souligne Frédéric Docquier, responsable du programme Crossing Borders à l'Institut de recherche socio-économique du Luxembourg (Liser).

Dans les pays riches, les diplômés du [cycle] supérieur migrent 20 % en plus que les autres, donc le rapport des taux de migration, c'est 1,2. Dans les pays les plus pauvres, ce rapport est de 20. Donc, ils migrent 20 fois plus que les non éduqués, pointe-t-il. Et quand il y a un conflit, ou un putsch politique comme c'est un peu le cas avec le régime des talibans, les réponses migratoires à ce type de chocs sont plus importantes encore chez les éduqués [...]. Le taux est au-delà de 20.

Un souci pour les talibans

Les talibans eux-mêmes ont appelé mardi les Occidentaux à évacuer les seuls étrangers et non les experts afghans, tels que des ingénieurs, nécessaires au pays.

À raison, commente M. Docquier : Le capital humain est un facteur très important de développement, l'éducation une des sources les plus importantes de croissance. Un pays privé de main-d'œuvre qualifiée est privé de déterminants de croissance et [de] compétitivité.

Les talibans, pour beaucoup issus de régions rurales et n'ayant pas eux-mêmes les qualifications pour gouverner, savent qu'il leur faut un minimum de techniciens, de gens hautement éduqués, pour faire tourner les rouages d'une administration qui a besoin de continuer à absorber une assistance internationale. Ne fût-ce que seulement chinoise, pakistanaise ou qatarie, abonde Michaël Barry, spécialiste de l'Afghanistan et ancien professeur en chef de l'Université américaine à Kaboul.

« Jusqu'ici, ils avaient la responsabilité suprême de détruire le pays, de causer la désagrégation de l'administration. C'est pour cela qu'ils ont été financés par le Pakistan »

— Une citation de  Michaël Barry, ancien professeur en chef de l'Université américaine à Kaboul

Amadouer l'Occident

Pourquoi donc avoir permis la sortie de dizaines de milliers de personnes dans ces conditions?

Ils se font bien voir de la communauté internationale avec cette concession et se débarrassent par la même occasion de contestataires possibles, poursuit le professeur Barry. Des cerveaux, cela signifie toujours la possibilité de critiques et de libre pensée. Le but était donc dans la mesure du possible, d'en garder un minimum pour faire tourner les rouages indispensables, explique-t-il, dressant un parallèle avec Fidel Castro qui avait laissé partir un grand nombre d'opposants en lançant : "Que les vers de terre s'en aillent".

« Les intellectuels, dans une société où il y a beaucoup d'oppression, sont aussi des vecteurs de protestation. Quand on les perd, on perd aussi cette possibilité de protestation et donc de changement. »

— Une citation de  Frédéric Docquier, responsable du programme Crossing Borders à l'Institut de recherche socio-économique du Luxembourg

Même non diplômés, beaucoup d'Afghans évacués sont considérés comme occidentalisés pour avoir travaillé avec les étrangers.

Ce spécialiste des migrations internationales souligne que l'exil n'est pas toujours négatif, les diasporas contribuant aux échanges avec leurs pays d'origine (commerce, investissements), mais qu'il pourrait en être autrement pour l'Afghanistan.

Beaucoup vont partir avec leur famille et auront moins de raisons de contribuer au développement du pays, estime M. Docquier. On peut craindre que ce soit une perte sèche pour l'Afghanistan, qui va probablement réduire ses capacités de rebondir à plus long terme.

J'ai vu, il y a 30 ans, l'impact dramatique de tels départs sur mon propre pays, la Somalie, qui partage des caractéristiques avec l'Afghanistan : guerre civile, société tribale..., soupire Ali H. Warsame, enseignant à l'East Africa University de Nairobi. Je suis parti en 1990, l'année de mon diplôme, et il m'a fallu près de 20 ans pour y retourner.

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