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Un an après l’explosion à Beyrouth, l'espoir sur les épaules de la diaspora

Le drapeau libanais flotte près de ruines dans le port.

En août 2020, une explosion monstre dans le port de Beyrouth a fait 200 morts, plus de 6000 blessés et détruit des quartiers complets de la capitale libanaise.

Photo : Reuters / Hannah McKay

Une année après l’explosion qui a secoué la capitale libanaise, la mobilisation de la diaspora ne faiblit pas. Alors que le pays du Cèdre s'effondre sous le poids d'une crise politique, économique et sanitaire, plusieurs expatriés estiment que l'espoir peut, ou doit, venir de ses ressortissants établis à l'étranger.

Je m’en souviens comme si c’était hier. Le moment où elle a appris l’explosion est encore très vif dans la mémoire de Diala Lteif. J’ai passé vraiment une journée catastrophique, j’ai pleuré toute la journée, raconte-t-elle.

Voir les images, comprendre, appeler la famille, les amis, vérifier s’ils sont en vie, malgré des difficultés pour communiquer. La doctorante en urbanisme installée à Toronto depuis 2016 raconte le cauchemar vécu par de nombreux expatriés libanais le 4 août 2020, lorsque l'explosion de plusieurs milliers de tonnes de nitrate d’ammonium a pulvérisé le port de la capitale et ses alentours, causant la mort de plus de 200 personnes et des milliers de blessés.

Mais très vite, l’émotion se transforme en action, se souvient Stéphani Moukhaiber, une des coordonnatrices pour un collectif baptisé Réseau de la diaspora unie, à Montréal. On a pris une heure ou deux heures pour juste prendre la nouvelle, mais immédiatement on s’est mis à s’organiser pour voir ce qu’on pouvait faire.

Une femme parle dans un mégaphone devant une foule.

Stéphani Moukhaiber lors d'une veillée organisée à Montréal, le 7 août 2020, en hommage aux victimes de l'explosion qui a secoué Beyrouth quelques jours plus tôt.

Photo : Soumis par Stéphani Moukhabier. Crédit photo : yass.bdx

Nous ne sommes pas au pays, donc c’est à nous de leur donner de l’espoir, de faire quelque chose pour eux.

Une citation de :Stéphani Moukhaiber

Le réflexe a été le même pour Dina Bakhit, propriétaire d’une entreprise d'expédition internationale basée à Mississauga, en banlieue de Toronto.

Le jour de l’explosion, je me suis tout de suite dit que j’allais faire don d'un conteneur, payer les frais maritimes et m’occuper de la logistique, explique-t-elle.

Une femme devant une étagère de produits à expédier et devant un drapeau libanaise, pose avec un chandail sur lequel il est écrit Lebanon Strong.

Dina Bakhit est la cofondatrice de Lebanon Strong, une campagne qui s'occupe de collecter et expédier des produits de première nécessité au Liban et qui a été mise sur pied après l'explosion du 4 août 2020.

Photo : Radio-Canada / Yan Theoret

Mais il fallait tout de même remplir un conteneur de 40 pieds. Qu’à cela ne tienne. Un coup de fil à son amie, et maintenant partenaire, Hamsa Diab, et le processus était enclenché. La campagne est nommée Lebanon Strong, et douze mois plus tard, ce n'est pas un, mais 14 conteneurs d’équipements et de vivres donnés ou achetés via des campagnes de financement qui ont rejoint le Liban.

Une mobilisation qui s’est adaptée

Tout comme les efforts de Dina Bakhit et de Hamsa Diab, ceux de la communauté libanaise n’ont pas diminué, même un an après le drame. Les initiatives se sont multipliées, rapporte Diala Lteif, à Toronto seulement, il y en a tellement que je ne peux même pas toutes les citer.

Mais cette mobilisation a changé de visage, selon elle.

Tout de suite après l’explosion, il fallait reconstruire. Diala Lteif se rappelle avoir organisé une vente aux enchères nommée TO Beyrouth, avec l’aide d’une vingtaine d’artistes canadiens qui ont donné leurs œuvres. Tous les revenus de cette vente ont été envoyés au Liban pour aider à la reconstruction des habitations et des entreprises qui ont été endommagées par le choc, explique l’universitaire.

Portrait d'une femme souriante au milieu d'un parc.

Diala Lteif est une Libanaise expatriée à Toronto depuis 2016. Doctorante en urbanisme, elle a notamment participé à plusieurs initiatives pour aider à la reconstruction du quartier marginalisé de la Quarantaine, l'un des plus touchés par l'explosion du port de Beyrouth, au Liban, en août 2020.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Mais aujourd’hui, les besoins ont changé et l’aide a été adaptée : moins dans la reconstruction et plus dans l’essentiel.

Avec la crise économique qui devient de pire en pire, les besoins ont changé, les gens ont besoin de produits essentiels, de base, comme le lait, comme les médicaments, qu’on ne retrouve plus au Liban. Et donc l’aide s’est transformée pour pouvoir aider dans ce sens.

Une citation de :Diala Lteif

Depuis son entrepôt de Mississauga, Dina Bakhit fait le même constat et poursuit ses collectes. Les choses ne changent pas pour le mieux, en ce moment, elles vont même en s’empirant, regrette-t-elle. Présentement, avec son organisation, elle cherche à amasser 88 000 $, afin d’envoyer 35 000 boîtes de lait maternisé aux familles libanaises.

