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« Tous mes amis meurent » : une soirée à un site d’injection improvisé

Dans l'attente d’un centre d’injection supervisée, des bénévoles luttent pour limiter les morts liées aux surdoses à Sudbury, l'une des capitales de la crise des opioïdes.

La tente et les bénévoles de STOP.

Les bénévoles de STOP Sudbury s'installent dans le parc Mémorial afin d'être près de personnes aux prises avec des dépendances.

Photo : Radio-Canada / Zacharie Routhier

21 h au parc Mémorial, un petit îlot de verdure au centre-ville de Sudbury, dans le Nord-Est de l'Ontario. L’endroit, qui est devenu un point de rencontre pour les personnes en situation d’itinérance, n'est éclairé que par quelques lampadaires et par les gyrophares d’une voiture des services de sécurité.

Comme chaque soir ou presque, l’équipe de la Société temporaire de prévention des surdoses de Sudbury (STOP) installe tranquillement une tente. Cette fois, cinq bénévoles se partagent les tâches, dont deux infirmières.

Dans leurs sacs, on retrouve des bananes, de la nourriture pour chien, mais surtout, du matériel d’injection stérile et de la naloxone, un antidote temporaire aux surdoses liées aux opioïdes.

L’objectif est clair : offrir à ceux fréquentant le parc un endroit sécuritaire pour consommer leurs substances, comme la municipalité ne dispose pas encore d’un centre d’injection supervisée.

Je me sens en sécurité ici, dit simplement Drew Patriots, à l'intérieur de la tente d'injection. Son nom de famille a été changé afin de préserver son anonymat.

Le jeune homme consomme sa première dose de la soirée. À l’extérieur, un bénévole calcule le temps depuis l’injection et surveille son état de près.

« Ici, il y a des gens vraiment gentils, qui s'assurent que je suis correct, que je ne meurs pas. »

— Une citation de  Drew « Patriots »
Drew Patriots à l'intérieur de la tente d'injection.

Drew « Patriots » dit « vouloir faire partie de la solution ». Il tente de faire du bénévolat avec des organismes de la communauté.

Photo : Radio-Canada / Zacharie Routhier

Parmi les gens rassemblés autour de la tente d’injection du parc Mémorial, tous ont des amis qui ont succombé aux opioïdes. Drew n’a plus assez des doigts de ses mains pour compter les morts dans son entourage.

Cette année a été de la merde. J’ai perdu plus d’une dizaine d’amis, de membres de la famille, de gens que je connais dans la rue depuis toujours, dit-il.

Mon meilleur ami est mort l’autre jour, ajoute-t-il, la voix étouffée.

Avant cet événement, Drew assure qu’il progressait vers la sobriété. Je le voulais vraiment, dit-il.

Mais étant un toxicomane depuis presque toute ma vie, qui n'a pas d’outils pour gérer ses traumatismes sans avoir le réflexe de retourner directement à la seringue […] Ça fait que j’ai été repris dans la spirale, je ne sais même pas si je vais réussir à m’en sortir, laisse-t-il tomber.

Des bénévoles remplissent un panier.

Les bénévoles de STOP Sudbury font aussi la tournée des personnes en situation d'itinérance dans le quartier, avec un panier rempli de matériel d'injection stérile, de nourriture et de produits hygiéniques.

Photo : Radio-Canada / Zacharie Routhier

Le Nord de l'Ontario, point chaud de la crise des opioïdes

La pandémie a été difficile pour les personnes aux prises avec une dépendance aux opioïdes en Ontario. Le nombre de morts liées aux surdoses d'opioïdes a bondi de 60 % en 2020, selon les chiffres de la santé publique.

C’est à Sudbury, dans le Nord-Est de l’Ontario, que l’on retrouve le taux de morts le plus élevé de la province, toutes proportions démographiques gardées. La région, qui compte moins de 200 000 personnes, a enterré une centaine de ses résidents lors de la première année de pandémie, selon les données du bureau de santé publique local.

Ce dernier a également signalé vendredi que le nombre de surdoses était anormalement élevé en raison de drogues plus puissantes qu'à l'habitude, un avertissement qui revient ponctuellement depuis de nombreux mois.

