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Peurs et incertitudes pour les Canadiens et les Afghans laissés derrière

Des réfugiés embarquent par l'arrière d'un avion.

Des Afghans embarquent à bord d'un Boeing C-17 Globemaster III de l'armée américaine lundi à l'aéroport international Hamid Karzaï de Kaboul.

Photo : La Presse canadienne / AP/Sgt. Samuel Ruiz/U.S. Marine Corps

Le dernier vol a quitté Kaboul vers le Canada, laissant des citoyens canadiens et des Afghans vulnérables derrière. La plupart sont cachés et attendent des nouvelles pour savoir quoi faire dans les prochains jours.

Au même moment, le Pentagone confirmait successivement une, puis deux explosions à l’extérieur de l’aéroport de Kaboul, ayant causé des morts parmi les militaires américains ainsi que parmi les civils. Depuis des jours, des milliers d’Afghans sont massés à l'aéroport dans l’espoir de quitter le pays.

Note * : Pour des raisons de sécurité, Radio-Canada accorde l’anonymat à certaines personnes dans cet article et certains noms ont donc été modifiés.

Elham*, une citoyenne canadienne, s’est rendue en Afghanistan en mai pour se marier. Depuis que les talibans ont pris le contrôle de la capitale, son époux et elle se cachent. On vit à côté de l’aéroport, alors on a entendu les explosions et on entend encore les tirs dehors... vous entendez? demande-t-elle, aux aguets.

Son mari est un éminent médecin qui a déjà soigné des fonctionnaires d’ambassades étrangères. Il a été menacé par les talibans.

Tout le monde a peur et reste à l’intérieur. Ce n’est pas sécuritaire du tout, dehors. Ma famille au Canada m’a dit aujourd’hui qu’il n’y avait plus de vol pour revenir.

Une citation de :Elham

Elle raconte que le gouvernement canadien a envoyé un courriel pour dire à ses ressortissants d’attendre d’être contactés pour se rendre à l’aéroport.

Plusieurs autres pays occidentaux ont aussi appelé leurs ressortissants à s'éloigner au plus vite de l'aéroport de Kaboul en raison de menaces terroristes.

Des hommes, des femmes et des enfants massés près d'un poste de contrôle à l'extérieur de l'aéroport de Kaboul, dans l'espoir de quitter l'Afghanistan.

Depuis des jours, des milliers d'Afghans sont massés à l'aéroport dans l'espoir de quitter le pays.

Photo : Associated Press

Je me sens désespérée, j’ai peur et je suis aussi en colère. Mon mari ne peut plus travailler, il est menacé, il n’y a plus de vols pour rentrer, je n’ai pas de réponse et on ne nous dit pas comment faire [pour se sortir de cette situation]. Je perds tout espoir.

Une citation de :Elham

On nous a prévenus de ne pas aller à l’aéroport, que ce n’était pas sécuritaire et que l’opération d’évacuation était terminée. Avec les explosions, heureusement que nous avons été prévenus à temps de ne pas nous rendre sur place, dit de son côté Pierre*. Il est à Kaboul avec ses enfants et essaie, tant bien que mal, de rester positif.

Il raconte avoir appelé la ligne téléphonique d’urgence d’Affaires mondiales Canada jeudi matin, où on lui a dit de rester chez lui et de ne surtout pas sortir. On ne sait pas quoi faire ensuite, mais Affaires mondiales Canada nous a dit travailler à faire sortir les ressortissants canadiens. Mais on ne peut pas passer par le Pakistan, les frontières sont apparemment pleines et ce n’est pas sécuritaire non plus, indique-t-il.

Dans un courriel envoyé à Radio-Canada, Affaires mondiales Canada affirme : tout notre réseau de missions à l’étranger est mobilisé pour essayer de les identifier [les Canadiens et résidents permanents laissés derrière] et leur apporter le soutien dont ils ont besoin.

Le ministère ajoute que le premier objectif est d’identifier combien de personnes sont concernées, mais que, pour des raisons de sécurité, il ne divulgue pas le nombre de Canadiens inscrits dans la base de données des Canadiens à l’étranger.

Un sentiment d'impuissance

Des Afghans marchent dans un corridor protégé par du fil barbelé. Certains transportent des effets personnels. Plusieurs enfants sont parmi eux.

Des Afghans qui fuient les talibans sont aussi nombreux au poste-frontière de Chaman le 24 août.

Photo : Getty Images / AFP

Sarah Parkinson a travaillé en Afghanistan entre 2008 et 2011 au sein d’une organisation de recherche, puis de 2014 à 2018 comme consultante. Elle a des amis sur place, certains incapables de quitter le pays, et se dit très inquiète pour eux.

Un ami m’a envoyé des photos des talibans allant de maison en maison, d'anciens collègues m’ont dit la même chose là-bas. Apparemment, ils font des listes de noms et essaient de trouver qui a travaillé pour le gouvernement, dit-elle.

Une ancienne collègue m’a dit que les talibans sont venus arrêter son époux la semaine dernière. Il a été tué. Elle se cache.

Une citation de :Sarah Parkinson
Les militaires américains marchent en rang vers un avion sur le tarmac.

Des militaires américains se préparent à aller secourir des Afghans à l'aéroport de Kaboul le 13 août 2021.