Car la catastrophe du 4 août a, certes, été une onde de choc qui a marqué les esprits, mais le pays était déjà en train de vivre une crise économique et politique majeure. Une crise qui, quelques mois seulement avant l’explosion du port de Beyrouth, avait mené à une mobilisation populaire majeure, que certains qualifient de révolution, à la fois au pays, mais aussi à l’étranger.

Pour Stéphani Moukhaiber, le mouvement était déjà en marche pour faire changer les choses au Liban, mais l’explosion a consolidé le rôle politique que doit jouer, selon elle, la diaspora.

Changer le système et obtenir justice

Avec l’aide du Réseau de la diaspora unie (Meghterbin Mejtemiin, en arabe), qui regroupe des centaines de partisans à travers 24 pays, elle a cofondé la publication en ligne Al Rawiya, à destination de la diaspora et qui veut refléter la révolution libanaise du 17 octobre 2019.

Deux femmes dans une foule sont habillées du drapeau du Liban.

En octobre 2019, les Libanais sont descendus dans les rues pour protester contre le gouvernement, l'accusant de corruption et de népotisme.

Photo : Getty Images / Patrick Baz

Car la prochaine étape, estime Mme Moukhaiber, ce sera les élections de 2022. Elle rappelle que depuis 2018, les Libanais établis à l’étranger peuvent voter, mais que peu d’entre eux se sont mobilisés au dernier scrutin.

La diaspora a un rôle à jouer dans le prochain chapitre de l’avenir du Liban avec les élections qui s’en viennent.

Une citation de :Stéphani Moukhaiber

À ce stade, on a besoin d’un changement systémique, renchérit Diala Lteif. Un combat qui, selon les deux femmes, doit passer par la fin du sectarisme religieux qui caractérise la classe politique libanaise.

On a besoin d’une nouvelle classe politique, d’un nouveau système, qui n’est plus sectaire, qui n’est plus clientéliste, qui ne distingue plus les gens à cause de leur religion ou de leur croyance ou de leur classe sociale.

Une citation de :Diala Lteif

Un statu quo que la nouvelle génération veut casser, assure Stéphani Moukhaiber : Nos amis et nos parents nous ont mis dans la tête que si vous êtes différents, c’est quelque chose qui n’est pas bien, mais ma génération est là pour montrer que c’est complètement l’inverse.

En attendant, l’autre combat qui se poursuit est celui de la justice. Près d’un an après le drame, aucun responsable n’a encore été inquiété. En cette journée anniversaire, des rassemblements sont prévus dans différentes villes du monde, notamment à Ottawa et Montréal, pour réclamer l’ouverture d’une enquête indépendante.

Devoir, impuissance et double vie

Mais cette mobilisation de la part des expatriés a un poids. Interrogée sur son sentiment personnel, un an après l’explosion, Diala Lteif prend une pause. C’est un sentiment très difficile à exprimer, confie-t-elle.

Il y a une sorte de dissonance que je vis, entre la réalité que je vois, la sécurité dans laquelle je vis et l’insécurité que je comprends très profondément et très vivement parce que ma famille est là-bas, mes amis sont là-bas.

Stéphani Moukhaiber parle, elle, d’une vie double. Une vie à Montréal, aux opportunités infinies, précise-t-elle, et une vie sur son écran de téléphone. C’est la première chose que je vois quand je me réveille chaque jour, je mets les nouvelles pour savoir ce qui se passe au Liban, pour voir la situation et c’est quelque chose qui m’empêche de vivre ma vie ici aussi.

Un sentiment ressenti par tous les Libanais installés à l’étranger, croit la jeune femme.

Pour Diala Lteif, s’ajoute à cela le sentiment d’impuissance : À un certain niveau, je sens que j’ai comme des menottes parce que même si j’essaye d’aider, que je participe à toutes ces initiatives, je sais quand même que c’est une goutte dans un océan.

Une femme en robe pose dans un parc.

Diala Lteif estime que la diaspora n'a pas le choix de porter l'espoir d'un avenir meilleur pour le Liban.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Pas question pour autant d’abandonner. Nous ne sommes pas au pays, alors c’est à nous de leur donner de l’espoir, de faire quelque chose pour eux, soutient Stéphani Moukhaiber.

Pour Dina Bakhit, savoir que ses efforts font la différence pour des dizaines de familles l’aide à continuer à envoyer médicaments et produits sanitaires à l’autre bout du monde.

Deux femmes devant une étagère pleine de boîte de lait maternel en poudre.

Hamsa Diab (à gauche) et Dina Bakhit (à droite) préparent un conteneur rempli de lait maternel pour le Liban dans le cadre de leur initiative Lebanon Strong.

Photo : Radio-Canada / Yan Theoret

Nous ne nous arrêterons pas et nous continuerons à envoyer de l’aide tant que le Liban aura besoin de nous.

Une citation de :Dina Bakhit

Pour Diala Lteif, il faut surtout ne pas oublier Beyrouth. Sa thèse porte sur le quartier de la Quarantaine, un des plus impactés par l’explosion, et qui souffrait déjà de marginalisation avant le choc. Je sens que c’est mon devoir, quelque part, d’être le porte-parole de ce quartier, d’être le porte-parole de ces gens, explique-t-elle, ajoutant qu’elle n’a, finalement, pas d'autre choix que de continuer son travail de sensibilisation.

Je crois surtout que nous, la diaspora qui vit ici, qui vit en sécurité et qui voit qu’il y a réellement d’autres possibilités, on n’a pas le droit de ne plus avoir d’espoir.

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