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Les aides d’urgence en partie responsables de la pénurie de main-d'œuvre

Le marché canadien du travail nage en plein paradoxe. D'un côté, il n'y a jamais eu autant d'offres d'emploi disponibles et, de l'autre, il n'y a jamais eu autant de chômeurs.

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Le restaurant Kurde pizza, à Saint-Jean-sur-Richelieu, recherche désespérément du personnel depuis plusieurs mois.

Photo : Radio-Canada / Vincent Rességuier

Dans ce contexte, plusieurs employeurs estiment que les responsables de la pénurie de main-d'œuvre sont, en grande partie, les différentes mesures d'aide d'urgence du gouvernement fédéral, comme la défunte PCU. Est-ce vraiment le cas?

Lorsque nous avons posé la question à Ali Yana, gérant d’une pizzeria à Saint-Jean-sur-Richelieu, sa réponse ne s’est pas fait attendre. Selon lui, il n’y a pas de doute, c'est surtout la PCU.

Il faut dire que, depuis le début de la pandémie, il a de grandes difficultés à trouver du personnel, que ce soient des serveuses, des cuisiniers ou surtout des livreurs.

« Avant la pandémie, on n'avait même pas besoin de mettre la pancarte "livreur demandé". On en avait 3 ou 4 qui venaient par semaine. »

— Une citation de  Ali Yana, gérant du restaurant Kurde pizza à Saint-Jean-sur-Richelieu

Depuis, les choses ont bien changé et Ali Yana demande au gouvernement de mettre fin aux mesures d’urgence, parce que, selon lui, s'il continue à donner de l'argent comme ça, c'est sûr que les gens ne vont pas travailler.

À première vue, difficile de lui donner tort, puisque plus de 650 000 postes sont à pourvoir à travers le pays, tandis que l'assurance-emploi compte quelque 1 600 000 prestataires, sans compter les centaines de milliers de personnes qui bénéficient des aides gouvernementales d'urgence.

La PCU, un facteur parmi d'autres

La PDG de l'Institut du Québec, l'économiste Mia Homsy, remarque que la bonification de l'assurance-emploi, la Prestation canadienne de la relance économique (PCRE) et les autres prestations qui ont remplacé la PCU entrent en compétition surtout avec des emplois faiblement rémunérés ou avec les emplois à temps partiel.

Selon elle, cet enjeu est « important », mais il est un facteur parmi d’autres expliquant la pénurie de main-d'œuvre. D’autant que les dernières données disponibles montrent que les jeunes sont retournés massivement sur le marché du travail depuis le début de l’été.

Elle soutient que nous sommes dans une période de transition parce que de nombreuses personnes ne sont tout simplement pas prêtes à se chercher un emploi.

Certains, comme les pilotes d’avion ou les agents de bord, nagent encore dans l’incertitude. En attendant une hypothétique relance complète de leur secteur, ils sont des milliers à se demander s’ils retrouveront leur poste ou s’ils doivent faire une croix dessus.

Par ailleurs, les secteurs fragilisés par la pandémie, comme l'hébergement, la restauration, les arts et la culture, ont perdu une bonne partie de leur personnel qui a migré vers d’autres sphères de l’économie.

Le résultat étant que ces personnes ont entrepris des processus de réflexion sur leur avenir professionnel et nombre d’entre elles se tournent vers la formation ou un retour aux études. Ces gens-là ne sont pas nécessairement disponibles du jour au lendemain pour aller travailler, conclut Mia Homsy.

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Lorsqu'elle s'est retrouvée sans emploi en raison de la pandémie, Jenny-Kim Chaput en a profité pour faire une formation dans le secteur de la restauration.

Photo : Radio-Canada / Vincent Resseguier

C'est le cas de Jenny-Kim Chaput. Avant la pandémie, elle travaillait au service à la clientèle dans un magasin de vêtements à Saint-Jean-sur-Richelieu. Après avoir perdu son emploi, elle a connu des mois difficiles. Elle a notamment perdu son logement à cause de finances précaires.