Photo : Département de la Défense des États-Unis / via Associated Press

Elle s’inquiète particulièrement pour des amis qui devaient être évacués au Canada, en passant par l’hôtel Baron, proche de l’aéroport. Mercredi, son ami lui a dit qu’il avait été incapable de se rendre à l’hôtel, car il y avait trop de monde et les talibans avaient ouvert le feu. Nous savions que jeudi était la dernière chance pour le faire monter dans un avion. Il a été capable de se rendre à l’aéroport, mais maintenant c’est terminé, les opérations sont finies, se désole-t-elle.

Sarah Parkinson estime que le gouvernement canadien a agi trop tard et de façon désorganisée. Ça a commencé bien avant la prise de Kaboul par les talibans et le gouvernement a tardé à réagir, pense-t-elle.

Je reconnais que la situation est extrêmement difficile, mais au niveau institutionnel et politique, je pense que c’est un échec. La situation se détériorerait depuis des années et certaines personnes devaient sortir de là vite. Cela n’est pas nouveau.

Une citation de :Sarah Parkinson
Des réfugiés se dirigent vers un fil barbelé.

Le 24 août, des Afghans tentent de fuir le pays.

Photo :  (Haroon Sabawoon/Anadolu Agency/Getty Images)

Selon Immigration et Citoyenneté Canada, 2500 demandes pour obtenir le statut de réfugié ont été reçues jusqu'ici et elles touchent 8000 personnes. Les deux tiers d'entre elles ont été acceptées.

Sam*, un prestataire afghan qui a travaillé pour le Canada, explique que son visa pour immigrer au Canada a été accepté, ainsi que ceux pour sa femme et ses enfants, mais qu'il a été incapable de passer les contrôles de sécurité à l'aéroport. On nous a dit d'attendre, mais de plus en plus de gens arrivaient et ce n'était pas sécuritaire. On a voulu revenir le lendemain, il y avait des milliers de personnes et c'était impossible de passer... c'était une mission suicide, raconte-t-il.

Victoria Janesh, qui est la directrice du Centre des femmes afghanes de Montréal, aimerait savoir ce qui va se passer après le 31 août et le départ des forces armées américaines.

La seule chose qu'ils ont comprise c'est qu'ils devront se rendre dans des pays voisins. Ils n'ont pas toujours les moyens financièrement de faire ce voyage et les talibans ne les laissent pas partir vers des pays voisins, indique-t-elle.

Le ministre des Transports, Marc Garneau, discute de sécurité aérienne durant une conférence de presse à Ottawa, jeudi le 23 février 2017

Une opération complexe et périlleuse

Michel Boudrias, député indépendant est un ancien militaire qui a travaillé en Afghanistan, explique qu’un désengagement est militaire l’opération la plus complexe et périlleuse qui existe, notamment en Afghanistan, qui est un pays enclavé. Il n’y a aucun port de mer, que le pont aérien.

Quand on procède à un désengagement militaire sans qu’il y ait de relève, c’est vraiment complexe, donc il y a une gestion de risques énorme, car le périmètre de l’aéroport est stratégique et vital et doit être tenu tout au long du désengagement du matériel, du personnel et des gens à évacuer. Ça rend la défense du périmètre extrêmement difficile.

Une citation de :Michel Boudrias
Michel Boudrias.

Michel Boudrias est député de Terrebonne depuis 2015.

Photo : Radio-Canada

Plus les équipes militaires partent, plus le périmètre devient fragile. L’hôtel Baron a été attaqué, c’est le signal qu’il n’y a pas de cordon extérieur de sécurité, ajoute-t-il.

L’ancien militaire précise que ce désengagement des forces armées canadiennes précède le retrait à venir des États-Unis.

Il veut se montrer confiant pour l'avenir. On va continuer à les aider. On a réussi à coordonner l'extraction de 21 personnes en lieu sûr déjà, par voie terrestre dans certains cas, explique-t-il.

L'option aérienne d'extraction sera à exclure, c'est assuré, mais il y aura d'autres moyens, avec des organisations civiles et humanitaires, de diriger certaines familles et personnes vers des lieux sûrs.

Une citation de :Michel Boudrias
Un couple avec un enfant dans les bras du père sur le tarmac d'un aéroport.

Un couple avec un enfant sur le tarmac de l'aéroport international de Kaboul s'apprête à prendre l'avion pour quitter le pays.

Photo : Reuters / .

Mais pour Sam, ce n'est pas suffisant. Je dirais au gouvernement canadien qu'il n'a pas donné son 100 % pour nous aider, toutes les ambassades font évacuer depuis des jours leurs ressortissants. À moi, on me dit de revenir le lendemain, ils [les autorités canadiennes] ne comprennent pas la difficulté qu'on a eue, rien que de venir à l'aéroport.

La plupart des gens qui sont à l'aéroport n'ont même pas les papiers requis pour aller à l'étranger. Mais ils essaient quand même, vous savez, ce sont juste des personnes innocentes qui tentent de fuir ce régime et de rester libres. Je comprends pourquoi elles y sont allées, à l'aéroport, elles voulaient juste préserver leur vie d'avant, conclut-il.

Avec des informations de Steven D'Souza, Talia Ricci, Elyse Allard et Alexie André-Belisle

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