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Cachée à Kaboul : « Mon péché, c’est d’être née dans ce pays et d’être une femme »

Des Afghans impuissants devant le retour en force des talibans tentent d'obtenir des visas pour fuir leur pays. Mais les exigences liées à ces documents mettent en péril leur projet. Radio-Canada s’est entretenue avec une femme qui craint pour sa vie parce que ces exigences étrangères l'ont empêchée de quitter Kaboul pour se réfugier au Royaume-Uni, où elle est pourtant inscrite à l’université.

Des vendeurs se tiennent derrière des tas de vêtements, les femmes portent la burqa.

Des Afghanes achètent des vêtements dans un marché de Kaboul.

Photo : Reuters / Adnan Abidi

Mina (nom fictif) se souvient de la première fois que les talibans ont pris le contrôle de son pays, en 1995-1996.

Quand les talibans sont arrivés, j'avais quatre ans, raconte-t-elle, dans une série de messages textes et vocaux envoyés depuis Kaboul. Je me souviens de petits détails de ces personnes qui étaient entrées chez moi, elles étaient venues parce que mon père travaillait pour le gouvernement à l’époque.

Heureusement, son père s’était déjà enfui, se rappelle-t-elle. La famille avait subséquemment réussi à se réfugier au Pakistan.

C’est là qu’elle est restée exilée, jusqu’à l’intervention américaine de 2001.

Pourquoi le gouvernement américain est-il venu si c'est pour nous laisser à nouveau comme ça, se désole-t-elle. Vingt-cinq ans plus tard, je suis de retour ici, dans la même situation.

Je suis traumatisée, le traumatisme est revenu.

Une citation de :Mina

Coincée en Afghanistan

Depuis quelques jours, Mina essaie de quitter son pays natal, en vain. Éduquée en Angleterre et aux États-Unis, elle s’adresse à nous en anglais en nous demandant de taire son vrai nom et d'omettre les détails de son parcours professionnel afin de protéger son identité, car ses liens avec l’Occident pourraient faire d’elle une cible des talibans.

Dimanche, elle s’est rendue à l’aéroport de Kaboul en espérant pouvoir quitter le pays. Mais les trois vols pour lesquels elle avait acheté des billets ont été brusquement annulés.

Le personnel de la compagnie aérienne et les agents qui effectuent les enregistrements ont tous soudainement disparu, dit-elle du premier vol, qui était à destination du Pakistan. Puis, la porte s’est ouverte et tout le monde s'est précipité dans l'avion, des gens avec ou sans passeports, avec ou sans billets. Mais l'avion n'a jamais décollé, car l'équipage n'était pas là.

Bien qu'elle soit actuellement inscrite à l’université en Angleterre, Mina explique qu’elle devait d’abord se rendre au Pakistan pour avoir un visa britannique. Puisqu’il n’y a pas de consulat britannique en Afghanistan, elle ne pouvait pas obtenir les documents nécessaires pour se rendre directement en Grande-Bretagne.

S'il y avait eu un consulat ici, j'aurais pu faire ma demande, obtenir mon visa, et je serais sûrement déjà au Royaume-Uni maintenant, dit-elle.

Pour des raisons de sécurité, sa famille s'est maintenant dispersée à travers Kaboul afin de se cacher. Cela limite les options de Mina, qui ne peut plus se déplacer sans l’accompagnement d'un homme.

Je n'ai pas de famille masculine avec qui je peux aller à l’aéroport, et [les talibans] pourraient me tuer si je suis sans mahram [escorte masculine].

Une citation de :Mina

Effacer l’influence occidentale pour survivre

Alors que les talibans poursuivent leur offensive, les citoyens coincés en Afghanistan continuent d’affluer vers l'aéroport, qui a sombré dans un violent chaos. Mina affirme que de nombreux membres de sa famille attendent toujours leurs vols, et qu’ils lui envoient sporadiquement des mises à jour qui font état de coups de feu et de blessures.

Une foule est massée devant l'aéroport.

Des Afghans grimpent sur une clôture barbelée pour pénétrer dans l'aéroport de Kaboul.

Photo : Reuters / Reuters TV

Pendant ce temps, ceux qui se cachent font des pieds et des mains pour effacer toute trace de l'influence occidentale de leur vie. Mina affirme que, lundi matin, des talibans avaient commencé à fouiller les maisons à la recherche de responsables gouvernementaux ou de militants.

Par mesure préventive, son employeur a effacé son site Internet, sur lequel figuraient des photos de Mina et de ses collègues.

