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La politique, l’autre arène des athlètes olympiques

Raven Saunders, sur la seconde marche du podium, croise les bras au-dessus de sa tête alors que deux autres femmes posent pour la caméra en montrant leur médaille dans un stade.

La lanceuse de poids américaine Raven Saunders (à gauche) a voulu faire un geste pour dénoncer le traitement des personnes opprimées après la remise des médailles à Tokyo.

Photo : Associated Press / Francisco Seco

Malgré les efforts du Comité international olympique (CIO) pour garder les questions politiques brûlantes loin des Jeux, rares sont les olympiades dans l’histoire où des athlètes n’ont pas affiché d’une manière ou d’une autre leurs convictions politiques. Les Jeux de Tokyo n’y échappent pas, et la tendance ne semble pas près de s'atténuer en vue des prochains événements olympiques.

Avant même le début des Jeux le mois dernier, les gestes politiques posés par des athlètes étaient un sujet litigieux. Le CIO a réitéré deux fois plutôt qu'une dans l'année ayant précédé l'ouverture des compétitions à Tokyo que les participants ne pourraient pas afficher leurs convictions politiques.

Devant la pression croissante pour assouplir sa désormais célèbre règle 50.2 – qui stipule qu'aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée dans un lieu, site ou autre emplacement olympique –, le Comité a changé son fusil d'épaule à trois semaines des Jeux.

L'organisation a finalement décidé de permettre aux athlètes de faire les gestes qu'ils veulent avant les épreuves, mais pas pendant la remise des médailles.

Thomas Bach porte un masque.

Le président du CIO, Thomas Bach

Photo : Getty Images / Pool

Le début de la deuxième semaine de compétitions à Tokyo a d'ailleurs été riche en gestes politiques de la part d'athlètes.

Lundi, les yeux du monde étaient rivés sur la sprinteuse bélarusse Krystsina Tsimanouskaya, mais pas pour ses performances sur la piste.

La jeune femme de 24 ans a vivement critiqué sa fédération olympique nationale, ce qui lui a valu d’être menacée d’un retour forcé dans son pays. Craignant la persécution du régime d’Alexandre Loukachenko – souvent décrit comme le dernier dictateur d’Europe –, elle a finalement obtenu un visa humanitaire en Pologne. Cet épisode a remis à l'avant-plan la politisation des athlètes.

Krystsina Tsimanouskaya dans un corridor de l'aéroport Narita de Tokyo.

Krystsina Tsimanouskaya s'est retrouvée au cœur d'une saga politique après avoir critiqué la fédération olympique de la Biélorussie. Se sentant menacée, elle a obtenu l'asile en Pologne.

Photo : Associated Press / Koji Sasahara

Le même jour, après avoir reçu sa médaille d’argent et une fois les hymnes nationaux interprétés, la lanceuse de poids américaine Raven Saunders y est allée de sa propre manifestation politique. L’athlète ouvertement homosexuelle a tenu ses bras en forme de X au-dessus de sa tête pour symboliser l’intersection où se rencontrent toutes les personnes opprimées, a-t-elle indiqué à l’Associated Press après coup.

Les cyclistes chinoises Bao Shanju et Zhong Tianshi ont elles aussi évoqué la politique sur le podium en arborant des épinglettes à l’effigie de Mao Zedong lorsqu’elles ont accepté leur médaille d’or.

Une épinglette à l'image de Mao Zedong attachée au vêtement d'une cycliste chinoise qui tient un bouquet de fleurs.

Les cyclistes chinoises Bao Shanju et Zhong Tianshi portaient des épinglettes à l'image de Mao Zedong, ce qui pourrait enfreindre les règles du CIO quant aux gestes politiques sur le podium.

Photo : Reuters / Matthew Childs

Des gestes à saveur politique étaient survenus dès le début des Jeux de Tokyo. Pour dénoncer le racisme, les joueuses de soccer du Royaume-Uni, du Chili, des États-Unis et de la Suède ont toutes mis un genou au sol à l’ouverture de leurs matchs respectifs.

Les Australiennes, quant à elles, ont pris une photo en déployant le drapeau des peuples aborigènes de l’Australie au début du tournoi, juste avant d’entamer leur match contre les Néo-Zélandaises, qui ont elles aussi mis un genou au sol.

