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Analyse

Pourquoi des Québécois parlent-ils d’un « pass sanitaire » sur les réseaux sociaux?

L'expression française est partout dans les groupes Facebook qui dénoncent les mesures sanitaires.

Il s'agit d'un événement intitulé "NON à la passe sanitaire!"

Capture d'écran de l'événement Facebook associé à la manifestation du 12 août à Montréal.

Photo : Capture d'écran - Facebook

Pour bien des Québécois, le gouvernement s’apprête à instaurer non pas un passeport vaccinal, mais un « pass sanitaire ». L’utilisation au Québec d’une expression provenant de France en dit long sur les interactions entre les communautés qui contestent les mesures sanitaires dans ces deux sociétés francophones.

Le gouvernement du Québec a annoncé vouloir mettre en place un passeport vaccinal dans la province le 1er septembre. Les Québécois devront donc montrer une preuve de vaccination pour avoir accès à certaines activités et aux services jugés non essentiels.

L’annonce ne fait pas l’unanimité et fait l’objet d’une vive contestation. Certains y voient un risque informatique, d’autres un affront aux libertés personnelles. Le 14 août, à Montréal, des milliers de personnes ont manifesté contre cette mesure.

Sur les réseaux sociaux, au sein de certaines communautés farouchement opposées au passeport vaccinal, toutefois, une expression se démarque par son absence : passeport vaccinal. C’est que bien des Québécois préfèrent utiliser pass sanitaire, soit l’expression privilégiée en France pour une mesure semblable.

Les exemples fusent de partout : dans les sections de commentaires de grands médias, dans des groupes Facebook antivaccin, sur les profils personnels de personnes qui contestent cette mesure, on dénonce le pass sanitaire et non le passeport vaccinal.

D’ailleurs, l'un des événements Facebook ayant mené à la manifestation du 14 août à Montréal était intitulé NON à la passe sanitaire!. Plus de 22 000 personnes se sont montrées intéressées par celui-ci.

Pourquoi autant de Québécois utilisent-ils une expression provenant de France – contenant un anglicisme, de surcroît – pour dénoncer une mesure gouvernementale québécoise qui ne porte pas ce nom?

Le pass partout sur les réseaux sociaux

Un seul coup d’œil aux groupes Facebook québécois dédiés à la résistance aux mesures sanitaires suffit pour constater qu’ils regorgent de contenu français. Des vidéos de manifestations, des articles de médias alternatifs et des discours d’experts – réels ou supposés – provenant de l’Hexagone abondent.

Dans la semaine du 9 août, après nous être abonnés à plusieurs de ces groupes, l’algorithme de Facebook nous a suggéré, en quelques minutes à peine, de suivre quatre pages françaises qui mettent aussi de l’avant du contenu semblable. Il ne serait pas surprenant que bien des Québécois qui militent dans cette sphère aient également été exposés à ces contenus.

Il s'agit d'une page Facebook qui dénonce les mesures sanitaires en France.

Capture d'écran d'une des pages Facebook qui nous ont été recommandées par l'algorithme après que nous nous sommes abonnés à des groupes complotistes.

Photo : Capture d'écran - Radio-Canada

La France ayant une population près de huit fois plus importante que celle du Québec, ces pages et groupes génèrent invariablement beaucoup plus de partages, de commentaires et de j’aime que leurs comparses québécois. Certaines pages françaises liées à la contestation des mesures sanitaires ont des centaines de milliers d’abonnés, chose qui est pratiquement impossible au Québec.

L’algorithme de Facebook voit qu’un québécois francophone s’intéresse à ce type de contenu, puis lui suggère du contenu semblable dans sa langue. Résultat : le Québécois se retrouve maintenant à intégrer les réseaux sociaux français.

En outre, l’implantation du pass sanitaire en France a elle aussi provoqué un mouvement de contestation. Annoncé en juillet, celui-ci fait l’objet de manifestations partout au pays chaque samedi. Il est fort probable que des Québécois, s’abreuvant de sources d’information françaises, aient suivi la controverse du pass sanitaire, puis ont simplement emprunté le terme pour dénoncer le passeport vaccinal ici. Lorsque le gouvernement du Québec a annoncé son passeport vaccinal en août, le vocabulaire de contestation était déjà en place.

