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« Donne-moi du tape » : un outil d’évaluation du langage à l’image des Franco-Ontariens

Rayons X d'un cerveau lors d'un accident vasculaire cérébral (AVC), représenté par une zone rouge.

Un accident vasculaire cérébral peut engendrer des troubles de la parole.

Photo : iStock

Une professeure d’orthophonie de l’Université Laurentienne cherche à adapter un outil d’évaluation du langage pour les patients franco-ontariens ayant eu un accident vasculaire cérébral (AVC). Le projet est jugé « vraiment important » par plusieurs orthophonistes francophones de la province qui sont contraints jusqu’à présent de se rabattre sur des « adaptations maison » du test pour répondre aux besoins de leurs patients.

C’est lors de sa propre formation d’orthophoniste, il y a quelques années, que Sophie Laurence s’est rendu compte du manque d’outils de diagnostic francophones pour les patients bilingues qui ont besoin des services d’orthophonie.

Aujourd’hui professeure à l’Université Laurentienne, elle veut travailler au développement d’outils pour cette population et a entrepris avec ses étudiantes d’adapter le Western Aphasia Battery.

Le test conçu à l’Université Western de London, en Ontario, évalue à la fois le langage oral et écrit chez les personnes ayant eu un AVC.

Selon l’endroit où l’AVC a eu lieu dans le cerveau, ça va affecter peut-être plus l’expression du langage ou ça peut affecter la compréhension du langage ou les deux, dans certains cas l'écriture, donc avec cet outil-là, on va pouvoir aller voir plus précisément les domaines qui sont touchés et avec quelle sévérité, note-t-elle en expliquant l’importance de l’outil d’évaluation.

Or, l’outil est en anglais et la traduction littérale de certains exercices ne fonctionnerait pas nécessairement chez les francophones, souligne l’orthophoniste.

Si on traduit en français, on sait que souvent les phrases en français sont souvent beaucoup plus longues que celles en anglais [...], les niveaux de difficulté seraient plus élevés dans certains cas ou moins élevés, donc on n’arriverait plus à évaluer les mêmes choses, fait-elle savoir.

Sophie Laurence sourit

L'orthophoniste Sophie Laurence espère que son adaptation du test sera finalisée en 2023.

Photo : Avec l'autorisation de Sophie Laurence

Mais les outils traduits au Québec et en France ne conviennent pas toujours à la population franco-ontarienne en raison de la différence du vocabulaire employé, d’où l’importance d’avoir une référence typique de la population qu’on est en train d’évaluer.

« C’est important de vraiment adapter [le Western Aphasia Battery] à la population qui est cible dans l’étude. »

— Une citation de  Sophie Laurence, professeure d’orthophonie à l’Université Laurentienne

Elle illustre ses propos par l’exemple du « tape » (le mot anglais désignant le ruban adhésif) qu’on demande de nommer dans le Western Aphasia Battery, que de nombreux Québécois appellent ruban gommé et que des Français appellent simplement scotch en faisant allusion à l’une des marques les plus connues du produit.

« Quand on est au Nord de l’Ontario, très souvent, on entend : "donne-moi du tape”. On entend le mot anglais qui est utilisé dans une phrase en français. Donc, il faut vraiment utiliser les mots qui sont utilisés par la population quand on fait ce genre de tests parce que quand on évalue quelqu’un qui a eu un AVC, si la réponse est tape, on l’accepte parce que c’est une réponse courante dans la région. On ne peut pas refuser et mettre un score de zéro pour cette réponse-là parce que c’est un mot en anglais. »

— Une citation de  Sophie Laurence, professeure d’orthophonie à l’Université Laurentienne

De même, ajoute-t-elle, alors que le dernier doigt de la main est désigné en France par le mot auriculaire, les appellations petit doigt ou même pinky sont de loin plus fréquentes chez les Franco-Ontariens. 

Les lacunes des traductions maison du test

Mais au vu des lacunes très évidentes de l’outil anglais, comment se fait-il que personne n'ait encore pensé à adapter l’outil pour mieux refléter les réalités des Franco-Ontariens?

Beaucoup de personnes y ont pensé, répond Sophie Laurence, mais c’est surtout un manque de temps et de moyens, les orthophonistes n’ont pas le temps elles-mêmes de développer les outils à ce niveau-là. Elles font un travail déjà énorme auprès de cette population-là, parce qu’il n’y a pas assez d’orthophonistes bilingues déjà.

« [Les orthophonistes] vont faire souvent des traductions maison des outils anglophones qu’elles utilisent le plus souvent, [...] elles font avec les moyens du bord, ce qui est déjà beaucoup, mais là, j’espère pouvoir leur donner un petit coup de pouce. »

— Une citation de  Sophie Laurence, professeure d’orthophonie à l’Université Laurentienne

Le projet de recherche est soutenu financièrement par le Consortium national de formation en santé. 

