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Envoyée spéciale

« Il faut préserver le patrimoine, pas pour les maisons, pour les gens »

« Au bout de trois jours, je me suis dit : on ne peut pas continuer à pleurer, il faut qu’on reconstruise cette ville! », raconte Fadlallah Dagher qui a mis sur pied, avec des amis, le Beirut Heritage Initiative, dans la foulée de l’explosion qui a dévasté Beyrouth. Rencontre avec un architecte en mission.

Une maison bleue sur fond de ciel gris.

La maison bleue, joyau du patrimoine libanais, en reconstruction dans la foulée de l'explosion dans le port de Beyrouth.

Photo : Radio-Canada / Beirut Heritage Initiative

BEYROUTH, Liban -  Où étiez-vous le 4 août?

Cela faisait près d’une heure que l'architecte Fadlallah Dagher me guidait avec beaucoup de patience, de clarté et d’éloquence dans certains chapitres de l’histoire d’une ville que, manifestement, il aime profondément.

Moi, j’ai choisi de rester, m’avait-il dit d’entrée de jeu, évoquant ses camarades de classe qui ont quitté un Liban en guerre, pour Paris, Bruxelles ou Montréal, dans les années 80.

À cette époque, rester était un acte de foi, la manifestation d’un attachement profond.

Au milieu du 19e siècle, le port de Beyrouth est le seul à pouvoir accueillir les bateaux à vapeur qui arrivent de l’Europe. Une classe marchande se développe, et Beyrouth, qui n’était alors qu’une petite ville, va grandir avec son port.

Autour du port donc, les quartiers historiques. Gemmayzé, Medawar, la Quarantaine, Achrafieh. Durant la guerre civile, ces quartiers sont demeurés habités par les chrétiens, les milices chrétiennes ayant pris le contrôle des activités du port.

C’est dans ces quartiers que l’on trouve une petite merveille d’architecture, la maison beyrouthine, élégant mélange d’influences orientales et occidentales que l’on reconnaît à ses arches gothiques et ses grands balcons.

Une vaste entrée, digne d'un palace.

Une maison typique des vieux quartiers

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

C’est aussi dans ces quartiers qu’ont poussé les jolis immeubles de la période du protectorat français avec leur immense véranda et où s’est développée l'architecture de l’époque de l’indépendance, au début des années 40.

Bref, c’est autour du port qu’à travers les pierres on pouvait lire Beyrouth, sa personnalité, son histoire, son identité, son tissu social.

Un véritable centre-ville a par la suite vu le jour. On y trouvait le souk et les cultures s’y mélangeaient, tout le monde s’y retrouvait. Ravagé par la guerre civile, il a été reconstruit dans les années 1990, mais le cœur n’y était plus.

Aujourd’hui, souligne l’architecte, c’est un endroit sans âme, sans goût, cher, avec des magasins Prada ou Hermès où personne n’avait envie d’aller. Les gens n’y sont jamais retournés.

Tout naturellement, c’est donc dans les vieux quartiers que la vie a repris après la guerre. On y sentait Beyrouth, il y a le petit artisan, le vendeur de galettes, les marchands de légumes, ses cafés, ses balcons fleuris, les vieilles dames avec leurs paniers de courses, se remémore-t-il.

Tout ça pour dire que l’explosion funeste du hangar numéro 12 n’a pas que détruit des vies et fait des blessés, elle a aussi ravagé le cœur battant de la cité. Les quartiers vivants avec les cafés, les restaurants, la jeunesse.

L’explosion du 4 août a détruit des centaines de maisons traditionnelles ou patrimoniales, donc une partie de notre identité, de notre culture, constate l’architecte d’un air triste, mais calme.

- Et vous, où étiez-vous le 4 août?

Soudain, l’émotion emplit la pièce et sa gorge se noue. Il prend une grande respiration pour faire descendre la boule qui l’a submergé à cette question toute simple, mais immense pour chaque Beyrouthins. Évoquer cette journée, c’est convoquer un démon effrayant, un cauchemar dont on peine à se dire qu’il est terminé, maintenant.

C’est très difficile de parler de ce jour-là. J’étais ici, dans la salle de réunion. Si j’avais été dans mon bureau, je serais mort. Il raconte qu’il a couru au secours de sa mère de 90 ans qui était blessée dans sa maison.

J’ai passé une nuit blanche avec ma mère à l'hôpital. Au petit matin, je l’ai amenée chez ma tante et je suis descendu voir la ville, et j’ai passé trois jours à pleurer. Je ne savais pas quoi faire.

Pleurer sa ville, ensevelie sous la poussière, étourdie de drames et de larmes.

Au bout de ces trois jours, je me suis dit : on ne peut pas continuer à pleurer, il faut réagir et il faut qu’on reconstruise cette ville!, dit Fadlallah Dagher, qui croit bon de préciser que des ONG s’occupaient des blessés, des sinistrés, des humains.

J’ai décidé de faire ce que je sais faire et donc préserver le patrimoine. Pas pour les maisons, pour les gens. Ce qui fait la valeur de cette ville, ce sont ses habitants, dit-il en choisissant bien ses mots.

Devant un plan des quartiers portuaires.

L'architecte Fadlallah Dagher

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Rapidement, Fadlallah Dagher a mis sur pied, avec des amis, le Beirut Heritage Initiative.

Nous savions que l'État libanais n’allait pas s’occuper de patrimoine, alors nous avons créé un groupe avec des gens qui n’ont pas de dossier criminel, qui n’ont pas trempé dans la corruption, pour récolter des fonds à l’international et les investir dans le patrimoine.

Au départ, ils ont ciblé 120 maisons patrimoniales moyennement ou gravement endommagées.

Depuis un an, les chantiers avancent.

Ce qui inquiète l'architecte, c’est que, dans la foulée de l'explosion, beaucoup de sinistrés sont partis vivre dans les banlieues et craignent de revenir.

Beaucoup sont traumatisés. Et les autres ne veulent pas vivre dans une zone sinistrée. C’est le danger qui menace ces quartiers, qu’ils deviennent des coquilles vides.

Comme tout bon architecte, Fadlallah Dagher se préoccupe des assises. Le soubassement d’une reconstruction des quartiers centraux ne pourra pas faire l’économie d’un grand ménage politique.

À la base, il faut reconstruire la confiance et se débarrasser des mafieux qui nous gouvernent, conclut l'architecte en me regardant droit dans les yeux avec son regard clair et déterminé.

Ce reportage est le quatrième d'une série produite par Émilie Dubreuil, envoyée spéciale au Liban, un an après l'explosion qui a détruit une partie de la capitale, Beyrouth.

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