« J'ai vécu la pandémie, comme la plupart des gens, dans la misère. »

— Une citation de  Jenny-Kim Chaput

Après cette traversée du désert, elle a décidé, il y a quelques mois, de réaliser un vieux rêve : se lancer dans la restauration. Pour cela, elle va tenter d’obtenir un diplôme d'études professionnelles (DEP). Si tout va bien, elle réintégrera le marché du travail au début de l’année prochaine.

« Il y a des personnes qui ont vécu des périodes difficiles sur le plan de l'emploi, mais aussi, il y a des gens qui ont remis en question leurs valeurs, la place du travail, donc on est dans cette période de mouvance. »

— Une citation de  Martine Roy, directrice générale du Carrefour jeunesse-emploi Iberville--St-Jean.
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Martine Roy, directrice générale du Carrefour Jeunesse emploi Iberville-St-Jean

Photo : Radio-Canada / Vincent Rességuier

Depuis quelques mois, la directrice générale du Carrefour jeunesse-emploi Iberville-St-Jean, Martine Roy, reçoit de nombreux professionnels qui se remettent en question.

Elle observe que les conditions salariales sont souvent un obstacle majeur. Dans un marché qui avantage les employés, beaucoup préfèrent attendre de trouver la perle rare. Dans certains milieux, dit-elle, il y a une bonification des salaires, et donc ça vient aussi influencer leur choix d'intégrer un emploi ou non.

Le cœur du problème : les enjeux démographiques

Et les opportunités sont bien réelles, par exemple, dans les technologies de l'information.

Le gouvernement du Québec finance depuis peu des formations pour pourvoir près de 10 000 postes vacants. Le manque de main-d'œuvre dans ce secteur existait pourtant bien avant la pandémie et la PCU. Ce n’est d’ailleurs un secret pour personne, cette problématique inquiète les acteurs économiques depuis plusieurs années.

Le nerf de la guerre étant les enjeux démographiques, qui sont hautement prévisibles. Les boomers quittent progressivement le marché du travail. Mia Homsy calcule que leur remplacement va représenter 80 % des emplois à pourvoir au cours de la prochaine décennie.

« Ça va être difficile pour les entreprises, il y a des régions où il n'y aura pas de création nette d'emploi, seulement du remplacement. »

— Une citation de  Mia Homsy, économiste

Le problème, c’est que la pandémie a fortement ralenti l’arrivée de travailleurs étrangers, les plus enclins à accepter les tâches faiblement rémunérées ou à combler les besoins pour certains emplois spécialisés.

Selon l’économiste Mia Homsy, dans l’immédiat, le gouvernement fédéral devrait mettre fin aux aides d’urgence en ciblant certains secteurs où le manque de main-d'œuvre est criant.

Par exemple, il faudrait que les professionnels de la restauration sans activité soient contraints de retourner au travail s’ils sont en bonne santé ou s’ils ne sont pas engagés dans des démarches de formation ou de réorientation.

Elle milite aussi pour la fin des subventions salariales pour les entreprises qui ont peu de chance d’être rentables à moyen ou long terme. Comme le contribuable paye pour les maintenir sous respirateur artificiel, elles représentent une perte nette pour la société.

L’économiste Daniel Denis soutient que les entreprises vont devoir faire des efforts pour améliorer les salaires et les conditions de travail si elles veulent attirer et retenir les travailleurs.

« C’est clair que les employeurs vont devoir repenser leur manière de faire. »

— Une citation de  Daniel Denis, économiste, associé chez SECOR-KPMG

Selon lui, les chefs d’entreprises n’ont pas le choix d’investir dans leur personnel en proposant par exemple des formations tout au long de la carrière ou des perspectives d’évolution à l’interne.

D’ici quelques années, il rappelle que davantage de jeunes professionnels vont arriver sur le marché du travail, ce sont les enfants des boomers. Une chance à saisir et qu’il ne faudra pas manquer, dans un contexte où les employeurs sont en compétition.

Le taux de chômage au pays s’élève actuellement à 7,5 %, contre 5,6 % en février 2020, avant la pandémie. 

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