L'équipe féminine de soccer d'Australie pose pour la caméra derrière le drapeau aborigène sur un terrain de soccer.

Les joueuses de soccer australiennes ont démontré leur solidarité avec les peuples autochtones d'Australie en posant avec le drapeau aborigène.

Photo : Reuters / Edgar Su

Dans les jours qui ont suivi, des athlètes de rugby à sept, de hockey sur gazon ainsi que d'autres équipes de soccer féminin, y compris celle du Canada, ont imité ce geste désormais lourd de symbolisme.

Quatre joueuses de soccer, deux du Chili et deux du Canada, ont un genou au sol sur un terrain de soccer.

Les joueuses de soccer chiliennes et canadiennes font partie des nombreux athlètes qui ont posé un genou au sol de manière symbolique avant le début de leur match.

Photo : Reuters / Kim Hong-Ji

Une tradition moderne

Plus que jamais, les athlètes n’hésitent pas à profiter de leur tribune pour faire passer des messages politiques. C’est vrai lors de championnats du monde ou de matchs dans les ligues professionnelles, mais c’est encore plus frappant sur la plus grande scène sportive du monde, selon le spécialiste de la géopolitique du sport Yann Roche.

Il y a une prise de conscience chez les athlètes qui est bien plus grande que dans les années 60, 80, même jusqu’au tournant des années 2000, explique le chercheur en résidence à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM.

Il met un genou à terre sur le podium.

L'escrimeur Race Imboden s'agenouille pendant l'hymne national américain aux Jeux panaméricains, à Lima, en 2019, en signe de protestation.

Photo : Getty Images / Leonardo Fernandez

Les Jeux n'ont pas toujours été une plateforme dotée d'une grande visibilité pour les athlètes et leurs revendications, rappelle cependant Pierre Dufault, un ancien journaliste qui a couvert une douzaine de Jeux olympiques. Il aura fallu attendre ceux de Berlin, en 1936, pour que l'événement devienne une véritable scène internationale.

On a même produit des images de ces Jeux-là […] dans les salles paroissiales, les cinémas où on pouvait réunir des centaines de personnes pour voir en direct ce qui se passait dans le grand stade, souligne-t-il. Les historiens disent que c’est là que les Jeux ont vraiment frappé l’imagination de la planète.

Les victoires retentissantes de Jesse Owens, un athlète afro-américain, contre des athlètes allemands, lors de ces Jeux tenus sous le régime nazi d'Adolf Hitler, ont aussi contribué à créer un engouement pour les Olympiques, note-t-il.

Jesse Owens lors de sa victoire au 100 m aux Jeux olympiques de Berlin, en 1936.

Jesse Owens lors de sa victoire au 100 m aux Jeux olympiques de Berlin, en 1936

Photo : Getty Images / Keystone

Le CIO a longtemps voulu s’assurer que les compétitions demeurent le plus apolitiques possible, comme le démontre l'article 50.2 de la Charte olympique mentionné plus haut.

Mais historiquement, les athlètes ont bien souvent fait fi de la volonté du CIO. L’histoire olympique regorge de gestes politiques.

En les bannissant des Jeux et du village olympique, le CIO a voulu faire de Tommie Smith et de John Carlos, sans doute les plus célèbres contestataires olympiques, des exemples, croit M. Roche.

En tapant aussi fort en 1968, le CIO s’est arrangé pour faire taire les athlètes.

Une citation de :Yann Roche, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM

Ensuite, les règles interdisant ces démonstrations ont été mises en place et ont été très étendues. Autrement dit, les athlètes n'avaient aucune possibilité, renchérit Jean-Loup Chappelet, professeur émérite en management public à l’Université de Lausanne.

La règle 50 n’a toutefois pas pour seul but de limiter l'expression d'opinions politiques, fait-il remarquer. La raison d’être de cette disposition est aussi commerciale.

Le CIO veut éviter que cette liberté d’expression sur le podium, au moment où les athlètes sont le plus médiatisés, affecte la commercialisation et les commanditaires des Jeux, indique-t-il, en rappelant que la clause 50.1 a trait à l'affichage de publicités sur les lieux de compétitions.

Un vent de changement

Même s’il a dit au début de 2020 que les Jeux olympiques ne devraient jamais être une plateforme pour faire avancer des causes politiques ou toute autre cause potentiellement conflictuelle, le président du CIO, Thomas Bach, et son organisation ont finalement fait certains compromis.

