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Arnaques en ligne : l’entreprise montréalaise AdCenter cesse ses activités

Par ailleurs, la société mère d'AdCenter, aussi basée à Montréal, s’est vu imposer une pénalité de plus de 6 millions de dollars par le fisc canadien – une décision qu'elle porte en appel.

Façade du 2000, rue Peel, à Montréal. Un immeuble vitré au centre-ville.

Les bureaux d'AdCenter sont situés au 2000, rue Peel, au centre-ville de Montréal.

Photo : Ivanoh Demers

L’entreprise de marketing montréalaise AdCenter a annoncé à ses sous-traitants qu’elle mettait définitivement la clé sous la porte quelques mois après que les Décrypteurs eurent révélé qu’elle était la pierre angulaire d’un réseau d’arnaque en ligne qui sévissait sur le web depuis une décennie.

Après mûre réflexion, nous avons décidé de mettre fin à la marque AdCenter de façon permanente. Nous aimerions remercier tous ceux qui ont contribué au succès d'AdCenter au cours de 10 années merveilleuses, peut-on lire dans un courriel envoyé aux sous-traitants de l’entreprise, communément appelés des affiliés.

Notre enquête a révélé que ces affiliés attiraient du trafic web vers les sites de diffusion en continu de l’entreprise barbadienne Hyuna International en inondant le web de publicités trompeuses.

Ces publicités suggéraient aux internautes qu’ils pourraient y écouter les derniers-nés d’Hollywood et des événements sportifs en direct, ou encore lire gratuitement des livres numériques populaires en s’inscrivant pour un essai gratuit. Un essai gratuit qui nécessitait leurs informations de carte de crédit et qui pouvait rapidement se transformer en abonnement qui coûte plus de 60 $ par mois, tandis que le contenu promis n’était pas offert.

Une page d'inscription qui indique « REGARDEZ VOS FILMS PRÉFÉRÉS MAINTENANT ET GRATUITEMENT ».

Les publicités trompeuses des affiliés d'AdCenter menaient les internautes vers cette page d'inscription promettant du contenu multimédia gratuit.

Photo :  Facebook (capture d'écran) Saskatoon Farmers' Market

Ce stratagème a permis à Hyuna International de générer des dizaines de millions de dollars. Et si Hyuna et AdCenter semblaient être des entreprises indépendantes, nous avons pu déterminer qu’elles sont en fait toutes deux liées au même homme : le richissime Montréalais Philip Keezer.

Si AdCenter condamnait officiellement la publicité trompeuse de ses affiliés, notre enquête a démontré qu’elle en était au courant, qu’elle l’encourageait implicitement et qu’elle était même au cœur du modèle d’affaires de Hyuna International.

Un avocat représentant Action Media, une des entreprises de M. Keezer faisant partie de ce réseau, avait qualifié les allégations contenues dans l’enquête des Décrypteurs publiée en juin de fausses, trompeuses et carrément diffamatoires. L’entreprise n’avait pas commenté les allégations, mais avait affirmé les nier vigoureusement. M. Keezer n’avait pas répondu à nos demandes d’entrevue.

Philip Keezer et un homme au visage brouillé à l'extérieur du Microsoft Theater, à Los Angeles, où se tient le gala des Grammys.

AdCenter et Hyuna International sont toutes les deux liées à l'homme d'affaires montréalais Philip Keezer.

Photo : Twitter

L’avocat estime également que les informations contenues dans le présent article sont fausses, trompeuses et carrément diffamatoires. L’entreprise n’a toutefois pas souhaité les commenter, et dit nier tout comportement inapproprié.

L’annonce voulant qu'AdCenter cesse ses activités survient plus d’un mois après que l'entreprise eut annoncé à ses affiliés qu’elle les suspendait, ce qui avait à l’époque jeté le doute sur son avenir.

Un simple changement de nom?

Un nouveau service de marketing d’affiliation dont le site web emprunte des codes esthétiques à celui d’AdCenter a vu le jour à la mi-août : CrystAds. Plusieurs anciens affiliés d’AdCenter affirment sur les réseaux sociaux qu’il s’agit de la même entreprise, et qu'AdCenter est de retour. Une page Facebook pour l’entreprise a été créée le 13 août et le site web a été mis en ligne le 6 août.

Dans la semaine du 16 août, l’ancienne section du site d’AdCenter permettant aux affiliés de se connecter à leur compte arborait le nom et le logo de CrystAds. De plus, une adresse courriel et un mot de passe que nous avions utilisés pour créer un compte d’AdCenter fonctionnent toujours avec CrystAds et permettent d’accéder au site.

Le logo de Crystads. Une icône 2D d'un cristal et le texte "CrystAds", dans une police arrondie et grasse.

Il est difficile de déterminer si CrystAds est actif pour le moment.

Photo : Capture d'écran du site de CrystAds

Il est difficile de déterminer si CrystAds est actif pour le moment. Notre équipe n’a pas pu trouver de publicités associées à l’entreprise. Aucune entreprise au nom de CrystAds n’a été enregistrée au registre des entreprises du Québec.

