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Envoyée spéciale

Partir, rester ou revenir?

De 1975 à 1990, pendant la guerre civile, des millions de personnes ont quitté le Liban. Or, beaucoup d’enfants de la guerre, qui ont grandi à l’étranger, ont décidé de faire le voyage en sens inverse et de « relever le défi du Liban ». Un pari qui ne va pas de soi alors qu'une nouvelle génération songe à son tour au départ.

 Photo de la rue prise en 1989.

Des personnes franchissent un poste de contrôle de la « ligne verte » qui sépare l'ouest musulman de l'est chrétien, pendant la guerre civile du Liban de 1975 à 1990, à Beyrouth (1989).

Photo : Reuters / AZIZ TAHER

BEYROUTH, Liban – « Tu peux sortir un Libanais du Liban, mais tu ne peux pas sortir le Libanais du gars », me dit Christian Kamel, 44 ans, dans un heureux mélange d'accents québécois et libanais.

Au milieu des années 80, Beyrouth, c’est les cris, les larmes, les sirènes d’alarme, les amis tués. Les parents de Christian Kamel font comme tant d’autres à l’époque et décident d’immigrer pour mettre leurs enfants à l'abri.

Christian Kamel m’a donné rendez-vous dans un café sympathique et branché, sur la rue du Badero au coin de la rue de Damas, la frontière qui séparait, pendant la guerre, Beyrouth-Est de Beyrouth-Ouest. Ce qu’on appelait la ligne verte, un endroit dangereux où s'étaient installés les tireurs d’élite des milices. Que fait-il ici alors que tout le monde veut partir?

Je suis arrivé à 8 ans au Québec. Ma famille s'est super bien intégrée. Le Québec, c’est chez moi, mais il y a quelques années, j’ai décidé de rentrer. Le Liban est un défi et je veux le relever, me dit-il souriant, confiant malgré tout. Malgré tout.

Il lève son verre à la caméra.

Christian Kamel

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Il y a plein de gens comme moi qui sont rentrés et c’est très positif. Ça va très mal au Liban, mais il y a tout de même de belles choses qui s’y passent. Il y a une opposition qui s’organise, des jeunes, nombreux, qui n’en ont rien à cirer des religions qui divisent notre pays depuis la guerre civile et continuent de le miner.

Bref, Christian Kamel est du genre optimiste. Il travaille dans le commerce équitable et essaie de promouvoir l’exportation de produits locaux libanais à l’étranger. Épices, vins, etc.

Un de ses copains arrive au café. Il s’appelle Ralph. Il a le même âge. Il a grandi en Arabie saoudite, à Paris et en Angleterre. Mais il est toujours venu voir la famille, et lui aussi a décidé de rentrer. Les Libanais sont des globe-trotteurs. Nous venons d’un pays tellement chaotique, qu’on peut s’adapter n’importe où. Mais on a toujours le Liban dans la peau, dans les veines.

Ralph me demande de ne pas donner son nom de famille. Il travaille pour une ambassade et veut me parler librement.

Au Liban, le problème, c’est nos voisins, et nous sommes les éternels otages de l’échiquier géopolitique dans la région. Le Liban a déclaré son indépendance en 1943, mais c’est un mirage. Nous ne sommes pas indépendants. Chaque parti travaille pour sa base et pour son patron, que ce soit l’Iran, la Russie, la Syrie, les États-Unis ou la France, dit-il. Mais au Liban, si on est beaucoup à rentrer, on pourra le sauver. C’est un pays formidable, chaotique, mais qui fonctionne malgré tout. C’est tout de même un miracle.

D’autres rapatriés arrivent. Ils ont grandi en Allemagne. La plupart de ces enfants de la guerre devenus adultes travaillent comme Ralph ou Christian dans des ONG, des ambassades. Ils gagnent leur vie en devises étrangères et peuvent encore espérer.

Devant le bureau des passeports.

Charles Yacoubian, 46 ans, tient par la main son bambin de 3 ans.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

À quelques coins de rue de là, dès l’aube, des centaines de personnes se massent au bureau des passeports de la capitale. Ce matin, je m’y arrête. Sous un soleil de plomb, Charles Yacoubian, 46 ans, tient par la main son bambin de 3 ans. Ça fait trois jours qu’il vient ici en vain. Le bureau des passeports n’accepte que 200 demandes par jour. Mais il reviendra demain. Je veux aller vivre au Canada ou aux États-Unis. Je ne peux pas laisser mon fils grandir ici, dit-il, l’air désespéré.

L’histoire, ici, a le hoquet.

Pas très loin de mon hôtel se trouve un bar de karaoké. Le soir, je m’attarde parfois à observer les gens qui vont y chanter leur jeunesse. Ce sont pour la plupart des Libanais qui vivent à l’étranger, 40-50-60 ans. Ils viennent passer l’été avec la famille, les amis.

Selon leur pays d'accueil, ils choisissent du Julio Iglesias ou du Johnny Hallyday, du Boy George ou du Bob Dylan, mais chantent, tous en chœur, des chansons en arabe que je ne connais pas, mais dont je perçois la plainte déchirante.

Le Liban est une sorte de porte tournante géante où la nostalgie du pays se régénère de génération en génération.

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