Elle dit également avoir caché tous les documents liés à son parcours universitaire et professionnel. Initialement, j’ai pensé détruire mes documents scolaires, dit-elle. Mais ensuite, je me suis dit que, si je réussis à sortir du pays, je pourrais avoir besoin de ces documents, cela pourrait me créer des problèmes.

Elle ajoute avoir dû fermer son bureau, ne sachant pas quand elle allait pouvoir y retourner. Je ne sais pas si je reviendrai un jour dans ce local où j'ai investi toute ma vie, dit-elle. Mon péché, c’est d’être née dans ce pays et d’être une femme.

Une aide internationale qui se fait attendre

Mina affirme que ses contacts occidentaux ne semblent pas être en mesure de l’aider.

Nous avons contacté les ministères des Affaires étrangères du Royaume-Uni et des États-Unis pour leur demander leur aide et leur soutien, mais ils ont répondu qu’ils ne pouvaient pas nous aider, dit-elle. Je ne sais pas comment ils ne peuvent pas aider leurs propres diplômés, ils savent que notre vie est en danger à cause d'eux, parce que nous avons étudié là-bas.

Plusieurs politiciens, militants et défenseurs des droits de la personne demandent désormais aux pays occidentaux d’assouplir les exigences de visa pour les ressortissants afghans.

Je pense que tous les pays occidentaux qui ont joué un rôle en Afghanistan ont la responsabilité de s'engager et de soutenir l'impact humanitaire de nos actions dans ces pays, a déclaré Andrew Rusk, fondateur de Not Left Behind, en entrevue avec Radio-Canada.

Son organisation, qui a été créée pour lutter contre la persécution vécue par les ressortissants afghans qui ont aidé les militaires canadiens, plaide pour un assouplissement de ces conditions.

Nous devons enlever ces obstacles bureaucratiques qui empêchent actuellement de bonnes personnes de se rendre en sécurité, soutient-il.

Déjà des reculs des libertés

Quatre femmes sont assises entourées de pièces de voitures pendant que l'instructeur leur parle.

Les Afghanes ne pourront probablement plus s'inscrire à des cours de conduite. Ici, un instructeur leur enseigne la mécanique d'une voiture pendant une leçon technique dans une école de conduite de Kaboul.

Photo : Reuters / Mohammad Ismail

Enfermée dans son logement et séparée de plusieurs de ses proches, Mina constate que les femmes afghanes ont déjà perdu leur liberté.

Normalement, je porte des jeans ou des collants ou des écharpes et juste un t-shirt normal, dit-elle. Mais maintenant, je suis à la maison et je porte un hijab avec un foulard, au cas où [les talibans] entreraient, comme ça je suis entièrement couverte et ils ne me frapperont pas. Imaginez, je n'ai pas la liberté de porter ce que je veux à l'intérieur de ma propre maison.

La situation est très grave, les gens ont tellement peur de l'avenir.

Une citation de :Mina

Mina craint ce qui lui arrivera si elle reste prise en Afghanistan. Les talibans n'aiment pas que les femmes sortent de chez elles. S’ils apprennent qu’une femme s'est rendue au Royaume-Uni ou aux États-Unis pour étudier sans mahram, comment vont-ils la traiter?

Selon elle, les gouvernements étrangers doivent adapter leurs exigences en matière d'immigration à la réalité sur le terrain.

Le Canada, par exemple, a promis l'asile à 20 000 personnes aux prises avec les menaces des talibans, telles que les journalistes, les interprètes, des femmes et des militants. Toutefois, cette aide n’est disponible qu'aux ressortissants afghans qui ont déjà réussi à quitter leur pays.

Le Canada dit qu'il accepte les réfugiés, mais pour cela il faut être envoyé par l’Agence des Nations unies pour les réfugiés dans un pays tiers. Comment peut-on se rendre dans un pays tiers quand toutes les frontières sont fermées? se demande-t-elle.

Le ministère canadien de la Citoyenneté et de l'Immigration n'a pas répondu aux questions spécifiques relatives à l'aide qu'il prévoit d'apporter aux ressortissants afghans toujours coincés au pays, se contentant de réitérer leur plan d'aider 20 000 Afghans ayant déjà quitté le pays.

Lundi, le ministre des Affaires étrangères britannique, Dominic Raab, a déclaré aux journalistes que son équipe se concentrait sur l'évacuation des ressortissants britanniques et des ressortissants afghans ayant servi le Royaume-Uni. Son équipe n’a pas non plus été en mesure de répondre à nos questions concernant les citoyens afghans toujours au pays.

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