La société mère visée par le fisc canadien

Par ailleurs, la société mère d’AdCenter, aussi basée à Montréal, s’est vu imposer une pénalité par le fisc canadien pour plus de 6,2 millions de dollars, révèlent des documents déposés à la Cour de l’impôt en juillet 2020 dans le cadre d’une procédure d’appel de cette décision.

Le fisc estime que l’entreprise en question, 7503083 Canada inc., opérant sous le nom JoMedia, a sous-déclaré ses revenus lors des exercices financiers 2013 et 2014. Il allègue notamment que l’entreprise à numéro a sous-facturé les services qu’elle rendait à l’entreprise barbadienne Hyuna International, alors que les deux sociétés avaient un lien de dépendance.

JoMedia est l’actionnaire principal d’AdCenter et est également lié à Philip Keezer.

Selon les documents judiciaires, le fisc réclame un réajustement des revenus de la société montréalaise totalisant plus de 62 millions de dollars pour les deux années mentionnées, en plus de la pénalité. JoMedia a porté la décision en appel à l’été 2020 et réfute les allégations du fisc. La décision finale de la Cour de l’impôt n’a pas encore été rendue.

Le logo d'AdCenter sur un fond bleu.

Le logo d'AdCenter.

Photo : AdCenter

Deux faces d’une même pièce

Selon les documents déposés à la Cour de l’impôt, c’est Hyuna qui accumulait en 2013 et 2014 l’ensemble des revenus du partenariat avec JoMedia en percevant les frais d’abonnement. L’entreprise montréalaise effectuait certaines activités en sous-traitance pour le compte de Hyuna, des services que JoMedia lui facturait.

Le fisc allègue que ceux-ci étaient sous-facturés, avec pour effet de diminuer les revenus de l’entreprise montréalaise. Il estime que JoMedia aurait facturé plus cher ses services à Hyuna International s’il n’y avait pas de lien de dépendance entre les deux entreprises. Dans le monde fiscal, cette juste valeur pour les services rendus par des entreprises liées est connue comme le principe du prix de transfert de pleine concurrence.

En matière internationale, on veut que des parties qui sont liées entre elles transigent comme si elles n’étaient pas liées entre elles, donc qu’elles transigent selon le principe de pleine concurrence, explique la chercheuse principale de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke, Lyne Latulippe.

C’est une fiction que l’on crée, parce que ce serait trop facile dans un groupe qui est lié de dire : "Je suis imposé dans une juridiction qui impose un taux élevé. Je vais vendre [mes services] à une filiale dans un paradis fiscal [qui] vendra le bien, et tout le profit sera réalisé dans la filiale dans un paradis fiscal", illustre-t-elle.

Dans les documents provenant de la Cour de l’impôt, le fisc juge qu’une forte proportion des activités commerciales du groupe d’entreprises liées à M. Keezer ont eu lieu à Montréal. JoMedia affirme avoir vendu à Hyuna International en 2012 toutes les ressources nécessaires pour mener à bien les activités commerciales, pour un prix de 7 millions de dollars américains. Selon l’entreprise montréalaise, cela inclut de la technologie, des contrats, des sites web, du contenu sous licence, des listes de clients et leur information, des brevets, des marques déposées, du savoir-faire, entre autres.

Il s'agit d'une trentaine de personnes devant des bureaux à la Barbade.

Le bureau de Hyuna International à Christ Church, à la Barbade, en décembre 2017.

Photo : Capture d'écran - Facebook

Néanmoins, le fisc juge que, même si ces ressources ont été vendues à Hyuna, les fonctions clés de l’activité commerciale ont été effectuées par JoMedia en 2013 et 2014, et que l’entreprise montréalaise a assumé et réalisé les fonctions au cœur du modèle d’affaires de ce groupe d’entreprises.

Dans sa réponse à la déclaration d’appel de JoMedia, le fisc souligne que pour les années 2013 et 2014, la soixantaine d’employés de Hyuna International à la Barbade étaient surtout responsables du service à la clientèle, tandis que l’équipe canadienne de JoMedia, qui comptait entre 83 et 109 employés, s’occupait alors d’une longue liste de tâches spécialisées, dont le développement web et l’analyse des opérations. Il en conclut qu’à l’époque Hyuna n’avait pas le personnel nécessaire pour exécuter les fonctions clés pertinentes au succès de l'entreprise ou au développement de nouveaux produits.

JoMedia rejette également l’interprétation que le fisc a faite de son modèle d’affaires, alléguant qu’il a surestimé ses activités commerciales. JoMedia avance aussi que plusieurs de celles-ci ont en fait été effectuées par de tierces parties et que les facettes techniques desquelles elle s’occupait pour les plateformes de streaming, ou diffusion en continu, étaient limitées vu la simplicité des sites web.

Selon Lyne Latulippe, l’arrangement entre JoMedia et Hyuna International a très certainement été entrepris pour payer moins d’impôts. Je ne vois pas d’autres raisons que ça. Mais est-ce que c’est abusif? C’est très difficile de trancher là-dessus, dit-elle.

Un redressement fiscal de 62 M$

Le fisc a procédé à une réévaluation des revenus déclarés de JoMedia pour les années 2013 et 2014 en décembre 2019. Selon les documents, JoMedia a déclaré des revenus de 5,9 millions de dollars en 2013 et de 12,3 millions en 2014, mais le fisc juge que ceux-ci devraient respectivement être augmentés de 19,5 millions de dollars et de 43,2 millions de dollars.

Le fisc estime en outre que JoMedia n’a pas fait d’effort raisonnable pour déterminer un prix de transfert de pleine concurrence et que l’entreprise montréalaise n’a pas produit de documentation complète ou exacte permettant de déterminer le prix de transfert ou l’allocation de profits entre les deux entités.

Pour cette raison, le fisc a ordonné à JoMedia de payer une pénalité de 1,9 million de dollars et de 4,3 millions de dollars pour ces années d’imposition, respectivement.

Dans son appel, JoMedia affirme avoir facturé ses services entre 70 $ et 79,57 $ de l’heure, ce qui est dans la tranche de tarifs qui auraient été facturés si [JoMedia] et Hyuna International n’avaient pas de lien de dépendance, peut-on lire.

D’ailleurs, si JoMedia reconnaît que, pour les années en cause, l’entièreté de ses revenus provenait de ses services facturés à Hyuna, elle avance que la plupart de ses activités étaient consacrées à d’autres projets n’ayant aucun lien avec son partenariat avec Hyuna, notamment le développement de la plateforme multimédia Playster.

La page d'accueil du site web Playster, qui promet offrir des jeux, des films, de la musique et de livres illimités.

La plateforme de diffusion en continu Playster, un produit de JoMedia, était active de 2015 à 2020.

Photo : Capture d'écran Archive.is

Selon des documents déposés auprès du gouvernement du Canada, Hyuna International a déjà été propriétaire de la marque déposée de Playster. De plus, l’outil d’analyse web DomainTools permet de voir que le site de Playster a été enregistré par Hyuna International en octobre 2013. JoMedia affirme avoir dépensé 50 millions de dollars sur ce projet.

Les avocats représentant JoMedia dans ce dossier n’ont pas donné suite à notre demande d’entrevue. Ni l’Agence du revenu du Canada ni les avocats représentant la Couronne n’ont voulu commenter le dossier.

Des revenus annuels de 85 M$ et plus

Dans les documents déposés à la Cour de l’impôt, l’entreprise reconnaît certains éléments dévoilés par l’enquête des Décrypteurs qu’elle n’avait pas souhaité commenter, notamment que Philip Keezer était, pendant les années en cause du moins, à la fois président et PDG de JoMedia et actionnaire significatif de Hyuna International, et qu’il assurait la gestion globale de Hyuna.

JoMedia reconnaît aussi que la facturation des abonnements passait par des sociétés ne disposant d’aucun employé, mises en place pour minimiser les risques associés à la rétrofacturation, soit la demande d’annulation de paiement auprès de la compagnie de carte de crédit. L’enquête des Décrypteurs avait révélé que l’empire lié à M. Keezer utilisait des structures que l’on pourrait qualifier de sociétés-écrans pour éviter que les plaintes et les demandes de remboursement ou de rétrofacturation n’aboutissent au même endroit, ce qui avait pour effet de brouiller les pistes et de permettre au réseau de passer inaperçu.

JoMedia reconnaît aussi que Hyuna International a généré des revenus de 68,7 millions de dollars américains (85 M$ CAD) en 2013 et 93,9 millions de dollars américains (116,3 M$ CAD) en 2014.

À la fin juin, le journal Barbados Today rapportait que l’Unité commerciale internationale de la Barbade avait lancé une enquête sur les révélations du reportage des Décrypteurs (Nouvelle fenêtre). Le ministre des Affaires internationales et de l’Industrie de la Barbade Ronald Toppin a toutefois confié au quotidien qu’en l’absence d’une condamnation à l’étranger, les autorités barbadiennes ont peu de recours, sauf celui de bannir la compagnie du pays.

Le ministre Toppin a également confié à Barbados Today que Hyuna International n’avait pas encore renouvelé son permis pour devises étrangères, nécessaire pour poursuivre ses opérations dans l’île des Caraïbes, à la fin juin. La société a aussi laissé expirer son adhésion à l’Association des entreprises internationales de la Barbade (BIBA), a confirmé la directrice de l’association aux Décrypteurs.

Il n’a pas été possible de déterminer si Hyuna est toujours en activité à la Barbade. Le ministre Toppin a refusé nos demandes d’entrevue et son ministère n’a pas voulu confirmer si l’entreprise avait renouvelé son permis pour devises étrangères. Nous respectons la confidentialité de nos titulaires de permis, a expliqué un porte-parole par courriel.

Un numéro associé au centre d’appel de Hyuna fonctionnait toujours au moment de publier ces lignes et envoyait vers un système de messagerie automatisé.

Decrypteurs. Marie-Pier Élie, Jeff Yates, Nicholas De Rosa et Alexis De Lancer.

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