•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Un pèlerinage innu de 1300 km pour renouer avec sa foi

Deux aînés sont allés à la rencontre du père Laurent.

Revoir le père Laurent, qui a été prêtre dans la communauté innue Matimekush-Lac John, était une étape importante du voyage.

Photo : Radio-Canada / Tania Rock-Picard

Tania Rock-Picard

J’étais jeune, haute comme trois pommes. Là où j’ai grandi, à Pessamit, c’est ma kukum, ma grand-mère, qui me gardait lorsque mes parents étaient aux études. Je la suivais partout. Quand kukum quittait la communauté, c’était pour jouer à ses jeux de hasard préférés, mais surtout, pour prier.

Chaque été, des mois à l'avance, la famille préparait son voyage pour le pèlerinage de la Sainte-Anne. Le 26 juillet était, et est encore aujourd’hui, la date la plus importante pour elle, mais aussi pour bon nombre d’aînés de plusieurs nations autochtones partout au pays.

Comme beaucoup de membres des Premières Nations, j’ai grandi en observant l’indéniable foi de nukuminan-nemushuminan; ce qui veut dire, en langue innue, la foi de nos grand-mères et nos grands-pères, particulièrement envers la sainte Anne. J’ai appris toute ma vie à respecter les croyances et la foi de nos aînés. Fin juillet approchait cette année et je sentais l’appel de cette rencontre, à mes yeux, mystique, forte et qui rassemble, à travers le monde, des croyants de cultures et nations différentes.

Avec la pandémie, les injustices dénoncées dans les médias, le racisme encore présent, la découverte des dépouilles de jeunes Autochtones près de pensionnats, des incendies d’églises à travers le Canada, je voulais mesurer la force de la foi des Premières Nations.

J’apprends alors que 70 Innus de la communauté de Matimekush-Lac John, située près du Labrador, se préparent à parcourir près de 1300 km pour renouer avec leurs croyances et leur traditions.

Ils acceptent que je sois témoin de ce pèlerinage.


Premier arrêt : Cap-de-la-Madeleine

Chargement de l’image

L’autocar dans lequel se trouve la délégation d'Innus arrive au sanctuaire Notre-Dame-du-Cap, à Trois-Rivières.

Photo : Radio-Canada / Tania Rock-Picard

Après plusieurs heures de voyage, le groupe, composé notamment de 30 aînés, arrive au Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap pour rencontrer le père Laurent Desaulniers, qui a officié dans plusieurs communautés innues, dont la leur. Maintenant retraité, l’ancien prêtre âgé de 86 ans réside près de la basilique du secteur Cap-de-la-Madeleine.

Les retrouvailles avec celui qui a incarné leur foi pendant 18 ans sont émouvantes. Le père Laurent ne compte plus le nombre de bébés innus qu’il a baptisés, les confessions entendues et les sacrements administrés.

Souvenirs, discussions animées, sourires à profusion, l’agitation est palpable même si plusieurs ont la santé fragile, tout comme le père Laurent. Il a parfois du mal à reconnaître des visages, mais son bonheur de retrouver ses anciens fidèles saute aux yeux.

L’une des traditions autochtones encore vivantes est de célébrer la messe dans la langue ancestrale des Innus, le Innu-aimun.

Exceptionnellement pour l’occasion, puisqu'il ne pratique plus depuis des années, le père Laurent célèbre la messe des retrouvailles et souligne la Neuvaine de Sainte-Anne. Elle se passe tantôt en français, tantôt en innu, grâce aux deux prêtres qui savent dire la messe dans ces deux langues.

J’ai découvert ce qu’est un prêtre grâce à vous. C’est vous, avec vos prières, qui m’avez fait prêtre. Je suis votre prêtre. Aujourd’hui, vous m’en donnez encore la preuve et je vous en remercie.

Une citation de :père Laurent Desaulniers
Chargement de l’image

Le père Laurent Desaulniers compte plus de 60 ans d’engagement religieux, et il a été missionnaire en Bolivie.

Photo : Radio-Canada / Tania Rock-Picard

Les aînés sont attentifs aux paroles du prêtre pour qui ils ont parcouru plus de 1000 km. Ils savent bien que c’est peut-être la dernière fois qu’ils le revoient. Concentrée, la délégation de Matimekush-Lac John prie et chante les cantiques religieux dans sa langue maternelle, les paumes ouvertes levées vers le ciel.

