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Envoyée spéciale

La femme révoltée de Beyrouth

Le 4 août 2020, les Beyrouthins ont vécu un traumatisme collectif. Douze mois plus tard, Beyrouth affiche toujours ses blessures : squelettes d’immeubles, débris, etc. Or, c’est aussi l’âme des Beyrouthins qui a volé en éclat ce jour-là. Et ça, c’est plus dur à réparer.

Une femme se tient devant les restes du port de Beyrouth.

Aline Kamakian se tient devant le port de Beyrouth, qui a été dévasté par une explosion il y a un an, le 4 août 2020.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

BEYROUTH, Liban - Sur le mur du corridor qui jouxte le bureau où le comptable et le gérant du restaurant Mayrig font les comptes et les commandes, une trace de la couleur marron du sang séché s’est imprimée sur le mur blanc. On devine les doigts d’une main qui a cherché là un appui, le soir du 4 août. C’était un mardi. Il était 18 h 07.

Le Mayrig appartient à Aline Kamakian, 52 ans. Il est situé sur la rue Mar Mikhaël dans le quartier d’Achrafieh, un peu l’équivalent du quartier Mile-End à Montréal ou de Saint-Roch à Québec. Des cafés, des restaurants, des bars, des galeries d’art, des librairies. Des jeunes, de la musique, de la vie.

Achrafieh se trouve tout juste derrière le port.

Mayrig veut dire maman en arménien, explique Aline.

- Vous vouliez rendre hommage à votre mère?

- Non. Pas du tout. Ma mère me disait toujours : Tu ne peux pas faire ça. Tu es une fille, ça ne se fait pas. Et moi, je n’aime pas qu’on me dise ce que je peux ou ne peux pas faire.

La femme d’affaires précise. Elle a voulu rendre hommage à la cuisine des mamans, la cuisine arménienne maison. À sa grand-mère aussi, dont la famille s’est réfugiée au Liban après le génocide arménien en 1915.

Aline Kamakian, une femme de Beyrouth, tient une photo de sa grand-mère.

Aline Kamakian tient une photo de sa grand-mère.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Je voulais que les gens puissent goûter la cuisine traditionnelle dans un endroit intéressant. Quand j’ai ouvert, c’était le premier restaurant arménien à Beyrouth, se remémore-t-elle avec fierté.

Et ça a marché très fort. Mayrig est l’un de ces restaurants très instagrammable où les foodies aiment photographier de jolis petits plats colorés, invitants. Logé dans une maison de style ottoman, le décor à l'orientale est une invitation au voyage qui respire le luxe tranquille et la volupté. Ce qui est en soi, un tour de force, car le 4 août, l’an dernier, le Mayrig n’était plus qu’un champ de ruine.

Ce reportage est le troisième d'une série produite par Émilie Dubreuil, envoyée spéciale au Liban, un an après l'explosion qui a détruit une partie de la capitale, Beyrouth.

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Le 4 août 2020, à 18 h 00, Aline est en réunion avec des employés dans son bureau au troisième étage de l’édifice voisin de la salle du restaurant. Dans le port, elle entend des bruits de feux d’artifice et sort sur la terrasse pour prendre des photos. Le silo à grain et le hangar numéro 12 se situent directement en face de son immeuble, de l’autre côté de la rue.

Au moment de l’explosion, Aline se roule en boule derrière un réservoir d’eau qui lui a probablement sauvé la vie.

C’est comme si ça avait explosé en moi.

Elle se relève tout de même. Il y a le bruit des alarmes, la poussière. Le sang partout.

À l’intérieur, elle constate qu’un de ses assistants est gravement blessé. C’est un gaillard. 90 kg. Elle est toute petite. Elle le prend dans ses bras et le descend à pied par les escaliers. Dans la rue, elle confie son employé à un bon samaritain pour qu’il l'amène à l'hôpital. Elle remonte, trouve un autre collègue, dans un sale état.

Une femme se tient sur une terrasse devant les ruines du port de Beyrouth.

L'explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth a laissé de profondes cicatrices dans le paysage.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Je ne veux pas vous couper l’appétit, mais il avait perdu un œil. Je l’ai retrouvé dans les décombres et l’ai remis dans son orbite. Elle descend avec lui vers les secours et ainsi de suite.

Ce soir-là, 25 employés du Mayrig ont été blessés.

Depuis, je dors mal. Je fais des cauchemars. Mais je n’ai pas le droit de me laisser aller à la peine, au traumatisme, de m’occuper de moi. Je dois être forte. Trop de gens comptent sur moi.

Une citation de :Aline Kamakiam, propriétaire du restaurant Mayrig

À l’aube du 5 août, Aline, hagarde, rentre à la maison. Se laver, se changer, promener les chiens. J’aime les chiens, ils ne mentent pas, dit-elle avec un sourire entendu, avant d’expliquer que, ce matin-là, elle a téléphoné à son entrepreneur de confiance. Je lui ai dit : on commence à reconstruire aujourd’hui.

Aline n’aime pas qu’on lui dise quoi faire et qu’on décide à sa place. Ça tient pour sa mère comme pour les dirigeants de ce pays.

Comme beaucoup ici, Aline voit dans l’explosion du port non pas un funeste accident, mais un attentat sur les populations des quartiers centraux de Beyrouth. Par qui? Pourquoi? Simple incompétence? Peu importe. J’ai décidé d’ouvrir mon restaurant le plus vite possible. Je ne me laisserai pas dicter mon destin.

Rapidement, la cuisine d’Aline redevient fonctionnelle. Elle se met à cuisiner. D'abord, pour les employés, puis les ouvriers, les journalistes, les bénévoles, mais aussi bientôt pour les gens du quartier. Ils vivaient dans des ruines, sans cuisine. Alors, moi, mon concept de restaurant est basé sur le partage, alors je me suis mise à cuisiner pour tout le monde.

Quelques mois après l’explosion, le restaurant d’Aline distribuait jusqu’à 2500 repas par jour dans son quartier et dans le quartier arménien, juste à côté. Encore aujourd’hui, c’est 500 repas par jour.

Comme l’Homme révolté de Camus, Aline est dans l’agir. Agir contre l’absurde. Ce pays est insensé. N’essaie pas de comprendre, écoute , me dit-elle, sardonique.

Aline interrompt notre conversation. Elle doit prendre un appel urgent. Elle veut acheter des dollars pour pouvoir acheter du mazout pour faire fonctionner sa génératrice. Sur ces entrefaites, les lumières s’éteignent quelques secondes. Il manque d’électricité au Liban. Le résultat de détournements de fonds, l’argent qui devait servir à entretenir le réseau est allé ailleurs. Il faut donc faire fonctionner la génératrice.

Les lumières se rallument. Aline raccroche avec son interlocuteur.

Je vais te raconter une histoire. La semaine dernière, j’ai dû acheter du mazout au marché noir, au Hezbollah. Ils sont arrivés à Achrafieh, sept mecs avec des Kalachnikovs, tu imagines? Mais s’il faut le faire pour continuer, je suis prête à le faire. Personne ne va décider à ma place, dit-elle fermement.

Aline se radoucit soudain. Tu as aimé ce plat?, s’enquiert-elle.

C’était divin. Sans blague. Je ne suis pas flagorneuse. Le repas était mémorable.

Une femme est assise à une table de restaurant devant de nombreux plats arméniens.

Aline assise à la table de son restaurant arménien, le Mayrig.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Aline me dit quelque chose de curieux, dans le contexte. Tu vas voir, tu vas vouloir venir passer ta retraite ici. Le climat est magique. La bouffe est sublime, le pays magnifique. Tout ce qu’il faut, c’est mettre les religions de côté et faire du Liban un pays où les chrétiens, les musulmans, les orthodoxes ne seront plus que des Libanais .

La restauratrice me regarde dans les yeux. Tu sais, quand on a connu tellement de moments ténébreux, chaque minute de lumière, on sait l’apprécier. Cela fait de nous un peuple particulier que nous saurons réparer ensemble.

Ensemble est le mot clé.

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