L'influence des mouvements sociaux français

Plusieurs observateurs ont remarqué une certaine pollinisation croisée entre certaines communautés québécoises et françaises sur les réseaux sociaux. L’un d’eux est Rudy Reichstadt, directeur de l'Observatoire du conspirationnisme en France. Ce dernier constate que la pandémie a créé un rapprochement entre les communautés conspirationnistes des deux régions.

C’est vraiment avec l’année 2020 que j’ai vu des interactions aussi fortes avec ce qui se passe au Québec. Il y en avait avant, un peu, mais ce n’était pas aussi fort, dit-il.

Il a d’ailleurs remarqué que, si certains Québécois consomment du contenu français sur Facebook, l’inverse est aussi vrai. Selon lui, la montée de QAnon en France est en grande partie attribuable à la chaîne Radio-Québec, du conspirationniste Alexis Cossette-Trudel.

Il n’est pas absurde de penser qu’il y a une influence du débat français sur le débat au Québec sur ces questions-là. Évidemment, les gens au Québec écoutent ce qui se passe en France, juge Rudy Reichstadt. Il est intelligent, l’algorithme de Facebook, il comprend que ça se passe en langue française, qu’on est un utilisateur francophone.

Depuis le discours d’Emmanuel Macron du 12 juillet, où il annonce la vaccination obligatoire des soignants et le "pass sanitaire", il y a eu une très forte mobilisation en ligne et dans la rue. Le [mot-clic] #PassSanitaire est vraiment devenu très populaire, ajoute-t-il.

En termes de contestation sociale organisée, la France fait souvent office de modèle, au Québec, renchérit David Morin, professeur titulaire à l’université de Sherbrooke et Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents.

L’opposition au passeport vaccinal fait l’objet d’une convergence – relative et sur certains aspects seulement – des luttes, de droite surtout, mais de gauche aussi. Les références à la dictature, à Hitler (étoile jaune), l’antisémitisme, etc. se retrouvent ou se retrouveront d’ailleurs ici aussi, à divers degrés, poursuit-il.

Une expression symbolique

M. Morin ajoute que l’utilisation de pass sanitaire, plutôt que de passeport vaccinal, prôné par le gouvernement et les médias, peut aussi être symbolique pour certains.

Ces mouvements étant par définition antigouvernementaux et anti-institutionnels, ils s’efforcent de ne pas reprendre le langage d’État et de recourir à leur propre vocable en fonction des objectifs politiques et communicationnels recherchés, explique-t-il.

Alors que le terme passeport vaccinal a une connotation formelle et administrative, le terme pass sanitairerenvoie à l’idée d’un état d’urgence sanitaire, qui s’étend donc à toutes sortes de mesures, et d’une société dans laquelle il y a deux classes de citoyens, ceux qui ont le fameux "pass" et les autres, illustre M. Morin.

Même si l’utilisation de l’expression pass sanitaire sert entre autres, pour ceux qui l’empruntent, à se démarquer, il faut être prudent de ne pas mettre tous les contestataires du "pass sanitaire" dans le camp des complotistes, même si ces derniers sont les plus nombreux et les plus audibles. Sinon, on contribue à leur donner le monopole de la contestation, à grossir leur mouvement au lieu de le diviser entre la critique légitime et le dogme conspirationniste, prévient M. Morin.

L’émergence d’un vocabulaire parallèle pour contester le passeport vaccinal peut sembler bancale, une énième anecdote provenant des réseaux sociaux. Mais elle peut avoir des effets inattendus. Un Québécois qui recherche pass sanitaire dans la barre de recherche de Facebook a de bonnes chances de tomber sur du contenu issu des franges les plus extrêmes du mouvement de contestation des mesures sanitaires.

De plus, une personne au Québec qui cherche pass sanitaire sur Google trouvera uniquement des articles traitant de la France. Même si cette personne est farouchement opposée à cette mesure, elle se retrouve ainsi amputée de toutes sortes d’informations qui pourraient lui être pertinentes, dont les modalités du passeport vaccinal québécois (qui sont très différentes du pass sanitaire français), la date d’entrée en vigueur de la mesure, les lieux qui seront visés.

Ironiquement, elle ne trouvera pas non plus les opinions de ses concitoyens qui se sont exprimés dans les médias pour critiquer le passeport vaccinal.

Decrypteurs. Marie-Pier Élie, Jeff Yates, Nicholas De Rosa et Alexis De Lancer.

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