L’orthophoniste Sophia Mengad d’Ottawa atteste des difficultés que rencontrent les praticiens dans l’évaluation des patients francophones. Elle a justement recours, comme plusieurs de ses collègues, à des tests maison. Ainsi, elle accepte par exemple la réponse un bicycle lorsqu’un patient la lui donne en faisant référence à un vélo ou à une bicyclette.

C’est quelque chose qu’on utilise et qui est grandement accepté chez les Franco-Ontariens et même les Québécois, il y a beaucoup de gens qui utilisent ce terme, mais dans les outils qu’il y a présentement, ce n’est pas quelque chose qui serait accepté, relate-t-elle.

« Ce qu’on fait, en ce moment, les orthophonistes, c’est un mélange de données statistiques qu’on utilise et de commentaires informels. On appuie le tout avec nos commentaires et notre interprétation personnelle. »

— Une citation de  Sophia Mengad, orthophoniste d’Ottawa

Elle qualifie le projet entrepris par Sophie Laurence de travail très ardu et dit être convaincue que le test, une fois officialisé, sera adopté par de nombreux praticiens francophones de l’Ontario.

C’est un problème qui n’est pas nouveau chez les francophones canadiens de ne pas avoir de représentation [...] Définitivement, s’il y a quelque chose qui est déjà prêt, qui est fait pour nous et qu’on pourra seulement utiliser et suivre les étapes, ça sera merveilleux pour nous tous, affirme-t-elle.

Gabrielle Dupuis, orthophoniste à Timmins, abonde dans le même sens.

Dans le Nord, on a beaucoup de clients francophones, et quand ils viennent ici pour des évaluations et on a seulement des outils standardisés en anglais, c’est vraiment difficile. Des fois, on a besoin d’outils standardisés surtout pour comparer à des normes comme celles des compagnies d’assurance et tout ça. C’est toujours bien d’avoir des normes, déclare-t-elle.

Elle précise par ailleurs que l’Ordre des audiologistes et des orthophonistes de l’Ontario recommande à ses membres d’évaluer leurs patients dans leur langue dominante.

Évaluer un patient francophone ayant eu un AVC en anglais simplement parce que le Western Aphasia Battery est plus facile à administrer ainsi équivaudrait donc à faire fi de cette recommandation.

Un outil utilisable partout en Ontario

Mais le lexique d’un francophone de Timmins n’est pas absolument identique à celui d’un francophone de Windsor ni à celui d’un Ottavien, et Sophie Laurence en est consciente. Elle en tient compte dans son étude et tente d’inclure des participants des quatre coins de la province pour élaborer la version adaptée du Western Aphasia Battery

« On a sélectionné les réponses de plusieurs personnes de régions différentes pour avoir autant que possible une panoplie de réponses qu’on pouvait juger acceptables pour l’Ontario. L’idée initiale, c’est que cet outil soit utilisable partout en Ontario. »

— Une citation de  Sophie Laurence, professeure d’orthophonie à l’Université Laurentienne

Gabrielle Dupuis est aussi d’avis que la diversité régionale des participants à l’étude ne pourra qu’optimiser son succès.

Il n’y a pas un bilingue qui est pareil à l’autre. Quand j’allais à l’Université Laurentienne, j’avais des amis de Sudbury, puis des fois, je disais des expressions et ils me regardaient [l’air perplexe] et je leur demandais "vous n’avez jamais entendu ça?", signale l’orthophoniste originaire de Hearst.

Les prochaines étapes

L’adaptation du test est déjà prête et l’équipe dirigée par Sophie Laurence est en train, en ce moment, d’établir les normes, donc les scores de référence qui vont être utilisés quand on utilisera l’outil par la suite.

La chercheuse et ses étudiantes ont déjà recruté une quarantaine de personnes neurotypiques, donc qui n’ont eu aucune lésion cérébrale, qui agiront comme groupe contrôle et elles sont toujours à la recherche de personnes ayant eu un AVC de l’hémisphère droit ou gauche. Le recrutement de ces dernières a quelque peu été compliqué par les restrictions sanitaires imposées par la pandémie, explique Sophie Laurence.

Les participants peuvent être de tous les âges et genres, mais doivent être des Franco-Ontariens non immigrants pour préserver l’intégrité de l’étude.

Sophie Laurence espère que l’outil sera finalisé d’ici 2023, date à laquelle elle aimerait commencer à évaluer comment le rendre accessible aux orthophonistes.

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