L'organisatrice du voyage Nathalie Gabriel explique que malgré les douloureux souvenirs des pensionnats autochtones, un tel voyage était nécessaire.

Il est important de se mobiliser pour permettre aux aînés de renouer avec leur foi.

Une citation de :Nathalie Gabriel, conseillère dans la communauté innue de Matimekush-Lac John

Les accompagnateurs doivent faire preuve de patience et de bienveillance envers les participants qui font de nombreux déplacements en autobus, alors qu’au moins une vingtaine d’entre eux ont une santé fragile et une mobilité réduite. Plusieurs sont âgés de plus de 80 ans, comme c'est le cas de Jeannine Gauthier.

Malgré un petit ennui de santé, Mme Gauthier n’a rien voulu manquer du voyage. Je suis tombée tantôt dans l’entrée, mais ça ne m’empêchera pas d'y aller. Ils m’ont demandé si je voulais me rendre à l'hôpital. Je leur ai dit que je suis venue ici pour rencontrer le père Laurent, raconte-t-elle en riant.


Deuxième escale : Sainte-Anne-de-Beaupré

Chargement de l’image

Les Premières Nations vouent un immense respect aux grands-parents. Ils ont une affection particulière pour sainte Anne, la grand-mère de Jésus.

Photo : Radio-Canada / Tania Rock-Picard

Après son arrêt à Trois-Rivières, le groupe se rend à sa destination finale : Sainte-Anne-de-Beaupré. Les Innus assistent à une messe destinée aux Premières Nations.

Les fidèles sont moins nombreux cette année à l’occasion de la célébration réservée aux Premières Nations. Pour plusieurs Innus, ce périple est le premier long voyage depuis le début de la pandémie. Tout de même, près de 250 autochtones se recueillent pour célébrer Sainte-Anne à la basilique qui lui est consacrée.

Fait exceptionnel, une relique est alors présentée à une des aînés de Matimekush Lac-John, Françoise Laurent, pour lui donner la force de passer à travers sa maladie.

En temps normal, cette relique, qui a été donnée par le pape Jean XXIII en 1960, est constamment gardée sous clé, mais elle a été spécialement sortie pour Mme Laurent, explique le sacristain de la basilique, Jean Boulanger. Toute une offrande pour celle qui demande la protection de la sainte Anne durant ses traitements contre le cancer.


La force du pardon pour garder la foi

À mon retour, j'appelle kukum pour lui parler de mon pèlerinage. Je souhaite connaître les motivations qui l’ont poussé toutes ses années, à aller prier à la Sainte-Anne, mais surtout nous amener tour à tour, enfants et petits-enfants de génération en génération.

Lors de cette profonde discussion, j’entends un mot ancien aianeshkat et je prends le temps de l’arrêter pour lui demander la signification. Aianeshkat veut dire plusieurs générations, une tradition qui se fait depuis longtemps.

Elle m’a fait comprendre qu’elle, comme de nombreux autres Autochtones dans le passé, a vécu des épreuves de la vie qu’ils n'auraient pu traverser sans la prière. C’est pourquoi elle a voulu transmettre l’enseignement de la foi à ses enfants, comme ses parents avant elle. Dans cette discussion empreinte de nostalgie, je détecte de la vertu, de la bonté, mais surtout le courage du pardon envers les personnes qui l’ont blessée.

Chargement de l’image

Une pause en attendant le départ vers Trois-Rivières

Photo : Radio-Canada / Tania Rock-Picard

Quand je lui demande ce qu’elle pense du nombre incalculable de jeunes Autochtones déterrés près des pensionnats indiens à travers le pays, elle me répond que cela l’a profondément blessée, mais qu’elle continue de prier pour les responsables et ajoute que ce n’est pas à nous à juger sur terre, que seul Dieu peut le faire. Malgré ses propres traumatismes, sa foi envers Dieu n'a donc jamais été ébranlée. Nituassim tsetsue shutshimukun  imiun shet kashimatun, me dit-elle, ce qui signifie : mon enfant, la foi et le pardon sont plus fort que tout.

Ma kukum souhaite que les aînés de sa nation perpétuent la tradition et continuent, à l’aide de leurs enfants et petits-enfants, de faire le pèlerinage de la Sainte-Anne aianeshkat, soit de génération en génération.

Chargement de l’image

Tania Rock-Picard et sa kukum (archives)

Photo : Radio-Canada / Tania Rock-Picard

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !