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Cinq questions sur la situation en Tunisie

Le coup de force du président va-t-il permettre de tourner la page sur les crises à n'en plus finir qui affligent le pays ou alors seulement exacerber les tensions? Il demeure que ce que veut le citoyen lambda, c'est avant tout qu'on améliore sa condition.

Un véhicule militaire bloque l'accès au parlement tunisien.

Le parlement tunisien est complètement bouclé depuis le 25 juillet.

Photo : Reuters / Zoubeir Souissi

Coup d’État ou prélude à des réformes nécessaires? Les opinions sont partagées concernant la prise de pouvoir du président tunisien, Kais Saied, le 25 juillet.

1. Que s’est-il passé?

Le 25 juillet, après une journée de manifestations dans de nombreuses villes du pays, le président de la Tunisie, Kais Saied, a invoqué une urgence nationale pour annoncer le gel des activités du Parlement pour 30 jours. Dans la foulée, il a levé l’immunité parlementaire et destitué le chef du gouvernement, Hichem Mechichi, également ministre de l'Intérieur.

Selon la Constitution, j'ai pris des décisions que nécessite la situation afin de sauver la Tunisie, l'État et le peuple tunisien, a déclaré Kais Saied après une réunion avec des responsables des forces de sécurité. Le président a dit vouloir se charger lui-même du pouvoir exécutif en attendant de nommer un nouveau gouvernement.

Il a invoqué l'article 80 de la Constitution, qui prévoit cette possibilité en cas de péril imminent menaçant la nation ou la sécurité ou l'indépendance du pays.

Le lendemain, M. Saied, qui est aussi le chef de l'armée, a limogé deux autres ministres.

La situation a atteint un stade inacceptable dans toutes les institutions de l'État, a déclaré M. Saied. Je rassure les Tunisiens que l'État est là, et il n'est pas question de porter atteinte aux droits et libertés.

Des gens brandissent des pancartes en arabe.

Des opposants au président dénoncent un « coup d'État », devant le Parlement, à Tunis, le 26 juillet 2021.

Photo : Getty Images / FETHI BELAID

Les partis d’opposition se sont insurgés contre les mesures prises par M. Saied. Ennahdha, formation d'inspiration islamiste qui est le principal parti au Parlement (53 sièges sur 227), a dénoncé un coup d'État contre la révolution et la Constitution. Son chef de file, Rached Ghannouchi, a campé devant le Parlement durant 12 heures pour en réclamer l'accès.

2. Est-ce que les partis d’opposition ont raison de crier au coup d’État?

Les mesures prises par le président sont anticonstitutionnelles, estime Jabeur Fathally, professeur agrégé à la Faculté de droit de l’Université d'Ottawa.

L'article 80 de la Constitution reconnaît qu’en cas de péril imminent, le président de la République peut prendre des mesures exceptionnelles, souligne M. Fathally. Cependant, Kais Saied a fait preuve d’un excès dans l’interprétation de l’article, qui stipule en outre qu’avant de l’invoquer, le président doit consulter le président de l'Assemblée nationale et le chef du gouvernement, ce que M. Saied n’a pas fait.

De plus, pendant cette période, l’Assemblée nationale doit être en état de réunion permanente; or, M. Saied l’a suspendue.

Enfin, lever l'immunité parlementaire des députés ne relève pas de la compétence du président de la République, souligne M. Fathally.

« Cette façon de prendre tous les pouvoirs, techniquement, légalement, c’est anticonstitutionnel. »

— Une citation de  Jabeur Fathally, professeur agrégé à la Faculté de droit de l’Université d'Ottawa.
Kais Saied assis devant une bibliothèque et un drapeau de la Tunisie.

Le président de la Tunisie, Kais Saied

Photo : Reuters / Bureau du président de la Tunisie

Je connais très bien les textes constitutionnels, je les respecte et je les ai enseignés, et après tout ce temps, je ne me transformerai pas en dictateur comme certains l’ont dit, a déclaré la présidence, citant Kais Saied.

Qui est Kais Saied?

Ce spécialiste du droit constitutionnel, âgé de 63 ans, n’avait aucune expérience politique avant de remporter les élections présidentielles d’octobre 2019. Sans l’appui des partis politiques et sans machine électorale, il cultive une image d’intégrité, pourfend la classe politique corrompue et prône une révolution dans le respect des lois.

Kais Saied ne fait pas partie du système; c'est d'ailleurs pour cela qu'il a été élu : il est perçu comme un homme du peuple, plus accessible, remarque Nedra Cherif, chercheuse indépendante et spécialiste des processus de transition dans le monde arabe.

3. Comment en est-on arrivé là?

Crise économique et sociale, crise politique et enfin crise sanitaire, cela fait plusieurs mois et même plusieurs années que les Tunisiens sont confrontés à une série de crises, note Nedra Cherif, que nous avons jointe à Paris.

Les espoirs du printemps 2011 ne se sont jamais concrétisés. L’inflation est hors de contrôle, le chômage dépasse les 16 % et atteint 40 % chez les jeunes. La situation économique ne s’est guère améliorée depuis la révolution.

Les prêts du FMI et l’assistance de la Banque mondiale n’ont pas été utilisés à bon escient, estime Fadil Aliriza, fondateur et rédacteur en chef du site de nouvelles Meshkal.org et chercheur au Middle-East Institute, basé à Tunis. Le taux d'endettement du pays s'est plutôt accru et atteint maintenant 90 %.

Les salaires des Tunisiens ont diminué, à cause de la dépréciation du dinar [la monnaie tunisienne], alors que les prix des marchandises ont augmenté, observe Fadil Aliriza. Les gens qui faisaient partie de la classe moyenne il y a 10 ans ne peuvent plus se permettre de maintenir leur train de vie.

Une famille de Tunis aurait besoin de gagner six fois le salaire minimum pour vivre dans des conditions dignes, selon une étude menée par l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES), International Alert (IA) et la Fondation Friedrich Ebert. Au moins 40 % de la population de la capitale ne dispose pas des 2400 dinars mensuels (870 $US) nécessaires pour vivre dignement, concluent les chercheurs.

La situation a encore empiré avec la pandémie, puisque le gouvernement a imposé des couvre-feux et des confinements qui n'ont eu aucun effet démontrable pour freiner la propagation du virus, mais ont plutôt fait en sorte que de nombreuses personnes ont perdu leur emploi, souligne M. Aliriza.

Un restaurant de bord de mer déserté par les touristes.

Les recettes en provenance du tourisme international, qui emploie 10 % de la population et contribue à environ 14 % du PIB de la Tunisie, ont chuté de 60 % à cause de la pandémie.

Photo : Getty Images / FETHI BELAID

Les institutions politiques sont également en crise. Depuis 2011, les Tunisiens ont connu dix gouvernements différents.

Les élections de 2019 ont abouti à un Parlement très fragmenté, sans majorité claire. On se retrouve dans une situation où les principaux dirigeants ont des difficultés à communiquer et à travailler ensemble, soutient Nedra Cherif. Résultat : une institution presque paralysée, qui peine à adopter les réformes nécessaires pour relancer l'économie.

Se greffe à tout cela une pandémie très mal gérée. Ils ont eu des mois pour se préparer et essayer d'obtenir l'équipement, qu'il s'agisse d'oxygène, de lits de soins intensifs, même de matériel de base pour les hôpitaux, mais ils n’ont rien fait, déplore Fadil Aliriza. Trois ministres différents se sont succédé à la tête du ministère de la Santé depuis le début de la pandémie.

Avec plus de 20 000 morts pour 12 millions d'habitants, le pays a l'un des pires taux de mortalité au monde.

Les autorités ont perdu le contrôle, estime Mme Cherif.

Des patients atteints de COVID-19 à l'hôpital Charles Nicole à Tunis, le 16 juillet 2021.

Face aux pénuries d'oxygène, de personnel médical et de lits de réanimation, la situation sanitaire en Tunisie est devenue catastrophique.

Photo : Getty Images / FETHI BELAID

Et tandis que les Tunisiens mouraient de la COVID-19 par centaines, le premier ministre séjournait avec d’autres membres du gouvernement dans un hôtel de luxe de la ville balnéaire de Hammamet, le 17 juillet. On a vu circuler des photos qui le montraient à la piscine, en train de jouer au tennis, raconte Fadil Aliriza. Il y avait une grande déconnexion, remarque-t-il.

« Depuis des années, et encore plus ces jours-ci, les Tunisiens ont l’impression que leurs dirigeants ne se préoccupent pas de la population et qu’ils ne pensent qu'à leurs propres intérêts. »

— Une citation de  Nedra Cherif, spécialiste des processus de transition dans le monde arabe.

C’est pourquoi, quand le président invoque le contexte d’un péril imminent, il n’a pas tort, croit M. Fathally. La situation en Tunisie est devenue intenable, estime le chercheur. C'est une chute qui s'aggrave de jour en jour depuis 2011.

4. Qu’en pensent les Tunisiens?

Si Ennahdha et ses partisans ont initialement dénoncé ce qu’ils qualifient de coup d’État du président tunisien, la population, elle, semble lui donner son appui.

Selon un sondage mené pour le site tunisien Business News, 87 % des Tunisiens soutiennent les mesures prises par le président.

Un jeune homme brandit un drapeau tunisien dans une foule de piétons et de véhicules.

Des supporters de Kais Saied se sont rassemblés dans les rues de Tunis après son annonce, le 25 juillet en soirée.

Photo : AFP / FETHI BELAID

Les gens veulent un changement radical, croit Nedra Cherif. Beaucoup de citoyens lambda, qui ont des problèmes économiques, ne se soucient pas vraiment de savoir si c’est légal ou pas. Ce qu’ils souhaitent, c’est être débarrassés d'un Parlement qui ne fonctionne plus et d'une élite politique corrompue.

« Les gens sont encore plus radicaux que le président. Depuis plusieurs mois, il y a des gens qui demandent que le Parlement soit dissous et non pas juste suspendu. »

— Une citation de  Nedra Cherif, spécialiste des processus de transition dans le monde arabe.

Les Tunisiens fondent beaucoup d'espoir dans le président et ne se soucient pas tellement des formalités ou du respect des procédures démocratiques, croit également Fadil Aliriza.

Certains groupes de la société civile ou de défense des droits de la personne, une certaine élite intellectuelle, se préoccupent de cette concentration du pouvoir, mais le Tunisien moyen s’inquiète plutôt de savoir si le système lui permettra de répondre à ses besoins fondamentaux.

« Les gens disent : ça ne nous dérange pas si c’est Saied ou quelqu’un d’autre qui gouverne, mais assurez-vous simplement que vous contribuez à améliorer nos vies. »

— Une citation de  Fadil Aliriza, fondateur et rédacteur en chef du site de nouvelles Meshkal.org

C’est le parti Ennahdha qui cristallise la colère d’un grand nombre de Tunisiens. Ils le tiennent pour responsable de la dérive économique, de la corruption et de la grave crise sanitaire. Lors des manifestations du 25 juillet, des locaux et symboles du parti ont d’ailleurs été pris pour cibles par les manifestants.

Dire qu’Ennahdha est le seul responsable, c'est un peu un raccourci, affirme toutefois Nedra Cherif. Il a toujours été impliqué dans les coalitions avec les partis plus larges, donc il porte une part de responsabilité, mais il n’est pas le seul.

Un jeune homme tient une pancarte sur laquelle est écrit en anglais : Ghanouchi, le meurtrier de la liberté.

Des partisans du président dénoncent le parti islamiste Ennahdha et son chef, Rached Ghannouchi, devant le Parlement, à Tunis, le 26 juillet 2021.

Photo : Getty Images / FETHI BELAID

Ce n’est pas l’avis de Jabeur Fathally. Ennahdha a brillé par son incompétence, affirme-t-il. Ils ont vendu du vent aux Tunisiens, qui ont voté massivement pour ce parti parce qu'ils pensaient qu’il allait moraliser la vie politique et économique. Mais ils n’ont rien donné aux Tunisiens. Au contraire, Ennahdha reste le premier responsable de la déchéance de la société et de l'économie tunisienne. C’est devenu une mafia qui contrôle le pays.

« Les mesures prises par le président tunisien sortent du cadre de la Constitution. Mais ce sont les islamistes qui ont préparé le terrain par leur incompétence.  »

— Une citation de  Jabeur Fathally, professeur agrégé à la Faculté de droit de l’Université d'Ottawa.

Sentant peut-être le vent tourner, Ennahdha semble avoir changé son fusil d’épaule. Le 4 août, son chef, Rached Ghannouchi, a déclaré dans un communiqué publié sur Facebook que la prise de contrôle des pouvoirs exécutifs par le président devait être utilisée à des fins de transition démocratique.

5. Quelle sortie de crise?

Dès le lendemain du coup de force du président Saied, plusieurs parlementaires ont été arrêtés, dont le blogueur Yassin Ayari et deux députés du mouvement islamo-nationaliste Al-Karama, un parti ultraconservateur allié d'Ennahdha.

Selon le président, cependant, les arrestations ne concernent que des personnes déjà poursuivies par la justice et qui sont devenues vulnérables après la levée de leur immunité.

Ce ne sont pas des arrestations arbitraires; ce sont vraiment des dossiers anciens qu'on est en train de ressortir, explique Mme Cherif.

C’est également l’avis de Fadil Aliriza, qui ajoute cependant que les lois pénalisant la diffamation, raison pour laquelle Yassin Ayari a été arrêté, auraient dû être revues depuis longtemps. Ces lois répressives sont critiquées depuis des années par les organisations de défense des droits de la personne, souligne-t-il.

Ce qui l’inquiète davantage, ce sont les attaques et le harcèlement qu’ont subis des journalistes alors qu’ils couvraient les manifestations contre le président. Le syndicat des journalistes tunisiens affirme avoir reçu une vingtaine de plaintes, rapporte Meshkal.org.

Trois journalistes se préparent à tourner dans une cour.

Des journalistes d'Al Jazeera se préparent à aller en ondes à partir des bureaux du Syndicat national des journalistes tunisiens, à Tunis, où ils se sont installés après la fermeture de leur station.

Photo : Getty Images / ANIS MILI

Les bureaux de la chaîne qatarie Al-Jazeera ont également été fermés le 26 juillet par les policiers sans aucune explication.

Pour le parti Harak de l'ex-président Moncef Marzouki, les arrestations de ces parlementaires, qui ont décrié le coup de force du président, représentent un glissement vers le règlement de compte politique et la répression des libertés.

Plusieurs critiques de l’extérieur de la Tunisie s'alarment eux aussi d’une dérive autoritaire dans la seule démocratie issue du printemps arabe. Certains craignent un dénouement à l’égyptienne, lorsque le ministre de la Défense, le général Abdel Fattah Al-Sissi, a pris le pouvoir, renversant le gouvernement des Frères musulmans, démocratiquement élu.

« Qu’un président invoque la Constitution pour s’arroger d’énormes pouvoirs et que juste après la police s’en prenne aux journalistes est très inquiétant pour les droits humains.  »

— Une citation de  Communiqué de Human Rights Watch.

La France, ancienne puissance coloniale, a souhaité un retour rapide à un fonctionnement normal des institutions, tandis que les États-Unis ont appelé au respect des principes démocratiques. L'Union européenne a également souligné la nécessité de respecter l’État de droit, la Constitution et le cadre législatif.

Le Canada a appelé les parties au dialogue, tout en disant soutenir le peuple tunisien dans sa transition démocratique.

Plusieurs organisations de la société civile tunisienne, dont le Syndicat national des journalistes, l'Association des magistrats tunisiens et la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l'homme, ont demandé à Kais Saied de mettre rapidement en place un nouveau gouvernement. Elles ont plaidé en faveur d'une feuille de route claire avec un calendrier détaillé et souligné la nécessité de respecter le délai de 30 jours.

Les décisions qu'il va prendre dans les prochains jours et les prochaines semaines seront cruciales, pense Jabeur Fathally. Il a eu le soutien populaire le 25 juillet. Mais actuellement, il est lui-même en train de se forger l’image d’un dictateur.

Kais Saied saura-t-il remettre la Tunisie sur les rails et combler les immenses espoirs que les Tunisiens ont placés en lui? Seul le temps le dira.

Avec les informations de Agence France-Presse, et Reuters

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