Le CIO s’est rendu compte qu’il pouvait y avoir une contradiction entre sa règle 50, beaucoup trop stricte à l’époque, et tout simplement le droit de parole, le droit de s'exprimer qui est un droit fondamental de l’homme.

Une citation de :Jean-Loup Chappelet, professeur émérite en management public à l’Université de Lausanne

C’est sans doute aussi une réponse au raz-de-marée de conscientisation qui a suivi la mort de l'Afro-Américain George Floyd aux États-Unis et qui n’a pas épargné le monde du sport, selon M. Roche.

Si le CIO ne voulait pas permettre les gestes politiques de la part des athlètes, c'est entre autres parce que les Jeux, c’est notre seul moyen d’accomplir notre mission, de réunir le monde dans une compétition harmonieuse , avait aussi fait valoir Thomas Bach l’an dernier.

Or, les gestes politiques et la mission d’harmonie des Jeux sont loin d’être des concepts mutuellement exclusifs ou contradictoires.

Au contraire, certains messages politiques peuvent être rassembleurs, des messages plutôt de valeur humaine qui, normalement, font partie de l'olympisme.

Une citation de :Yann Roche, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM

Le grand écart du CIO

Une femme pose pour la caméra devant les anneaux olympiques.

Les Jeux de Pékin font déjà l'objet de vifs débats.

Photo : Getty Images / Lintao Zhang

La dissonance existe aussi au sein du Comité lui-même. D'une part, il tente d’encadrer les prises de position politique des athlètes lors des Jeux pour préserver le côté neutre des Jeux olympiques par rapport à différents régimes politiques, comme l’explique M. Chappelet. D'autre part, les Olympiques ont toujours été une affaire hautement géopolitique.

Le CIO est d’ailleurs comme une espèce d’ONU du sport, illustre par exemple M. Roche. L’organisation sportive mondiale se trouve aujourd’hui à faire la split, indique-t-il, car elle est déchirée entre deux voies sur lesquelles elle s’est engagée.

L’ouverture accordée aux athlètes pour s’exprimer lors des Jeux pourrait difficilement se refermer .Le CIO ne peut pas vraiment reculer par rapport à ce qu’il aura cédé, note M. Roche. L’ampleur d’un message véhiculé par des athlètes actuellement est plus grande que ça ne l'a jamais été. Il n’y a pas de raison que ce soit freiné.

À l’opposé, la sélection des villes hôtes des Jeux est de plus en plus source de polémique.

Les controverses autour des Jeux ne favorisent pas les candidatures. Elles font hésiter beaucoup de villes et de maires à porter leur ville candidate.

Une citation de :Jean-Loup Chappelet, professeur émérite en management public à l’Université de Lausanne

Vous aviez jadis au moins sept villes qui se présentaient pour les Jeux d’été et cinq pour les Jeux d’hiver; aujourd’hui, il n’y en a plus, fait remarquer Pierre Dufault, en ajoutant que les olympiades de 2032 ont été accordées à Brisbane par défaut, car elle était la seule en lice.

Des gratte-ciel de la ville de Brisbane sont illuminés après l'obtention des Jeux olympiques de 2032.

Brisbane succédera à Los Angeles en tant que ville hôtesse des Jeux olympiques d'été.

Photo : Getty Images / Albert Perez

Cette tendance peut donc favoriser l’attribution des Jeux à des pays plus ou moins autoritaires, même des fois très autoritaires. Ça va être un des rares endroits où la population n’aura pas son mot à dire parce que c’est trop cher, croit Yann Roche.

D’ailleurs, les condamnations internationales et les appels au boycottage n’ont cessé de se multiplier dans les derniers mois à l’approche des Olympiques d’hiver de Pékin en 2022, en raison du génocide allégué des Ouïgours et de la répression à Hong Kong. La mise à jour de la règle 50, présentée début juillet, ne fait pas référence aux Jeux de Pékin, seulement à ceux de Tokyo.

Après Tokyo 2020-2021, on va parler tout de suite de Pékin 2022 parce que c’est six mois plus tard, souligne M. Chappelet. Vous risquez d’avoir des combats sans fin entre deux côtés, en quelque sorte, au détriment de la compétition sportive, prédit-il.

Avec les informations de l’Associated Press et de Reuters

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