La communauté attend l'ouverture d'un premier centre d’injection supervisée depuis des années. Après avoir cherché en vain un édifice pour l’héberger, elle s'approche finalement de son but : un centre d’injection temporaire pourrait être installé dans des roulottes à quelques centaines de mètres du parc Mémorial d'ici quelques mois, à condition d'obtenir les dernières autorisations.

Un abri et une voiture.

La Municipalité tente ponctuellement de dissuader les personnes en situation d'itinérance de camper dans le parc Mémorial afin de faire respecter l'un de ses règlements.

Photo : Radio-Canada / Zacharie Routhier

Entre-temps, les bénévoles de STOP Sudbury, comme l'infirmière Karla Ghartey, cherchent des façons de limiter les morts.

« On est ici parce qu'on se soucie de notre communauté. On s’en fout, si les gens consomment. S’ils sont ici, c’est qu’ils font partie de notre communauté, alors on se soucie d’eux. »

— Une citation de  Karla Ghartey, infirmière et bénévole

En théorie, son groupe, qui existe depuis un peu plus de deux ans, n’a pas le droit de tenir de site d’injection supervisée non officiel sur les terrains de la Ville du Grand Sudbury. Il a d'ailleurs reçu un avis d’éviction de la Municipalité cet hiver, alors qu’il tenait ses activités dans le stationnement d’un YMCA.

Par courriel, la Municipalité répète que ce genre de service n'est pas permis sur son territoire.

Retour sur le terrain

Parmi les bénévoles de STOP Sudbury, il y a aussi Miguel Séguin, qui a réussi à quitter l'héroïne et la rue il y a une dizaine d'années.

J’ai arrêté juste avant que le fentanyl arrive sur le marché. Depuis, tous mes amis meurent. J’ai perdu trois amis avec qui j’ai grandi il y a quelques jours. J’ai arrêté de compter les décès à 30, 31, 32, environ, dit-il.

Ces morts l'ont poussé à revenir sur le terrain en tant que bénévole avec sa mère.

« Ça ne fait aucun sens à quel point la drogue est forte. Les gens ne font que mourir. Tu peux bien produire toute la naloxone que tu veux, pourquoi y a-t-il tant de fentanyl dans la rue? »

— Une citation de  Miguel Séguin, bénévole
Miguel Séguin assis sur un rocher.

Miguel Séguin raconte avoir quitté Sudbury pendant un moment afin de s'affranchir de la drogue.

Photo : Radio-Canada / Zacharie Routhier

Miguel Séguin soutient aussi qu’en 2011, lorsqu’il était lui-même sans abri, le parc Mémorial comptait beaucoup moins de tentes.

Il montre du doigt quelques tentes installées près de là. Plus tôt dans la journée, la Ville du Grand Sudbury en a délogé plusieurs afin de faire respecter un règlement municipal.

Nous travaillons à retirer les tentes et les refuges, explique un agent de sécurité, répétant un message transmis par la Ville. L’évacuation ne pouvant pas être continuée durant la nuit, l'agent reste dans son véhicule, gyrophares allumés.

Matt B., dont le nom de famille a été écourté pour protéger son identité, est l’un de ceux ayant dû déménager sa tente. Ce soir, il traîne près du centre d’injection supervisé pour socialiser.

« C’est bien d’avoir les gens de STOP ici le soir. La consommation, ça se passe beaucoup le soir, et les autres centres d’aide sont fermés. Ils peuvent offrir des seringues propres aux consommateurs. »

— Une citation de  Matt B.
Matt B. fumant une cigarette dans le parc.

Matt B. est dans la rue depuis ses 18 ans.

Photo : Radio-Canada / Zacharie Routhier

N’utilisant pas de seringue lui-même, Matt avoue avoir été critique de la distribution de matériel d’injection stérile par le passé, craignant que cela ne facilite trop la consommation.

Mais aujourd’hui, il raconte qu'il fait du bénévolat et du travail de rue à temps partiel, comme d’autres habitués du centre d’injection improvisé de STOP. Je préfère que les gens aient de nouvelles aiguilles plutôt qu’ils utilisent sans cesse les mêmes aiguilles, dit l'homme de 26 ans.

Mais comme je suis sans abri, je ne peux pas toujours faire du bénévolat. C’est au jour le jour. Je dois m’assurer de pouvoir manger, boire de l’eau, tout ça, conclut-il.

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