•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Analyse

Vers un dialogue entre talibans et Occidentaux?

Des ambulanciers transportent un blessé.

Le personnel médical amène un homme blessé à l'hôpital dans une ambulance après les deux puissantes explosions qui ont fait des dizaines de victimes devant l'aéroport de Kaboul le 26 août 2021.

Photo : Getty Images / WAKIL KOHSAR

L’irruption d’un nouvel acteur djihadiste encore plus fanatique, violent et réactionnaire que le précédent pourrait-elle favoriser un timide rapprochement entre le nouveau régime de Kaboul et les Occidentaux qui ont perdu la guerre d’Afghanistan?

Au lendemain d’un nouvel attentat meurtrier à Kaboul, la question est moins absurde qu’il n’y paraît. Puisque cette fois, talibans et Américains ont constitué une cible commune des terroristes du groupe armé État islamique (Daech).

L’horrible attentat – ou plutôt les deux attentats kamikazes coordonnés – de Kaboul, jeudi 26 août, était redouté; il était même attendu. Ces derniers jours, les talibans et les services de renseignement occidentaux, presque d’une même voix, avaient annoncé ces attentats comme étant pratiquement inévitables.

La douleur est grande pour les Afghans, mais ils sont hélas habitués à cette violence. C’est aussi un choc pour l’armée américaine, le dernier acte d’une guerre de vingt ans qui se conclut par une débandade et une sortie sans gloire. Mais ce qui est nouveau, c’est qu’un tel attentat terroriste soit aussi un affront pour les talibans, qui pourtant s’y connaissent eux-mêmes en terrorisme.

Des débris, des vêtements et des effets personnels jonchent le sol à la suite d'un attentat. Un soldat monte la garde.

Un militaire taliban monte la garde sur le site ciblé par deux attentats commis jeudi par le groupe armé État islamique, à l'aéroport de Kaboul.

Photo : AFP / WAKIL KOHSAR

Faire d’une pierre… trois coups

Les militants de Daech n’ont pas voulu laisser passer cette occasion unique de faire d’une pierre deux coups… ou plutôt trois coups!

Ils ont frappé la population afghane, celle qui s’agglutinait autour de l’aéroport avec un seul désir : quitter à tout prix ce pays de malheur en proie aux islamistes, aux extrémistes… donc pour Daech des ennemis, des traîtres pro-occidentaux.

Ils ont aussi frappé les soldats américains qui formaient des cibles beaucoup plus exposées qu’à l’habitude, forcés qu’ils étaient de faire la police dans une invraisemblable cohue, à portée de kamikaze. Avec 13 morts parmi les marines, l’armée des États-Unis vient de connaître l’un de ses épisodes les plus coûteux de toute la guerre.

Enfin, cette attaque était aussi dirigée contre les talibans, ennemis jurés de Daech, même si les deux groupes appartiennent au même fondamentalisme sunnite violent.

De leur point de vue, il s’agissait donc d’une occasion en or, dont ils devaient absolument profiter pour frapper un grand coup et tuer un maximum d’ennemis. Et ce, dans les plus brefs délais, les Américains ayant promis de vider les lieux avant le 31 août.

Des Afghans à bord d’un C-17 Globemaster III de l’armée américaine.

Des Afghans à bord d’un C-17 Globemaster III de l’armée américaine lors d’une opération d’évacuation.

Photo : Reuters / US AIR FORCE

Nouvel acteur potentiellement important

Cet attentat représente aussi un geste politique important, car Daech (ici appelé État islamique au Khorasan, selon le nom ancien d’un territoire qui recoupait l’Iran et l’Afghanistan actuels) se positionne, avec cet attentat historique, comme un acteur potentiellement important pour la suite des choses en Afghanistan.

Ce groupe est bien distinct d’Al-Qaïda et des talibans; il est un nouveau venu sur le territoire afghan, et bien moins nombreux en effectifs que ces derniers.

Daech ne s’est installé en Afghanistan que depuis cinq ou six ans. Ses effectifs auraient oscillé depuis 2016 entre 2000 et 4000 combattants (contre, par exemple, les 80 000 talibans qui viennent de gagner la guerre contre les Occidentaux et l’armée afghane).

Un acteur mineur, mais pas insignifiant, et dont le rôle pourrait maintenant augmenter. L’ONU, dans un rapport de juin dernier, estimait que Daech était responsable, en Afghanistan, de 77 attaques dans les quatre premiers mois de l’année 2021 – contre 21 au cours de la période équivalente en 2020. De meurtrières batailles rangées ont opposé, ces dernières années, les deux groupes djihadistes ennemis sur le territoire afghan.

Des proches transportent le cercueil d'une victime du double attentat suicide de jeudi à Kaboul.

Des proches transportent le cercueil d'une victime du double attentat suicide de jeudi, qui a tué des dizaines de morts, dont 13 soldats américains, devant l'aéroport de Kaboul.

Photo : Getty Images / AAMIR QURESHI

Ce nouveau groupe est issu de tribus qui ont rompu vers le milieu des années 2010 avec les talibans et Al-Qaïda. Certains combattants viennent du Pakistan voisin ou des ex-républiques soviétiques, au nord. Il y a aussi quelques Arabes de l’époque de la Syrie et de l’Irak, qui auraient migré vers l’Asie centrale.

Mais les terroristes n’ont pas besoin d’être très nombreux pour réussir des actions d’éclat qui font mal et frappent les imaginations : les attentats du 26 août en sont la preuve.

Le monde entier parle aujourd’hui de Daech et des kamikazes de Kaboul. Le monde entier sait que les Américains ont perdu 13 soldats d’un seul coup… ce qui est certes peu comparativement aux grandes batailles du Vietnam, mais non négligeable dans le contexte de la guerre moderne pour une grande armée.

Par ailleurs, il y a aussi en Afghanistan quelques milliers de personnes en armes, islamistes mais non affiliées, qui pourraient, maintenant que les talibans sont au pouvoir, être tentées de rejoindre les rangs d’une guérilla ultraradicale d’opposition incarnée par le groupe armé État islamique.

Convergence étonnante entre Washington et les talibans

Devant ce tragique épisode final, une chose frappe : aujourd’hui, le monde entier voit et entend les talibans et les officiels américains abonder dans le même sens. Les deux parlent – presque dans les mêmes mots – de l’importance de la sécurité des civils.

On les a vus coopérer sur le terrain – même dans un contexte circonscrit et pour un temps limité – tentant de protéger cette sécurité. Ils ont dénoncé en chœur le terrorisme… avec bien sûr toute l’hypocrisie que cela peut supposer, dans la bouche des talibans!

Malgré la fermeté affichée des talibans dans leurs déclarations officielles – par exemple sur la date butoir du 31 août – on sait qu’il y a eu des contacts, des discussions directes entre responsables américains et talibans : le directeur de la CIA s’est rendu à Kaboul le 23 août pour discuter avec des leaders talibans. Il a échangé avec eux des informations sécuritaires sur… le danger terroriste à Kaboul : on croit rêver!

Le président Biden, lui, a déclaré après les dernières attaques : Rien ne nous permet de soupçonner une quelconque complicité entre les talibans et l’État islamique. Une autre façon pour lui de dire que, à court terme, et pour cette opération, eh bien nous sommes des alliés de facto des talibans!

On peut rappeler que l’administration Trump avait brisé la glace en menant des négociations directes à partir de 2018, par-dessus la tête du gouvernement officiel de Kaboul, qui avaient abouti à l’accord de sortie de février 2020!

Un effet pervers positif?

Alors est-ce que les attaques du 26 août ne pourraient pas favoriser un rapprochement, même timide, entre les talibans au pouvoir et les Occidentaux… ou en tout cas, amoindrir leur antagonisme?

Il faut être extrêmement prudent, les talibans étant des experts du double langage. La veine fondamentaliste, réactionnaire et misogyne de ces nouveaux dirigeants et leur ancrage dans un vieux monde rétrograde sont réels et tenaces.

Mais dans cet épisode tragique et meurtrier qui vient conclure une guerre interminable, il peut y avoir une sorte d’effet pervers positif.

Certaines voix occidentales plaident pour une approche réaliste face aux talibans, pour ne pas favoriser chez eux les tendances les plus dures, et aussi, comme l’a déclaré la chancelière sortante d’Allemagne Angela Merkel, pour sauver ce qui peut être sauvé face aux fondamentalistes. Les talibans, a-t-elle déclaré, sont une réalité en Afghanistan. Cette nouvelle réalité est amère, mais nous devons nous y confronter.

Est-il possible qu’une direction talibane plus réaliste, soumise à des pressions économiques internationales, pilonnée de l’intérieur par un nouveau terrorisme hyperviolent, celui de Daech, permette des convergences aujourd’hui inimaginables et l’ébauche d’un dialogue avec l’Occident? On croit rêver… mais ce n’est peut-être pas totalement impossible.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !